‹ Le Saint empire romain germanique et l'Empire actuel d'AllemagneChapitre 11 sur 133 · PRÉFACE XVII · texte numérisé non relu

PRÉFACE XVII

terre, les Louis et les Philippe de France, personnages nouveaux et de grand avenir, étaient coalisés contre l'empire romain germanique avec l'empereur d'Orient, le juge Samuel et saint Pierre.

Dans l'histoire de la survivance de l'empire romain, au moyen âge, la plus grande singularité est que l'empereur n'a jamais commandé à une administration qui lui fournît la matière première d'un État, c'est-à-dire de l'argent et des hommes. Il lirait le plus clair de sa puissance de ses propres domaines, de sa maison et de sa personne. Frédéric I" était propriétaire de quatre cents châteaux en Souabe, Franconie, Alsace et Bourgogne; son escorte féodale imposait le respect; lui, il savait plaire et commander. Il avait en lui et chez lui de quoi faire valoir les droits de l'empire. Mais au milieu du xiii'^' siècle, à la mort de Frédéric II, pas une maison nedemeurait en Allemagne capable de porter haut la dignité impériale. La Saxe, la Franconie et la Souabe, qui avaient donné les grands empereurs, n'étaient plus que des fouillis de féodaux et de cités. Par milliers y vivaient des États politiques à peu près indépendants les uns des autres, et qui usaient de tous les droits souverains, du droit de guerre surtout, « du droit du poing». Gomme l'Italie s'acclimatait dans la même anarchie, le terrain impérial se dérobait à l'empire. Pourquoi donc et comment l'empire a-t-il survécu?

L'Allemagne, si divisée qu'elle fût, et bien que décidée à maintenir ce désordre, qu'on appellera bientôt les libertés germaniques, n'imaginait même point qu'elle pût se passer d'un roi. Elle avait conscience d'elle-même, — non pas à la façon de la France, où la patrie s'incarnait dans une dynastie, — mais très confusément. Sans savoir au juste où elle commençait ni où elle finissait, elle se pensait elle-même, elle se rêvait, dirai-je (car les termes habituels de notre langue ne suffisent pas à exprimer les choses

XVIll PRÉFACE

d'Allemagne), dans chacun des phénomènes de son chaos.- Elle voulait avoir un roi allemand, pour qu'il reconnût et garantit à chacun la possession légale de son fragment d'anarchie. Monarchie, anarchie : l'Allemagne conciliait le& contraires. Elle prétendait aussi, car elle a toujours été orgueilleuse, que ce prince demeurât le maître du monde. Depuis trois siècles, l'habitude était prise que le roi allemand fût en même temps l'empereur : l'Allemagne tenait à cette habitude.

D'autre part, la papauté, contente d'avoir fait descendre l'empire au-dessous d'elle, ne pouvait se passer de lui. Elle avait détruit la dyarchie : « L'Église, une et unique,, n'a qu'un seul corps, dit Boniface VIII; elle a une tête, et non deux tètes, comme un monstre. » Mais il fallait à la tête unique de l'Eglise un bras séculier unique. L'harmonie du monde serait troublée, si la terre était partagée en dominations indépendantes les unes des autres. Boniface entendait que l'empereur fût « le monarque des princeset des rois ». Il tançait la super bia galUcana, la superbe des Français, qui ne tolérait pas que le roi de France eût un supérieur. « Ils mentent, disait-il; de droit, ils sont et doivent être soumis à l'empereur des Romains. »

Le pape se défiait (et il avait raison) de ces rois qui,, butinant dans le droit romain, les livres sacrés et le droit féodal, composaient une autorité réelle et mystique, matérielle et impalpable. Princes comme César et comme Josias, suzerains et souverains, collecteurs d'impôts et guérisseurs d'écrouelles, procureurs oints d'huile miraculeuse, ils s'isolaient dans l'unité chrétienne. Ils taillaient, pour se draper, un large pan de la tunique indivisible.

Un royaume souverain a des frontières, qui interceptent toute autorité venue du dehors, arrêtent la bulle envoyée du siège des apôtres et les mulets qui portent au commun père l'argent des fidèles. Bref, ces rois de France étaient dans la chrétienté des particularistes, des séparatistes comme nous disons aujourd'hui; le pape était le représentant et le gardien de l'universel. Il lui convenait que l'empereur, devenu son humble serviteur, s'interposât entre lui et les rois, pour reléguer ceux-ci au troisième degré de-.

Page 1