PRÉFACE XV
là, était une raison. « Dieu a fait deux grands luminaires : le soleil, c'est-à-dire la puissance ecclésiastique, et la lune, c'est-à-dire la puissance temporelle et impériale. Comme la lune n"a de lumière que celle qu'elle reçoit du soleil, la puissance terrestre ne possède rien qu'elle ne tienne de la puissance céleste. »
La papauté n'avait pas seulement pour elle la logique : elle citait l'histoire interprétée à sa façon. Qui donc avait ramené l'empire de Constantinople à Rome, en le transférant des Grecs aux Francs? Le pape. Qui avait mis la couronne sur la tête de Gliarlemagne? Le pape. Où le Germain recevait-il la couronne et l'onction? A Rome. Était-ce dans la maison d'Auguste et de Livie? Non, mais au seuil des apôtres. Et dans quelle posture? A genoux. Gomment donc s'appelle celui qui, dans les cérémonies du moyen âge, s'agenouille pour recevoir une investiture? Un vassal.
La papauté avait aussi la force. Si quelque chose de réel survivait à l'empire, c'étaitla hiérarchie ecclésiastique partout répandue, et dont chaque membre avait le pouvoir et la richesse que lui avaient concédés la foi des hommes et la terreur de l'au-delà. Cette hiérarchie s'était un moment enfoncée et comme perdue dans le temporel, mais les papes la dégagèrent. Dès lors dans l'empire et au delà de l'empire, dans la chrétienté entière, ils eurent une milice docile au commandement. L'empereur, au contraire, n'avait su ni pu trouver un système de gouvernement qui lai assurât des forces régulières. Les féodaux et les villes, les princes et les républiques étaient un monde incohérent et de fidélité inconstante. Les papes y trouvèrent des alliés; ils y allumèrent des révoltes. Ils armèrent les sujets contre le prince, plus d'une fois même le fds contre le père, car la lutte, pour un si grand objet, était sans merci.
L'empire fut vaincu, au milieu du xiii'' siècle, en la personne du plus étrange des Césars. Frédéric II avait composé, au profit de l'empire, une synthèse de l'histoire profane et de l'histoire sacrée. Il voulait rétablir en sa personne l'antique unité du pouvoir, et refaire ainsi l'unité du monde, comme s'il était à la fois l'héritier d'Auguste et le vicaire de Jésus. 11 appelait Jési, lieu de sa naissance, le
XVr PRÉFACE
« Bethléem où César a vu le jour ». Il nommait sa mère, Diva; son fils, « progéniture divine du sang de César ». Il enviait aux despotes de « l'heureuse Asie » cette félicité « de ne point redouter les impostures des prêtres ». « Il menace, s'écriait le pape, de renverser le siège de Pierre; assis dans le temple, il usurpe le sacerdoce! » Le pape décréta l'extermination « contre lui et sa race de vipère ». Le décret fut exécuté.
L'empire ne disparut pas alors; il survécut près de six siècles, mais amoindri. Les forces qui l'avaient ébranlé étaient, disais-je, de provenance diverse. Deux sont très anciennes : l'hellénisme et le judaïsme. Elles avaient été réfraclaires à l'unité de l'ancien empire et à l'harmonie de la paix romaine : l'hellénisme avait défendu contre Rome sa langue et son esprit; le judaïsme, sa religion et son sacerdoce.
Au moyen âge, l'hellénisme prit une forme intellectuelle et politique très caractérisée, le byzanlinisme : il empêcha l'unité de l'empire chrétien en gardant son empereur; il déchira l'unité de l'Église en faisant le schisme. Quant au judaïsme, après que le temple eut été détruit et qu'une poignée d'hommes disséminés demeura seule fidèle à la religion de la synagogue, son rôle semblait fini; mais au monde nouveau qui le reniait il légua la tribu de Lévi et le grand prêtre, le clergé et le pape. Ce fut sa vengeance contre Rome. La survivance de l'idée impériale n'a pas eu d'ennemi plus redoutable que la survivance du grand prêtre. Charlemagne, Otton, Frédéric sont les successeurs de Titus, qui a détruit Jérusalem; le pape procède de Samuel, qui faisait et défaisait les rois. C'est pourquoi il fait et défait les empereurs et extermine les familles impériales.
Hellénisme et judaïsme, despotisme solennel, théocratie, grandeur de Dieu et de ses prophètes, sont des façons d'être et de penser de l'Orient; mais que faisait l'Occident, le pays de l'activité, de la liberté, de la grandeur de l'homme? Il s'organisait à tâtons pour la vie qui lui convenait. Il se divisait et se subdivisait en groupes actifs. Il ébauchait les nations dont chacune aura sa physionomie, son esprit et son rôle. Les Edouard et les Henri d'Angle-