‹ Le SaharaChapitre 72 sur 194 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

osé troubler sa dernière heure. 0 sultan de mon cœur, voici ce qui s'est passé en ton absence : Mansour, mon père, avait dit à Penvoyé : Dans trois jours, Kheïra aura un maître. Mais moi j'avais juré de n'être qu'à toi et j'ai dit à celui qui m'avait été choisi pour maître: Voici le serment de la fille de Eoubia : celui qui m'entraînera de force sous sa tente ne passera pas la nuit sur son triomphe. Celui-ci s'éloigna, et il en vint un second qui s'éloigna à son tour ; puis un troisième qui se moqua de mes menaces. Le mariage devait avoir lieu le cinquième jour et, en attendant, il dressa sa tente au milieu des nôtres ; mais le matin du cinquième jour, on le trouva mort, la poitrine transpercée. Depuis lors nul n'osa plus se présenter, et je vécus seule avec ma douleur.

c Un jour quelqu'un dit dans le douar: Le vieux Moussa est retourné vers ses pères ; et tandis que la joie brillait dans les yeux de Mansour, la tristesse se répandit sur le visage de nos guerriers.

« Cependant à la voix de leur chef, ils s'armèrent encore pour marcher contre les tiens ; un combat sanglant eut lieu et les eaux rougies du fleuve roulèrent encore des cadavres. A la suite de ce combat, tes frères s'éloignèrent vers l'ouest, emportant avec eux les restes de leur chef vénéré; ils s'établirent au milieu de vertes prairies, dont la fertilité leur fit oublier celles que la haine de Mansour les avait contraints d'abandonner.

Leur éternel ennemi voulut encore les y poursuivre, mais cette fois il revint presque seul, tout couvert de blessures et le visage voilé par la honte, raconter à ceux qui étaient demeurés dans notre douar, que le vieux Moussa s'était levé de sa tombe pour combattre au milieu des siens. Depuis lors, le visage de mon père s'est assombri; il demeure des jours entiers ren-

fermé sons sa tente, fuyant la société des hommes, et il ne sort qne pour errer seul an milieu des bois sombres qui s'étendent vers Pest.

« Tels sont^ ô Daoud, les faits qui se sont passés pendant ta trop longue absence. Mais te voilà revenu ; tu n'as pas désespéré de celle qui t'avait juré fidélité ; de même, ton amante a toujours espéré ton retour. Maintenant je suis à toi, à toi pour la vie; je te suivrai au milieu des tiens et le bonheur dont je saurai entourer tes jours sera si parfait, qu'il te fera oublier jusqu'au souvenir du passé.

« 0 Daoud ! l'heure est trop avancée pour que je te suive ce soir, car peut-être déjà s'est-on aperçu de mon absence prolongée ; mais demain^ avant que la lune ait éclairé la prairie de ses rayons, ton amante f attendra en ces lieux, prête à te suivre partout où il te plaira de la conduire. >

Leurs âmes se confondirent un instant dans un ardent baiser^ puis, joyeuse et légère, la jeune fille s'éloigna à travers la prairie.

Si, au lieu de suivre son amante des yeux, Daoud eût, de son regard perçant, interrogé les alentours, il eût pu voir une forme noire glisser entre les arbres comme un serpent monstrueux, s'éloigner en rampant et disparaître enfin dans la direction du douar des Oulad Quessouha.

Le lendemain soir, les deux amants se trouvèrent au rendez-vous. Un voile sombre s'étendait sur la nature, aucune étoile ne brillait au ciel, l'obscurité était profonde sur la terre.

— La nuit est propice, dit Daoud ; viens, ô reine de mon cœur; non loin d'ici mes serviteurs attendent; tout est prêt pour le départ.

— Quelle triste nuit, fit Kheïra ; on dirait que la nature est en deuil. Fuyons ces lieux ! il me semble.

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