XIV PREFACE
La lutte entre le pape et l'empereur était donc fatale. Les adversaires y employèrent des syllogismes, des métaphores, des raisons, des injures, des anathèmes et la violence.
La vanité de l'illusion impériale apparut tout de suite. Les empereurs évoquent les souvenirs et invoquent les droits des Césars, mais ils sont comme des fantômes égarés dans un monde différent du tout au tout du monde ancien. L'antiquité aimait la terre et la vie; elle estimait la mort une déchéance; ses mânes étaient des vivants amoindris, tourmentés par le regret de la douce lumière. L'humanité romaine se suffisait à elle-même ; elle s'adorait dans la personne des empereurs. C'est pourquoi la religion de César était, au-dessus des cultes locaux, la vraie religion universelle : quiconque refusait l'encens à César renonçait par là même au droit de vivre. Le pouvoir de l'empereur n'avait donc ni rival, ni limites. Or le monde nouveau avait accepté l'idée pessimiste chrétienne, qui réduit le corps à une infirmité, la vie à une épreuve, la terre à une vallée de larmes, tandis que la mort est une délivrance et un commencement. Au lieu que les mânes des païens ne savaient que gémir, les âmes des bienheureux chantent dans la joie éternelle VHosanna. Le corps, la terre, tout le temporel est donc descendu dans l'estime des hommes; à côté du pouvoir qui les régit, un autre a été institué : il gouverne les âmes pendant le passage, et il ouvre ou ferme les portes de la vraie vie. Comment celui-ci ne seraitil pas réputé plus grand que celui-là!
Le jour où la question de la supériorité d'un des pouvoirs sur l'autre fut posée, la logique du temps la résolut. Demander si le pape est supérieur à l'empereur, c'est demander si, dans le chrétien, l'âme venue du ciel, et qui doit retourner au ciel vaut mieux que le corps, sorti de la poussière pour y rentrer. « Le corporel et le temporel dépendent du spirituel comme l'opération du corps de la force de l'àme », dit saint Thomas : d'où il suit que la juridiction temporelle des princes dépend de la juridiction spirituelle du bienheureux Pierre. Les papes aimaient à expliquer cette relation par une comparaison qui, dans ce temps-