CHAPITRE V
Départ de Hassl Botihin. Inyocations. Zerftat es Qbeït La tombe . d'un chasseur. Le 2emoal el Akbar. Les yallées de Helma. Le
chaos. Souffrances. La vallée des Acacias. Un régal de Chftamba.
El Onghroud el Berdekhin. El Kheït et Teskra. Une tempête
dans les dunes. Une nuit terrible. Le désert après la tempête.
Ez Zemoul el Ghardaya. La sebkhat el Melah. Zaouïa Sidi
Hftabet bou Djerida. Arrivée à Bhadamès.
Le samedi 6 février, il faisait une belle et fraîche matinée. Le thermomètre n^était descendu qu^à un degré au-dessous de zéro un peu avant le lever du soleil, et aucune brise ne se faisait sentir.
Mon guide se trouvait beaucoup mieux, la toux avait disparu et il ne lui restait qu'une légère douleur aux reins et au cou.
Nous nous mîmes en marche à 7 h., Eabah invoquant son patron. Eeubhil Eeuhbif la SUdi Ahârél' Kader moulant fl répétait-il à chaque instant. Puis, se tournant vers moi, il ajoutait: « O Bouj Nacer ! je prie Dieu qu'il bénisse ton voyage et qu'il te reconduise chez toi avec le bien. Tu as été pour moi tout à la fois mon père^ ma mère et mon ami, et je faccompagnerais, s'il le. fallait, jusqtie dans le pays des Koufar. >2
^ MonDieu I mon Dieu ! 0 Monseigneur Abd-el-Kader mon m^ittre !
' Les Arabes désignent sous le nom de jpay« desKovfat (inUdèles) toutes les contrées qui s'étendent au delà du Soudan. Cest de ce mot Koufar, dont le singulier estfio/er, que nous avons fait Cafre.
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Nous marchâmes, toute cette journée^ dans une plaine de 1000 à 1500 mètres de large, entre deux chaînes parallèles d'onghroud dont j'évaluai à 300 m. la hauteur moyenne.
La plaine est tantôt sablonneuse avec une luxuriante végétation de sfâr et d'alfa; tantôt graveleuse, ne nourrissant alors que quelques maigres arbustes épineux, on bien couverte, dans quelques parties déprimées^ de blocs de grès saharien tellement décomposés qu'ils se réduisent en sable sous la chaussure ; parfois aussi elle est barrée par des veines et des siouf que l'on ne franchit pas sans difficulté. Je remarquai, dans lesable^de nombreux fragments d'œufs d'autruche, preuve évidente que ces échassiers font piEirfois leur ponte dans ces contrées. De nombreuses pistes de troupeaux d'antilopes se croisaient en touè sens, et nous apercevions, de loin en loin, des gazelles perchées sur les dunes.
De 9 h. 40 à 10 h. 5, nous déjeunâmes d'une galette cuite sous la cendre, de quelques dattes et d'un morceau de pâté de foie gras. Le thermomètre marquait alors 310.
De 11 h. 30 à midi, nous traversâmes une partie sablonneuse de la plaine appelée Fëidjet Mesdad] * il faisait alors une chaleur accablante, mais il ne m'a jamais été possible d'observer le maximum de la température parce que j'étais démuni de thermomètre à maxima.
Du reste, il nous fallait marcher très-vite dans les grandes dunes, parce qu'un retard, un accident arrivé à une outre eussent causé notre perte.
* C'est-à-dire le Défilé barré, des deux racines : Feâôeâô, entrer dans un ravin, d'où feâja, défilé entre deaz montagnes, et sadda, ^barricader, obstruer un chemin, d'où mesdad, fermé, obstrué.
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A 4 h. dn soir, nous nous arrêtâmes entre ideux veines, et nous nous établîmes an pied d'une grosse touife d'âriaya^ qui couronnait un gros mamelon de sable, à Tentrée d'une plaine sablonneuse appelée Zerâat es Çbeït^ c'est-à-dire Semence de ÇbeHt
J'ai déjà parlé de cette graminée qui se distingue de l'alfa en ce que ses panicules sont plus petite^ ses valves plus allongées; sa tig^ est aussi plus fine^ plus douce au toucher, plus flexible; la tige du çbeit est à celle de l'alfa ce qu'est la tige de l'avoine à celle du. froment. Le çbeït atteint, comme l'alfa, jusqu'à deux mètres de hauteur et pousse de la même façon, par touffes isolées, dans les endroits sablonneux ; mais, chose singulière, ces deux variétés ne sont jamais mêlées : où l'une pousse, l'autre disparaît pour reparaître plus loin à son tour, sans que rien, dans l'élévation ni dans la nature du sol, puisse expliquer cette singularité.
Le soir, nous soupâmes d'un lièvre que mon guide avait tué dans la journée; Ali le prépara avec le couscoussi, de la même façon que le mouton, et nous fîmes un excellent souper.
Je m'étais aperçu dans l'après-midi que Rabah, voulant sans doute essayer l'efficacité de son talisman, nous avait fait quitter plusieurs fois la plaine pour faire des crochets dans les dunes, où il espérait sans doute surprendre quelques gazelles. Je lui en fis Tobservation après souper, en ajoutant que je ne voulais point l'empêcher de chasser, mais qu'au moins, au lieu de nous déranger de notre routé et nous faire perdre ainsi un temps précieux, il devait nous indiquer au loin des points de repère, où il irait nous attendre pour nous en indiquer de nouveaux.
Il parut extrêmement surpris de cette observation
266 DBUxrfeuE paktie.
et il demeura un instant sans répondre; enfin, se tournant vers moi, il me dit :
— Je me doutais bien que tu avais déjà la route toute écrite; mais puisque tu ne veux pas me dire qui t'a conduit par ici, tu es libre de garder ton secret
n se mit ensuite à tousser. Comprenant ce que cela voulait dire, j'additionnai encore son café d'alcool de menthe et je lui donnai quelques pastilles.
Le dimanche 7 février, nous partîmes à 6 h., pour marcher, toujours est-sud-est, dans une plaine sablonneuse, ondulée, toute couverte de grosses touffes de çbeït.
Mon guide ayant aperçu un troupeau d'antilopes ^ui fuyaient au loin devant nous, il me les montra en me disant : c Ecris-les l^écris-les ! il y a en au moins dix ! > puis il partit en avant pour les chasser ; mais comme il nous quittait sans nous indiquer un point de repère, je l'appelai à plusieurs reprises. Il se tourna enfin vers nous, mais au lieu de me répondre, il prit du sable dans ses deux mains et le lança dans notre direction. Je l'avais appelé au moment où il se mettait en chasse et il lançait ce sable pour conjurer le mauvais effet de mes paroles. Il revint cependant, au bout d'un instant, pour nous indiquer au loin une grosse dune au pied de laquelle il devait nous attendre, et il repartit en courant à la poursuite des antilopes.
Dans cette journée, le désert est en tout semblable à la partie que nous avions traversée la veille, avec cette différence seulement que les oughroud sont peutêtre un peu plus élevés. Le grès se montre souvent à nu et très-décomposé dans les parties déprimées de la plaine^ qui est généralement sablonneuse. Les fragments d'œufs d'autruches sont toujours très-nombreux sur le sable et les trous àefeneks sont très-rapprochés
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les uns des autres ; de temps en temps nous vayions de ces petits animaux fuir devant nous avec la rapidité de Véclair.
A 8 h., nous nous arrêtâmes pour déjeuner au lieu où est enterré, ou plutôt ensablé, le frère de mon guide^ mort de soif en chassant l'antilope.
C'était au cœur de l'été, il faisait une chaleur accablante, et pas un souffle de brise ne venait rafraîchir l'air brûlant que respiraient les chasseurs. Depuis plusieurs jours ils avaient renoncé à la chasse ; ils passaient leurs journées dans des trous qu'ils avaient creusés dans le sable, sous des gourbis improvisés.
Un matin, un troupeau d'antilopes passa à une faible distance du lieu où s'étaient établis les Châamba; Ahmed ben Amera se mit à leur poursuite, malgré les conseils de ses compagnons, qui lui faisaient observer que cette journée serait peut-être encore plus chaude que les précédentes. Le soir, il ne rentra pas au camp.
Le lendemain matin, son frère et l'un de ses amis se mirent à sa recherche, mais une faible brise, qui s'était élevée pendant la nuit^ avaiteffacé ses traces, et les deux chasseurs rentrèrent vers le milieu du jour à moitié morts de chaleur. Le jour suivant s'annonça tellement redoutable que nul- n'osa partir, le matin, pour s'aventurer dans les dunes ; cependant une bonne brise du nord, qui s'éleva vers les trois heures de l'après-midi, ayant rafraîchi l'air et ranimé les pauvres Châamba, trois d'entre eux partirent dans différentes directions. A l'entrée du crépuscule du soir, ils se trouvèrent réunis an pied d'un ghourd élevé, devant le cadavre momifié du malheureux Ahmed.
< Il était tellement roide, me dit Babah, qu'on aurait pu le planter dans le sable comme un bâton, et
des benglements de détresse. D'autres fois, ce sont des vallées étroites et profondes, dont le fond est sillonné de grosses veines, entre lesquelles poussent les rares végétaux de ces contrées désolées,, hantées seulement par les animaux sauvages dont les traces, . toutes fraîches, se croisent en tous sens sur le sable; ces vallées sont bordées de pics aigus, que l'on croirait formés d'un seul bloc de roc roussâtre, si le vent n'en modifiait à chaque instant les arêtes mobiles sous l'œil même du voyageur. Quelquefois il arrive encore qu'entre des masses le sol se montre à nu, complètement dégagé de sable, sur des espaces assez considérables ; tantôt il est parfaitement plat et uni, tantôt profondément raviné, et au fond de ces ravines de petits gour arrondis sont disposés en files régulières. Dans ces espaces libres, les roches sont tellement décomposées qu'elles cèdent sous la marche bien plus facilement que le sable lui-même. Il n'est pas difficile de comprendre, quand même l'on n'aurait été témoin du fait, qu'il n'est pas besoin d'un vent bien violent pour achever la désagrégation de ces roches, en soulever les parcelles etjies transporter à des distances plus ou moins considérables.
^ Et cependant ces dunes, ces masses de sables qui s'entre-croisent en tous sens dans ce pays désolé, sont de formation toute récente.
Mon guide me dit que son grand-père avait fait, dans sa jeunesse, le trajet d'Ouargla à Ehadamès en huit jours avec des chameaux peu chargés ;2 c'était alors une belle plaine accidentée, couverte d'une riche végétation, avec des puits de distance en distance ; son père a vu ces dunes à Tétat de sïouf, « Et main-
* Il faudrait maintenant seize longues journées de marche pour aller d'Ouargla à Rhadamès par la même voie.
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tenant, ajonta-t-il, lève la tète et regarde ; ta chachîa te tombera entre les épaules avant que tu n'en puisses apercevoir la cime. »
Nous ne marchions qu'avec une extrême diffîculté à travers ces masses; il nous fallait faire souvent d'immenses détours, et toutes ces montées et ces descentes sur la surface mouvante des dunes nous fatiguaient horriblement. Fort heureusement le vent, qui n'avait cessé de souffler du sud-ouest, avait maintenu le ciel couvert toute la journée, en sorte que le soleil ne vint pas compliquer notre situation.
A 2 h. 45, l'alfa disparut encore pour faire place au çbeit, qui pousse par touffes serrées partout entre les dunes, mais presque jamais au fond des vallées.
A 3 h. 45, nous nous arrêtâmes bien fatigués et nous établîmes notre bivouao à l'entrée d'une vallée étroite et profonde, toute sillonnée de veines qui, du point élevé et éloigné où nous nous trouvions, paraissaient être des sillons régulièrement tracés, entre lesquels se montrait, par touffes si serrées qu'on aurait dit de loin des ruisseaux d'eau limpide^ une petite plante au feuillage argenté appelée AeZma. Cet endroit porte le nom de Ketef Oudian d HeJ/ma^^ c'est-à-dire Passage des vallées de Helma,
A peine fûmes-nous arrêtés^ et pendant que mes hommes étaient occupés à décharger les chameaux, je m'empressai de couper une grosse gerbe de çbeït,
* Je ne sais comment rendre en français le mot IctUf, Ce mot vient de la racine katafa, qui signifie hUsser à VomoplaU ; d'où Xre^e/, dimarclM saccadée, hottement Le] chameau paraît, en effet, boiter en franchissant les veines qui barrent, comme des sillons, le fond de ces vallées, et, par suite des efforts qu'il fait, U est souvent blessé k l'omoplate par le bât qui supporte la charge. Oudianj singulier ouedf signifie également rivUre et vaXUe,
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dont je garnis nn trou que je creusai dans le sable ; ayant ensuite étendu ma couverture, je me laissai choir véritablement harassé.
Après le café et pendant qu^Ali préparait le souper, je causai avecfiabah qui, lui-même, paraissait fatigué à Pextrême.
U m^assura que pendant la saison des chaleurs, lorsque les rayons d^un soleil brûlant tombent d'aplomb sur le sable, celui qui s'exposerait au milieu de ces dunes marcherait à une mort certaine. « Il serait ébloui^ dit-il ; la lumière serait trop vive pour ses yeux, Pair trop brûlant pour sa poitrine, il périrait snfPoqué, et plus tard on trouverait son corps aussi sec que le bois que nous brûlons. >
Depuis deux jours nous n'avions aperçu d'autres traces que celles encore visibles au fond d'une vallée, laissées, il y avait neuf mois, par les chameaux de mon guide, qui fit alors un voyage à Rhadamès ; les caravanes suivent une route plus au nord et les chasseurs eux-mêmes n'oseraient s'aventurer dans ces contrées maudites. 11 n'y a plus que quelques hommes hardis qui connaissent encore cette voie, et le hasard m'a fait tomber sur l'un de ces hommes.
Nous étions donc bien seuls dans ces affreuses solitudes, et si nous n'avions aucun secours à attendre de nos semblables, nous n'avions non plus rien à redouter d'eux.
Comme j'étais là, causant tranquillement avec mon guide qui était venu s'asseoir à côté de moi, une violente dispute s'éleva, près du feu, entre Ali et Abder-Rahman. M'étant levé pour voir ce qui se passait, j'aperçus le fils de Rabah qui, s'étant dépouillé de ses vêtements et ayant pris sa crasseuse gandoura par son extrémité supérieure, la faisait tourner sur