CHAPITRE y
deuxième bernons, qne déjà nne plnie torrentielle avait transpercé nos vêtements. Pendant quelques instants nous ne pûmes ni avancer ni reculer^ tant était grande la violence du vent.
Au bout de dix minutes, la pluie cessa tout à coup, un calme absolu succéda à la tourmente, puis le vent se reprit à souffler du sud-est.
A 3 h. 45, nouvelle saute de vent au sud-ouest, nouvel orage plus terrible que le premier, pendant lequel les chameaux, tremblantç de frayeur et poussant des beuglements plaintifs, refusèrent absolument d'avancer ; la violence du vent menaçait de les faire rouler avec leurs charges au fond des précipices. Nousmêmes ne nous retenions qu'avec efforts aux quelques pieds d'arbustes qui existaient dans ces parages.
Fort heureusement cet orage fut aussi court que le précédent, et le calme se fit encore jusqu'à 4 h. 30. Alors le vent s'étant fixé définitivement au sud-ouest et la pluie étant devenue permanente, force fut de nous arrêter, à 4 h. 45, dans une petite vallée appelée eZ Haiad (pluriel de had)^ parce que cette plante j pousse abondamment à travers le hdma.
Nous eûmes bien de la peine à allumer du feu pour notre cuisine, faute d'herbe et de bois secs, et nous fîmes, ce soir-là, un bien triste souper. Nous nous couchâmes ensuite sur le sable durci par la pluie ; nous eûmes à souffrir du froid^ car nos couvertures furent bientôt aussi mouillées que nos vêtements, et le vent qui tourbillonnait autour des oughroud ou s'engouffrait dans les vallées étroites et profondes avec des mugissements épouvantables, nous empêcha de dormir la plus grande partie de la nuit ; il se calma quelque peu vers 3 h. du matin.
Le lendemain vendredi 12, nous quittâmes, en
grelottant, nos couches humides et nous nous mîmes en marche, à 6 h. 35. Les oughroud avaient pris une teinte foncée, d'un jaune sombre, veiné de noir, ce qui donnait un aspect encore plus triste à ce pays de la mort. Il pleuvait toujours, mais le vent avait considérablement diminué de violence.
En traversant la vallée à^El Haiad^ je trouvai un hérisson mort, qui avait sans doute été assommé par la pluie pendant la nuit.
Dans'la partie du Kheit et Teskra que nous traversâmes ensuite, on me iit remarquer un petit arbrisseau appelé merkhaiat en naga^ ou le petit merkh de la chamelle^ lequel est une variété du merkh proprement dit dont je n'avais observé jusqu'alors que quelques jeunes sujets, mais que je devais rencontrer un peu plus loin en abondance ; j'observai encore la petite plante âzida^ puis le hennat el ghannami on henné des moudons^ qui diffère de l'autre en ce qu'il a des feuilles plus allongées sur des tiges plus grêles.
A 9 h. 20, nous nous arrêtâmes un quart d'heure pour prendre au galop quelque nourriture, dans un endroit appelé el merkh^ du nom de ce bel arbrisseau qui commence à se montrer par touffes vigoureuses.
Le vent qui avait diminué de force dans la matinée, recommença de souffler, vers 10 h., avec une violence extrême ; malgré la pluie qui tombait par torrents, ses tourbillons détachaient le sable du fond des ravins et des veines, et ce sable, en se soulevant violemment, nous cinglait le visage et les jambes, nous causant les mêmes douleurs que si des milliers d'aiguilles s'y fussent implantées.
A 10 h. 15, je remarquai au pied d'un ghourd dont l'un des côtés était taillé presque verticalement par le vent, plusieurs petits gour blancs, aux sommets
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aplatis, qui me parurent être autant de foyers incandescents, tant était épaisse la fumée qui s'échappait de leurs sommets ; or cette fumée n'était que du sable fin, produit de la trituration, par la pluie et le vent^ des roches déjà décomposées, et que les tourbillons soulevaient et chassaient au loin, malgré les torrents d'eau qui ne cessaient de tomber du ciel.
Vers midi, je remarquai que la forme des dunes se modifiait sensiblement : les premières dunes que j'avais rencontrées étaient des pics disposés en chaînes parallèles ; j'avais ensuite marché à travers un chao s formé des hautes dunes de toutes formes entassées pêle-mêle ; puis j'avais traversé une région couverte de gros oughroud carrés se touchant par la base ; mais à partir de ce point, je ne voyais plus que des masses allongées, longues de 1200 à 1500 m., dont les cimes arrondies variaient entre 500 et 800 m. d'altitude, et laissant presque toujours entre elles des ravins étroits ; mais ces longues montagnes ne sont pas disposées en chaînes régulières, et les ravins qu'elles laissent entre elles étant toujours barrés par des siouf ou de hautes veines, la marche, pour être un peu plus sûre, n'en était pas devenue plus facile. Mon pied me faisait toujours souffrir et je ne marchais qu'avec beaucoup de difficulté.
La violence de la tempête augmenta encore dans l'après-midi ; le vent, en tourbillonnant autour des oughroud et en s'engouffrant dans les vallées étroites et profondes, ramassait des masses considérables de sable et, après les avoir soulevées jusqu'aux nuages sombres qui nous versaient la pluie, les rabattait violemment sur le sommet des dunes.
Gomme nos chameaux refusaient d'avancer et que nous étions nous-mêmes à bout de forces, nous fûmes
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obligés de nous arrêter à 3 h. et de nous installer de notre mieux entre deux grosses veines qui ne purent cependant nous protéger ; mais ce fut en vain que nous cherchâmes aux alentours un site mieux abrité, les tourbillons s'engouffraient partout avec plus de force encore que dans Fendroît où nous nous étions arrêtés.
Il ne nous fallut pas moins d'une heure pour allumer du feu et encore n'y parvînmes-nous qu'après avoir formé, avec nos couvertures mouillées, une sorte de paravent que la tourmente emportait k chaque instant et qu'il nous fallut relever au moins vingt fois dans la nuit.
Nous mangeâmes tristement notre couscoussi k moitié cuit, car le sable pénétrait en gprande quantité dans la marmite, malgré la précaution qu'avait prise Ali de poser un sac à balles sur le couvercle.
Gomme nous étions là, assis en cercle sur le sable mouillé, tenant sur nos têtes, avec nos mains, les couvertures qui formaient paravent, et serrés autour du feu dont la fumée nous aveuglait, mon guide me dit:
« Regarde bien, Bouy Nacer^ regarde et écris si tu peux, et tu pourras raconter dans ton pays comment grossissent les oughroud. >
Ayant levé la tête, je vis alors un effet à peu près semblable à celui que j'avais déjà observé, c'est-àdire que le vent, en s'engouffrant dans les ravins et en tourbillonnant autour des oughroud, ramassait des nuages de sable ; puis ces nuages rasant et suivant le dos des veines où ils se grossissaient, gravissaient les pentes des masses, tourbillonnaient un instant audessus des sommets sur lesquels ils s'aplatissaient et se fixaient enfin, soudés par la pluie. Je fis cette observation jusqu'au moment où l'obscurité fut complète.
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J^assistais là à la formation des dunes sur place, phénomène que mon guide eut bien soin de me faire observer ; mais je devais assister^ plus tard, à Pâlimentation des dunes par le sable transporté à de grandes distances.
A 9 h. 30, le thermomètre marquait 12o au-dessus de zéro ; la hauteur barométrique était de 735,2. A 10 h., le thermomètre ne marquait que 4^ et le baromètre était descendu à 732,5.
La nuit fut affreuse, car la violence de la tempête augmenta encore avec les ténèbres. Les deux Châamba dormirent malgré tout, mais je passai la plus grande partie de la nuit à entretenir le feu avec mon serviteur Ali.
Vers 2 h., nous eûmes un moment d'espoir ; il se fit un calme relatif, pendant lequel le vent sembla vouloir retourner au sud-est ; le baromètre était remonté à 735 pendant une demi-éclaircie qui dura une heure. Mais cette illusion fut de courte durée et quoiqu'il ne se produisît pas ensuite de dépression sensible, le vent retourna au sud-ouest aussi furieux qu'auparavant et la pluie recommença de tomber avec une nouvelle force. Je ramassai alors ce qui restait de bois pour raviver le feu à moitié éteint, et j'essayai de dormir ; mais c'est à peine si je parvins à fermer les yeux, le froid me réveilla presque aussitôt.
La provision de bois était épuisée et la nuit était si sombre qu'il ne m'était pas possible d'en aller ramasser; j'attendis donc, en grelottant, le lever de l'aurore. Alors mon guide et son fils, qui avaient dormi tant bien que mal, allèrent en faire une nouvelle provision ; mais ce bois mouillé répandit une épaisse fumée, que le vent faisait tourbillonner en tous sens et qui nous aveuglait ; elle me causa une inflam-
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mation des jenx qui dura ensuite la plus grande partie de la journée.
L'eau de nos outres était corrompue au point de n'$tre plus buvable, car ces outres étaient vieilles et mal goudronnées ; afin d'avoir une provision d'eau potable, nous avions dressé, dans la nuit, les barils que m'avait prêtés l'agha (ils étaient vides depuis la veille) et le matin, en voyant le dessus de ces barils rempli jusqu'aux bords, je me félicitais de pouvoir me désaltérer, pendant deux jours au moins, de cette eau claire et douce ; mais comme nous nous disposions à la recueillir avec le plus grand soin, un chameau, e&rajé par je ne sais quoi, passa en courant et renversa les barils. Il fallut donc se résigner à boire jusqu'à la fin l'eau amère et corrompue de Hassi Botthin.
Après avoir déjeuné de quelques dattes, nous quittâmes, à 8 h., ce séjour de torture pour continuer notre marche vers le sud-est, à travers les mêmes dunes que la veille. La pluie durait toujours, mais le vent soufflait avec moins de force.
Cependant la pluie cessa vers 9 h. et le vent étant alors passé au nord-ouest, le ciel commença de s'éclaircir ; mais ce fut seulement vers 2 h. que le soleil, se montrant dans toute sa force au milieu d'un ciel pur, vint sécher nos vêtements et nous réchauffer de ses rayons.
Après que la tempête eut épuisé toutes ses colères et tandis que les pauvres voyageurs marchaient tristement sur le sable durci, les animaux sauvages qui hantent ces lieux maudits se mirent en liesse : nous les voyions bondir d'allégresse jusqu'au fond des précipices et jusque sur les sommets les plus élevés des oughroud. C'est que les torrents de pluie qui étaient
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tombés du ciel allaient faire sortir pour eux, dé ces «ables arides, une pâture fraîche et abondante; les arbustes se couvriraient bientôt de fleurs odorantes etPhorrible désert allait enfin revêtir, lui aussi, sa parure de* printemps. Cette parure, ce n'est pas le manteau multicolore dont se parent, au mois de mai, les plaines fertiles de la Touraine et du Poitou ; ce n'est pas non plus le tapis d'un vert sombre dont se couvrent les coteaux et les vallées de PHelvétie, lorsque le soleil a fait fondre la neige de ses monts : le manteau du désert est tout criblé de déchirures, à travers lesquelles se montre son hideux squelette.
Après avoir marché péniblement toute la journée sur la surface ridée des dunes devenues, après la pluie, aussi dures que l'avaient été, avant leur décomposition, les roches dont elles sont formées, nous nous arrêtâmes, à 4 h. 35 du soir^ au lieu appelé ZefnotU d Ohardaya^ ou les dunes de Qhardaya^ ainsi appelées, me dit mon guide,, à cause de la ressemblance d'une de ces dunes avec l'endroit où est bâtie la ville de Ghardaya des M'zab.
Comme je cherchais un site abrité pour m'installer, je remarquai que les dunes étaient toutes couvertes d'une végétation herbacée, très-serrée, haute de 10 centimètres environ, mais si mince, si grêle, qu'elle pouvait à peine être aperçue de hauteur d'homme. Dans la journée du lendemain, il ne restait plus trace de cette végétation.
Je pensai alors aux graines d'acacia que j'avais semées dans V Oued er Râbia ; elles ont dû pousser assurément à la suite de cette pluie abondante, mais je crains bien que les gazelles n'aient dévoré les jeunes tiges au fur et à mesure qu'elles sortaient de terre. Repasserai-je jamais dans ces épouvantables déserts pour m'as surer du fait ?
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Ali nous prépara, pour souper, un plat de tapioca^ dont la vue fit faire la grimace à mon guide.
€ Comment veux-tu que j'aie la force de te conduire,, me dit-il, si tu me fais toujours manger de cette sauce qui m'affaiblit ? > *
Je lui fis observer que si nous mangions de suite le peu de couscoussi qui nous restait, il faudrait bien^ bon gré mal gré, se contenter de la sauce les jourssuivants. Du reste, nous pouvions achever notre repasavec des dattes»
H me dit alors que, s'il plaisait à Dieu, nous serion» à Rhadamès le surlendemain à l'heure du déjeuner.
Cet aveu me fit le plus grand plaisir et, pour con> soler Rabah du piètre souper qu'il avait fait^ je dis à Ali de nous préparer une double ration de café, que j'additionnai d'une bonne goutte d'alcool de menthe ; ce cordial nous fut des plus nécessaires, car nos couvertures étant encore trop mouillées pour que nous pussions nous en servir, nous eûmes froid toute la nuit.
Le dimanche 14 février, nous quittâmes les dunes de Ghardaya à 6 h. 30 du matin pour marcher jusqu'à 11 h. entre les mêmes oughroud.
Dans ce parcours nous passâmes, à 9 h. 45, au lieu appelé Ed Dzéima^ d'un petit arbuste épineux dont je ne vis que quelques sujets poussant à travers le grès poreux des vallées ; j'observai aussi pour la première fois le guergâ, sorte de chardon dont les chameaux sont très-friands ; le retêm reparaît en ces lieux couvert de jolies fleurs violettes ; l'aZ/a, le sfâr^ le râhîa^ le houss el begra^ Vârtaya^ Vâzel et le had s'y montrent peu abondants ; en somme, la végétation est très clair-semée dans ces parages.
A 11 h., nous passâmes au lieu dit Feïdjed ez Zimeran^ où cet arbuste reparaît A partir de là, les ough-
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rond se montrent beaucoup plus espacés et moins •élevés que précédemment et leur forme se modifie de nouveau : ce sont des dunes longues de 1000 à 1500 m.^ "de forme rectangulaire^ c'est-à*dii*e qu'elles sont taillées presque verticalement des côtés nord et ouest^ 'tandis qu^elles sont en pente douce an sud et à l'est, où elles se confondent avec de longues veines ; c'est un signe que nous ne sommes pas éloignés des plaines de grès où se forment les sables qlii alimentent les masses dont sont couvertes les contrées que nous Avons traversées.
A 11 h. 30, Pborizon s'éclaircit: nous nous trouvâmes^ sans nous y attendre, à l'entrée d'une belle vallée, lairge de plus de 1000 m., dans laquelle nous marchâmes jusqu'à 1 h. 25. Là, les Châamba se mirent à chasser un fenék qui s'était réfugié dans un trou à double issue, dont ils bouchèrent l'une des' extrémités ; ils parvinrent enfin à attraper le pauvre animal qu'Abder-Kahman vint me présenter vivant en bondissant de joie; mais, comme il lui avait cassé les pattes pour l'empêcher de fuir, j'ordonnai à Ali de le tuer sur-lechamp en le saignant sans lui couper la gorge, afin de ne pas gâter la peau.
La plaine ou plutôt la vallée que nous suivions était bien encore barrée par des veines, mais ces veines étaient très-espacées et peu élevées, de sorte que notre marche ne s'en trouvait nullement entravée. La végétation est extrêmement rare dans ces parages. A 1 h. 25, nous quittâmes la plaine, qui se dirige ensuite directement à l'est, pour suivre une vallée beaucoup plus étroite.
Les oughroud deviennent ensuite de plus en plus clair-semés ; le pays est seulement couvert de dunes hautes généralement de 50 à 100 m., prenant toutes
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les formes et allant dans tontes les directions, audessns desquelles quelques pointes plus élevées que le niveau général et quelques oughroud proprement dits se montrent de loin en loin ; les vallées sont aussi plus nombreuses et plus unies ; le grès se montre presque à son état naturel : on sent que Fou va enfin sortir de ce pays de la désolation.
A Z h., mon guide me montra la route ou plutôt la direction que suivent les caravanes du Souf ; cette route arrivait par le nord de la boussole pour se confondre avec celle que nous suivions. Nous tournâmes ensuite un ghourd haut de 150 m. environ^ auquel on a donné le nom de Cheikh d Aghred^^ c^^t-à-dire Chdkh des Oughrovd^ parce que c'est la plus grosse dune de la contrée.
Le benna des chameaux reparaît en cet endroit par grosses touffes au fond des vallées ; quelques beaux pieds de retem se montrent de loin en loin sur les dunes.
Nous nous arrêtâmes^ à Ô b., à l'extrémité d'une belle petite plaine très-unie, appelée El Haméida, c'est-à-dire la Louée^ parce que c'est là, me dit mou. guide, que prennent fin les fatigues et les dangers. Cette plaine est entourée de dunes assez élevées qui doivent s'être formées sur les sommets de petites collines, car je remarquai, au-dessous de ces dunes et à une altitude de 3 à 4 m. au-dessus du niveau de la plaine, des blocs de grès disposés en couches horizontales et dans un assez bon état de conservation.
Mon guide m' ayant assuré que nous arriverions le lendemain de bonne heure à Ehadamès et comme
' Qhowdj ontre son plariel Oughroud, fait encore Aghred ; mais cette dernière forme n'est guère usitée.
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il nous restait encore des vivres (de la farine escepté) pour trois repas, je décidai que ce soir-là nous ferions bonne chère.
Comme de coutume, on prit le café en arrivant^ puis j'ordonneul à Ali de préparer pour le souper, outre un bon plat de tapioca^ la pleine marmite de couscoussi bien assaisonné au beurre avec une grosse Manche de gazelle et ce qui nous restait d'oignons et de pommés de terre ; mais je crois que les estomacs élastiques des Châamba en auraient englouti le double, car, à Fexceptîon d'un petit morceau de viande qu'Ali mit de côté pour mon déjeuner du lendemain, le grand plat en bois dans lequel nous mangions demeura aussi net que si on eût employé une outre d'eau pour le laver. Le festin fut justement un peu gâté par la mauvaise qualité du liquide que nous fûmes obligés de nous ingurgiter; l'eau que nous buvions était tellement corrompue que, lorsqu'Ali me présentait mon filtre plein, ^ je fermais les yeux pour ne pas apercevoir les petites bêtes qui grouillaient à la surface.
Nous passâmes une excellente nuit, bien nécessaire après trois rudes journées de fatigues et trois nuits d'insomnie.
Le lundi 15 février 1875, dernier jour de nos fatigues, nous nous mîmes en marché à 6 h. 25, par une belle et fraîche matinée.
Nous traversâmes d'abord une succession de petites vallées dont les parois, couvertes par les dunes, étaient
' Cétait un petit filtre en feutre que je devais aussi à la sollicitude de l'agha de Touggourt ; s'il ne purifiait pas complètement Teau, il présentait au moins cet immense avantage de ne pas laisser passer les débris de peau et les vers dont Teau était remplie, grâce à la mauvaise quaUté des outres.
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foftnées de blocB de grès, blancs ou veinés de rose, disposés en coucha horizontales ; ce grès est en bon état de conservation ; il ne se montre décomposé que dans le fond des vallées. La végétation devient de plus en plus rare et, à l'exception de quelques grosses toufiPes de henna et de beaux pieds de chardon qui poussent entre les pierres, les autres plantes ont à peu près disparu.
A 10 h. lô, comme nous étions arrivés à Pextrémité d'une vallée appelée Aotid d Febkaur^ ce qui signifie Echange de d^euner^ parce que des Châamba et des Khadamesiens y déjeunèrent une fois ensemble, mon guide me demandasi je ne voulais pas le suivre sur le sommet d'un ghourd haut de 100 m., d'où nous devions apercevoir Ehadamès dont nous n'étions plus bien éloignés. J'acceptai cette proposition avec le plus grand plaisir et j'arrivai en même temps que lui sur le sommet du ghourd, malgré les souffirances que me causait l'enflure de mon pied.
Du point élevé où nous nous trouvions, j'aperçus, partant de nos pieds et se déroulant au loin, une plaine immense, parfaitement unie, encadrée de trois côtés, au nord, à l'ouest et au sud, d'un immense demicercle de dunes, dont le fond se trouvait être le ghourd sur lequel nous étions montés ; au milieu de la plaine unie, en face de nous, un ghourd élevé, appelé Menfrouda^ c'est-à-dire Isolé^ me parut complètement détaché des dunes qui allaient à droite et à gauche. Au loin, du côté de l'orient, la plaine me sembla être limitée par une longue et sombre muraille qui bordait l'horizon du nord au sud ; à travers une solution de continuité de cette muraille, mon guide me fit remarquer un bouquet de palmiters dont les têtes se détachaient, entre les sombres parois, sur le fond bleu