CHAPITRE IV
poindre à l'horizon, le thermomètre était descendu à -5 degrés au-dessoas de zéro ; aucun souffle de brise ne se faisait encore sentir.
Dans la journée, le thermomètre marqua : à 10 h., 31 degrés avec une faible brise d'est, et à midi, 39 degrés, la brise d'est étant assez forte et le ciel toujours pur. Quant au baromètre, il se releva à 757^4 à 10 h., pour redescendre à 756,2 à midi.
J'ai remarqué que le voisinage d'un puits, si profond et si peu abondant qu'il soit^ exerce toujours une influence considérable sur la température des lieux ; c'est surtout dans les dernières heures de la nuit que cette influence se fait le plus sentir.
Mon guide, qui s'était réveillé un peu avant le lever du soleil, me dit qu'il se trouvait mieux ; je lui fis encore prendre de l'alcool de menthe dans son café très-chaud, puis je lui donnai quelques pastilles pour la journée.
Comme nous étions tous occupés à prendre le café, j'aperçus un homme armé qui, venant de la direction du puits, se dirigeait vers nous : c'était le chasseur que Eabah avait rencontré la veille en allant reconnaître le puits. Cet homme nous ayant salués, je lui fis signe de s'asseoir près du féu et je lui offris une tasse de café qu'il s'empressa d'accepter. Lui ayant demandé son nom, il me dit s'appeler Oumer ben Mohammed^ et appartenir à la fraction des Châamba Oulad Bou Sâïd. C'était un homme de haute taille, paraissant âgé de 45 ans environ; son visage bronzé, sillonné de rides profondes, avait un air de rudesse qui convenait parfaitement à sa profession ; il était vêtu d'une courte gandoura serrée autour de sa taille par une large ceinture de cuir, à laquelle était suspendue^ outre un énorme coutelas, une cartouchière
244 DEUZlilCE PABTIE.
en cuir garnie de tubes en roseau ; un bernons asaes propre couvrait ses épaules ; un court haïk, fixé autour de la cbachia par une corde en poils de cbamean^ couvrait le cou et les oreilles et passait sous lagorge, d'où il pouvait être relevé jusque sur le nez, à. la façon des Touareg, afin de préserver les voies respiratoires du sable fin que les vents d'est soulèvent; il avait aux pieds de gros chaussons de laine, sanssemelles, chaussure excellente pour se préserver dm firoid aux pieds pendant la nuit et, dans le jour, pour courir à travers les dunes.
n commença par nous parler de ses exploits cynégétiques et il nous raconta que, peu de jours auparavant, il avait tué, à l'endroit même où nous nous trouvions^ une antilope et six gazelles. Finalement, il nous dit qu'il allait chasser dans les dunes qui s'éten> daient de l'autre côté de la plaine, et il engageit Babah à le suivre, lui promettant une chasse extraordinaire.
Babah était sur des épines ; ses yeux allaient et venaient de moi au chasseur et du chasseur à moi» Enfin il se leva et saisit son fusil.
Je crus devoir lui faire observer qu'il commettait une imprudence dont il pourrait bien se repentir, attendu qu'une journée de repos était absolument nécessaire pour achever de le guérir. Il me répondit qu'il n'avait point l'habitude d'être malade et encore moins de rester inactif; qu'une tournée dans les dunes lui ferait le plus grand bien et qu'il reviendrait complètement guéri. Il partit donc avec Oumer, mais comme il n'emportait aucune provision , Ali le rappela pour lui offrir une poignée de dattes. Il revint en effet sur ses pas, mais ce fut pour gronder Ali en lui disant qu'il était très-mauvais de rappeler ainsi un
CHAPFTBE IV. 245
chasseur qni se mettait en marcbe, parce qtte cela portait toujours malheur. Et il repartît en ootxrant pour rejoindre son compagnon.
Vers 9 h., nous reçûmes aussi la visite du fils d^Oumetr, grand jeune homme de 20 à 25 ans, an visage -agréable, aux grands yeux noirs surmontés d'une paire de sourcils parfaitement arqués ; il était tfèsproprement, et je dirai même luxueusement vêtu d'un beau haïk de Touggourt et de deux bernous presque neufs, chose inouïe chez les noinades Châamba. Après nous avoir salués selon l'usage, il s'assit près <l'Ali qui préparait en ce moment un plat de macaroni pour le déjeuner, et il lui demanda mille explixîations sur cette pâte qu'il n'avait jamais vue et qu'il avoua ingénument avoir prise tout d'abord potir des tronçons de serpents. Ayant aperçu une bougie dont je m'étais servi la veille au soir pour écrire quelques notes, il demanda ce que c'était et à quoi cela pouvait servir. Ali lui ayant dit que cela servait à éclairer la nuit, il fit observer, avec une naïveté qui fit rire même Abd-er-Eahman, qu'il était étonnant que ça -éclairât la nuit, puisque dans le jour on n'y voyait point de feu. Il lui fut expliqué qu'on y mettait le feu avec une allumette, mais comme il ne connaissait pas plus les allumettes que la bougie, Ali passa à la <iémonstration et, ayant frotté une allumette contre la marmite, il en communiqua la flamme à la bougie au grand étonnement de notre visiteur. A déjeuner, Je lui offris des macaronis dont il ne mangea qu'après avoir reçu l'assurance formelle qu'il n'en serait pas incommodé ; mais il ne voulut jamais accepter de «ardines à l'huile, parce que, dit-il, des bêtes aussi laides ne pouvaient être bonnes. Il fit moins de difficultés pour accepter une tasse de café.
Après le repas, ayant laissé Ali à la garde des bagages, je m'achemmai vers le puits en compagnie d'Abd-er-Bahman et du jeune chasseur, Pun portant une longue corde et Fautre un seau pour tirer de Feau. Nous marchâmes dix minutes vers le nord et, après avoir franchi trois veines parallèles, nous arrivâmes au puits, creusé au milieu d'un espace libre de 100 mètres de long sur 50 de large environ, entre quatre augkraud hauts de 250 m., dont deux, ceux du côté de Fouest, portent le nom à'El Hassij ou dti^ Puits; des deux autres, qui s'élèvent vers Fest, le plus méridional seulement est appelé Bau Oqua^ c'est-à-dire le Père de Facddentj parce qu'une masse de sable, détachée de son sommet par le vent, ensevelit une fois deux chasseurs qui s'étaient assis sur l'une de ses arêtes.
Hàssi Botthin est formé des deux mots, ftom,^ qui veut dire puits, et hotthin^ participe pluriel du verbe racine hath^ U a dormi couché sur le coté, et par extension, U a campe. Hassi Botthin signifie donc Pnits des campements.
Ce puits est creusé dans une couche de grès saharien poreux, formé d'albâtre cristallisé avec peu de sable, dont les blocs ont servi à son coffi-age ; il traverse, en outre, une couche de calcaire blanc dont on s'est servi pour la construction d'une petite auge, placée à côté ; le gypse est très-abondant aux alen-
^ Les deux mots Tioêsi et bir signifient pmits, mais avec la différence soivante: Tiasti (da verbe-racine hasscL, boire Veau en kumant) signifie un ptUts creusé dans un endroit sablonnetiXj ou bien • endroit sablonneux oU Von trouve de VecM en faisant un trou peu profond, anec les mains ; Bir (dn verbe-racine bara, creuser un puits J désigne plus particulièrement un puits creusé dans un sol dur, avec un instrument
OHAPITBB IV» 247
tours. L^orifice du puits, entouré d^un seuil de 20 centimètres de hauteur, a 70 centimètres de diamètre; les eaux sont à 22 mètres de profondeur ; leur température était de 23^ à 11 h. ; elles ont un goût saumâtre très-prononcé et fort désagréable.
Dans Paprès-midi, pendant qu'Ali et Abd-er-Baliman remplissaient d'eau amère nos outres et nos tonneaux, je fis, en compagnie du jeune chasseur, une excursion aux alentours. Nous fîmes Pascension d^un ghourd qui me parut représenter la hauteur moyenne des dunes de cette contrée ; je jugeai qu'il était élevé d'environ 300 mètres. Les oughroud que j'aperçus à perte de vue sur 1^ route que nous devions parcourir me parurent disposés en longues chaînes assez régulières et parallèles entre elles, dont la direction est du sud-est au nord-ouest ; leurs formes les plus générales sont celles de pyramides triangulaires ou quadrangulaires ; leurs arêtes se confondent, à la base, avec les veines qui les alimentent et les relient entre eux. Ici encore, comme partout du reste, les arêtes, les veines et les siouf sont arrondis du côté du vent et taillés verticalement du côté opposé, sur une hauteur qui peut être d'un mètre à la base et qui va en diminuant jusqu'au sommet. Ces chaînes d'oughroud laissent entre elles des plaines ou, si Pon veut, des vallées larges de 1000 à 1500 mètres ; ces vallées sont sablonneuses ou graveleuses, parfois obstruées par des veines qui s'écartent de la direction générale, ou par des siouf, lesquels ne sont que des oughroud en voie de formation, ou bien encore elles sont couvertes de blocs de grès dont la désagrégation est le plus souvent très-avancée; elles sont alors usées, creusées par les vents du sud-est qui, lorsqu'ils s'abattent dans ces parages en tourbillons
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furieux, pulvérisent les roches décomposées qui sont encoire à nu entre les dunes et dans les vallées, sou« lèvent le sable ainsi nouvellement formé, et le. conduisent, par les veines et les arêtes, jusque sur le sommet des ouhgroud.
Les vents du sud-est apportent aussi du sable de très-loin ; en passant sur les immenses plaines de grès désagrégé qui s'étendent au delà de Bhadamès, ils soulèvent des nuages épais qu'ils transportent vers le nord-ouest, où ils vont former de nouvelles dunes ou bien alimenter celles qui sont déjà formées; on voit alors, au milieu du brouillard plus ou moins épais qui couvre le désert, le sable passer d'une dune à l'autre comme une fumée légère que le vent chasse devant lui.
Il est certain que les oughroud des environs de Hassi Botthin ont commencé à se former sur place de la façon que j'ai expliquée plus haut : le vent, en usant les parties décomposées de la plaine^ en a soulevé les débris pulvérisés et les a transportés sur les parties les plus élevées, où ils ont été soudés par la pluie et par la végétation, et il est facile de voir que nombre d'oughroud occupent des sommets dont on ne peut préciser la hauteur ; mais il n'est pas moins certain que ces dunes sont alimentées par les vents d'est et surtout du- sud-est, ainsi que j'ai été à même de l'observer plus d'une fois. Du reste, le sable de la partie inférieure des oughroud est d'un grain relativement gros et de la même couleur que celui des dunes d'JEJZ Maguetla^ tandis que celui qui recouvre la partie supérieure est beaucoup plus fin, et aussi d'une couleur beaucoup plus foncée, ce qui prouve qu'il est surtout formé de grès ferrugineux, dont je n'ai trouvé de nombreux échantillons que dans le Ha-
OHAPITSB ly. 249
mada qni s'étend à l'est et an sud-est de Bhadamèd. Les hautes dunes de Hassi Botthin sont de formation toute récente; mon 'guide, prétend les aroir vues à l'état de SMmf lorsqu'il commençait à porter le fusil; or, Rabah ben Amera est âgé de 55 ans environ; il les a vues grossir sans que leur forme générale se soit jamais modifiée d'une façon bien appréciable, puisque, dit-il, les mêmes dunes qui me guidaient autrefois dans mes chasses m'aident encore aujourd'hui à reconnaître ma route.
Ainsi, par suite de la marche enrahissante des sables vers l'ouest^ les plaines libres qui s'étendent de ce côté et le lit de l'Igharghar lui-même sont appelés à disparaître dans un temps donné.
Je ne puis encore m'étendre bien longuement sur la formation des dunes dans le Sahara^ mes idées sur cet important sujet ne pouvant se former qu'ianifur et à mesure qu'avançant dans l'Erg, je me trouverai à même de faire des observations nouvelles.
Je crois cependant devoir rapporter à cette place deux observations que j'ai été à même de faire nombre de fois pendant le cours de mon voyage : j'ai remarqué que la surface des dnnea et des plaines sablonneuses se ride sous le vent, absolument comme les eaux tranquilles d'un lac lorsqu'elles sont effleurées par la brise; s'il pleut ensuite, ces rides, loin de disparaître, deviennent tellement dures qu'elles meurtrissent le dessous des pieds aussi bien que pourraient le faire les roches les plus dures.
J'ai observé en outre que, dans les lieux où il se ' produit, la nuit, d'abondantes rosées aussi bien que dans toutes les parties sablonneuses du Sahara^ immédiatement après la pluie, il sort du sable, spontanément, une végétation herbacée très-serrée, mais si
248 DimzxiacB partie.
furieux, pulvérisent les roches décomposées qui sont e&eove à nu entre les dunes et dans les vallées, sou* lèvent le sable ainsi nouvellement formé, et le. conduisent, par les veines et les arêtes, jusque sur le sommet des ouhgroud.
Les vents du sud-est apportent aussi du sable de très-loin ; en passant sur les immenses plaines de grès désagrégé qui s'étendent au delà de Bhadamès, ils soulèvent des nuages épais qu^ils transportent vers le nord-ouest, où ils vont former de nouvelles dunea ou bien alimenter celles qui sont déjà formées; on voit alors, au milieu du brouillard plus ou moins épais qui couvre le désert, le sable passer d'une dune à l'autre comme une fumée légère que le vent chasse devant lui.
Il est certain que les oughroud des environs de Hassi Botthin ont commencé à se former sur placede la façon que j'ai expliquée plus haut : le vent, en usant les parties décomposées de la plaine^ en a soulevé les débris pulvérisés et les a transportés sur les parties les plus élevées, où ils ont été soudés par la pluie et par la végétation, et il est facile de voir que nombre d'oughroud occupent des sommets dont on ne peut préciser la hauteur ; mais il n'est pas moins certain que ces dunes sont alimentées par les vents d'est et surtout d* sud-est, ainsi que j'ai été à même de l'observer plus d'une fois. Du reste, le sable de la partie inférieure des oughroud est d'un grain relativement gros et de la même couleur que celui des dunes à* El Maguetla^ tandis que celui qui recouvre la partie supérieure est beaucoup plus fin, et aussi d'une couleur beaiicoup plus foncée, ce qui prouve quil est surtout formé de grès ferrugineux, dont je n'ai trouvé de nombreux échantillons que dans le Ha-
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mada qni s'étend à l'est et an sud-est de Bhadamès. Les hautes dunes de Hassi Botthin sont de formation toute récente; inon*guid& prétend les aroir vues à l'état de sUmf lorsqu'il commençait à porter le fusil; or, Kabah ben Amera est âgé de 55 ans environ; il les a vues grossir sans que leur forme générale se soit jamais modifiée d'une façon bien appréciable, puisque, dit-il, les mêmes dunes qui me guidaient autrefois dans mes chasses m'aident encore aujourd'hui à reconnaître ma route.
Ainsi, par suite de la marche enrahissante des sables vers l'ouest^ les plaines libres qui s'étendent de ce côté et le lit de l'Igharghar lui-même sont appelés à disparaître dans un temps donné.
Je ne puis encore m' étendre bien longuement sur la formation des dunes dans le Sahara^ mes idées sur cet important sujet ne pouvant se former qu'isnfur et à mesure qu'avançant dans l'Erg, je me trouverai à même de faire des observations nouvelles.
Je crois cependant devoir rapporter à cette place deux observations que j'ai été à même de faire nombre de fois pendant le cours de mon voyage : j'ai remarqué que la surface des dnnea et des plaines sablonneuses se ride sous le vent, absolument comme les eaux tranquilles d'un lac lorsqu'elles sont effleurées par la brise; s'il pleut ensuite, ces rides, loin de disparaître, deviennent tellement dures qu'elles meurtrissent le dessous des pieds aussi bien que pourraient le faire les roches les plus dures.
J'ai observé en outre que, dans les lieux où il se produit, la nuit, d'abondantes rosées aussi bien que dans toutes les parties sablonneuses du Sahara^ immédiatement après la pluie, il sort du sable, spontanément, une végétation herbacée très-serrée, mais si
260 D^UZlilME PARTIE.
fine qu'elle est à peine perceptible à Toeil nu. Cette végétation éphémère disparaît toujours dès qu'elle est frappée par les raypns du soleil.
La flore des dunes est peu variée et les sujets sont jeunes I mais vigoureux, car, même après une sécheresse de deux années, le sable est encore humide à 40 ou 50 centimètres de profondeur.
L'alfa ^ {stipa tenacissima) pousse par touffes serrées dans toutes les plaines sablonneuses où ses longues racines fibreuses peuvent s'étendre librement; il est très- clairsemé sur le sommet des dunes ; deux espèces de sfâr (belle graminée) fournissent aux chameaux une nourriture abondante ; la foui ed djernal (astragalus Saharœ) ou fève des chameavœ commence à sortir de terre ; quelques adonis se préparent à ouvrir leur corolles, et VAnastatica hierochuntica (rose de Jéricho) se montre dans les endroits pierreux; VcUenda {Ephedra cdata)^ bel arbuste résineux, aux feuilles aciculaires, pointues comme des aiguilles, pousse, à côté de l'alfa, jusque sur le sommet des dunes, mais il est partout très- clairsemé; son écorce est épaisse et rugueuse comme celle du jeune liège ; Vârtaya^ l'un des rares arbrisseaux qui se dépouillent de leurs feuilles dans le Sahara et qui, ainsi dépouillé, ressemble au lotus, couronne de loin en loin de gros mamelons de sable, au pied desquels s'abritent les gazelles pour reposer la nuit ; ses feuilles sont aciculaires comme celles de Valenda^ mais son écorce est moins épaisse et plus lisse ; Vâzel (calligonum comosumj^ bel arbrisseau qui se dépouille également de ses feuilles^ mais qui n'atteint ici qu'un mètre de hauteur, arrive à six mètres sur la route du Souf, et se
^ En arabe hàlfaj avec Vh fortement aspiré.