‹ Le Saint empire romain germanique et l'Empire actuel d'AllemagneChapitre 105 sur 133 · De Ratione Status in Imper io nostro Romano-Germanico · texte numérisé non relu

De Ratione Status in Imper io nostro Romano-Germanico

nyme sous lequel s'était déguisé le juriste Cliemnitz, allègue, avec une violence un peu exagérée, que la constitution germanique doit être traitée absolument comme un produit du sol national, que la prétendue « lex regia » et tout le système absolutiste de Justinien, dont les empereurs avaient su faire un usage si habile, n'étaient pas seulement, appliqués à l'Allemagne, un fait injustifiable, mais encore une absurdité manifeste. Avec un savoir supérieur, Cliemnitz passe en revue l'histoire primitive de l'Empire, il tire des querelles incessantes du monar({ue avec la noblesse cette morale inattendue que le pouvoir du premier a toujours été dangereux et l'est en ce moment plus que jamais ; puis il se livre à une longue diatribe contre la politique des Hapsbourgs, diatribe que l'ambition et la dureté du dernier empereur ne rendaient que trop justifiée. Le seul remède efficace aux maux qui menacent l'Allemagne, il rindique avec concision — « l'extirpation de la maison d'Autriche » ; — et à défaut, il demande que la prérogative de l'Empereur soit restreinte de toutes parts, et il indique les moyens de lui résister ou de le détrôner. Ce sont ces considérations, dont il semble que l'Allemagne reçut une profonde impression, qui dirigèrent les Etats, ou plutôt la France et la Suède agissant en leur nom, dans les négociations d'Osnabriick et de Munster, En lui extorquant la reconnaissance solennelle de la souveraineté de tous les princes, catholiques et protestants sans dislinclion, sur leurs territoires respectifs, elles écar-

taiciit l'Empereur de toute ingérence directe dans l'administration, soit des provinces en particulier, soit de l'Empire en général. Toutes les affaires qui avaient une importance publique, y compris ]e droit de faire la guerre ou la paix, de lever des contributions, de rassembler des troupes, de construire des forteresses, de promulguer ou d'interpréter les lois, durent être désormais remises entièrement entre les mains de la Diète. Le conseil aulique, qui avait été, pour le pouvoir impérial , parfois un instrument d'oppression et toujours d'intrigues, fut soumis à de telles restrictions qu'il devint absolument inoffensif à l'avenir. Les (c reservata » de l'Empereur furent réduits au droit de conférer des titres et de confirmer des taxes. En matière de religion, une égalité exacte, quoiqu'elle ne fût pas tout à fait réciproque, fut établie entre les deux principales églises, et on consacra définitivement le droit d' « Itio in partes », c'est-à-dire de décider les questions où la religion était impliquée à l'aide d'un débat amiable entre les Etats protestants et les Etats catlioliques, et non plus à la majorité des voix dans la Diète. Lutliériens et Calvinistes furent déclarés affranchis de la juridiction du pape ou de tout autre prélat catholique. Ainsi se rompit le dernier lien qui rattachait l'Allemagne à Rome et disparut le dernier des principes en vertu desquels l'Empire avait existé. L'Empire, en effet, contenait alors et reconnaissait pour ses membres des gens qui formaient une société visible en guerre ouverte avec la sainte Eglise romaine, et

sa constitution admettait les schismatiques à la pleine jouissance de tous ces droits civils auxquels, selon les doctrines du haut moyen âge, personne ne pouvait avoir part en dehors de la communion de l'Église catholique. La paix de Westphalie était, par conséquent, Tabrogation de la souveraineté de Rome et de la théorie des rapports entre l'Église et l'État à laquelle le nom de Rome s'était associé. C'est ainsi, du reste, que l'envisagea Innocent X, qui ordonna à son légat de protester contre elle, et la déclara ensuite nulle et de nul effet par la huile « Zelo domus Dei » '.

Ce passage du pouvoir, dans l'Empire, de la tête aux membres était peu de chose en comparaison des pertes que l'Empire subissait dans son ensemble. Ceux-là profitèrent réellement des traités de Westphalie qui avaient soutenu le poids de la lutte contre Ferdinand II et son lils. Brisach, la portion autrichienne de l'Alsace, les dépendances des trois évêchés, Metz, Toul et Verdun, dont ses armées s'étaient emparées en 1S52, furent cédés à la France; le nord de la Poméranie, les terres de l'archevêché de Brème et de l'évôché de Verden, à la Suède. Il y

1. Déjà, <à cette époque, les papes étaient tombés dans ce ton grondeur et sénile (si différent de la brièveté passionnée d'IIildebrand ou de la ferme précision d'Innocent III) auquel ils échappent rarement aujourd'hui dans leur langage public. Innocent X déclare les dispositions du traité » ipso jure nulla, irrita, invalida, iniqua, injiista, damnata, reprobata, inania, viribusque et effectu vacua, omnino fuisse, esse et perpetuo fore ». En dépit de quoi elles n'en furent pas moins observées. On trouvera cette bulle dans le tome XVIIe du Bullarium. Elle porte la date du 30 nov.

eut cependant cette diflerence entre la situation de ces deux pays, que, tandis que la Suède devenait membre de la Diète germanique pour ce qu'elle recevait (comme le roi de Hollande le fut jusqu'en 1866 pour le Luxembourg- hollandais, et les rois de Danemark jusqu'à l'avènement du souverain actuel, en 1863, pour le Holstein), les acquisitions de la France lui étaient données en toute souveraineté et devaient être pour toujours (on l'aurait cru du moins) séparées du corps germanique. Puis, comme c'était grâce à eux que les protestants avaient conquis leurs libertés, ces deux États obtinrent en même temps ce qui était plus précieux qu'un agrandissement de territoire — le droit d'intervenir dans les élections impériales et, en général, dans toutes les circonstances où les clauses des traités d'Osnabriick et de Munster, qu'ils avaient garanties, pourraient sembler courir un danger. Les frontières de l'Empire furent de nouveau rétrécies par la séparation défmitive de deux contrées qui avaient été autrefois des parties intégrantes de l'Allemagne et jusqu'alors membres de droit de sa confédération : la Hollande et la Suisse furent proclamées indépendantes en 1648.

La paix de Westphalie ouvre, dans l'histoire de l'Empire, une ère non moins caractérisée que le couronnement d'Otton le Grand ou la mort de Frédéric IL De même que depuis le temps de Maximilicn il avait pris un caractère mixte ou transitoire, qu'exprime bien le mot de romano-germanique, de même, à partir de ce moment, il devient sous tous

les rapports, le titre excepté, purement et simplement un empire germanique. A proprement parler, même, ce n'était plus du tout un empire, mais une confédération, et des moins cohérentes. Elle n'avait, en effet, ni trésor commun, ni tribunaux communs possédant le droit ' et les moyens de contraindre un membre récalcitrant - ; ses États avaient des relig-ions différentes, des gouvernements dilïérents, une administration judiciaire et fmancière où ils ne tenaient aucun compte les uns des autres. Le voyageur qui parcourait l'Allemagne centrale avant 1866 s'amusait fort de voir, toutes les heures ou toutes les deux heures, aux changements clans l'uniforme des sohhats et à la couleur des barrières du chemin de fer, qu'il venait de passer de l'un de ces royaumes en miniature dans l'autre. Il eût été surpris et embarrassé bien davantage un siècle auparavant, alors qu'au lieu des vingt-neuf divisions actuelles, il y avait, des Alpes à la Baltique, trois cents petites principautés, ayant chacune ses lois particulières, sa

1. La chambre impériale (Kammergerichl) continua, avec de fréquentes et longues interruptions, à siéger tant que dura l'empire. Mais sa lenteur et son formalisme dépassaient tout ce que le monde avait vu en ce genre jusque-Là dans une assemblée de légistes, et elle n'avait aucun pouvoir pour faire exécuter ses sentences. Jusqu'en 1689, elle siégea à Spire; d'où le dicton : « Spirœ lites spirant et non exspirant. » Dans cette même année, les Français réduisirent Spire en cendres et la chambre fut transportée en 1693 à Wctzlar. Le conseil aulique montrait un peu plus d'activité, mais on le délestait généralement comme l'agent des intrigues impériales.

2. Les « matriculfe » spécifiant le contingent que chaque état devait fournir à l'armée impériale n'étaient plus dès lors d'aucun usage.

cour parliciilièrc (où l'on copiait, quoique imparfai- Lement, le pompeux cérémonial de Versailles), sa pelito armée, sa monnaie spéciale, ses péages et ses douanes à la frontière, une foule de fonctionnaires pédantesques et louchant à tout, sous les ordres d'un premier ministre qui était, en général, l'indigne favori de son prince et à la solde de quelque cour étrangère. Ce système vicieux, qui paralysait le commerce, la littérature et l'esprit politique en Allemagne, avait commencé à se former depuis quelque temps, mais ne s'établit complètement qu'à la paix de Westphalie, qui, en émancipant les princes du contrôle impérial, en lit tout autant de despotes dans leurs propres domaines. L'appauvrissement de la noblesse inférieure et la décadence des villes commer(;antes, conséquences d'une guerre qui avait duré toute une génération, enlevèrent tout contrepoids au pouvoir des électeurs et des princes et rendirent l'absolutisme suprême, dans les endroits même où rien ne le jusliliait, dans ces États trop restreints pour avoir une opinion publique, et où tout était à la merci du monarque et le monarque lui-même à la merci de ses favoris. Après 1648, les Etats provinciaux ou les parlements tombèrent en désuétude dans la plupart de ces principautés et devinrent insignifiants dans le reste. L'Allemagne fut forcée de vider jusqu'à la lie la coupe de la féodalité, d'une féodalité où ne subsistait plus un seul des sentiments qui en avaient fait jadis la noblesse.

Il est intéressant de comparer les résultats du

système féodal dans les trois principales contrées do l'Europe moderne. En France, le suzerain absorba tous les pouvoirs de l'État et ne laissa à l'aristocratie qu'un petit nombre de privilèges, odieux sans doute, mais sans aucune valeur politique. En Angleterre, ce système aboutit à une monarchie constitutionnelle, où l'oligarcliie fut encore puissante, mais où la bourgeoisie obtint la pleine égalité des droits civils. En Allemagne, le souverain fut dépouillé de tout et le peuple n'eut rien en partage; les descendants de ceux qui avaient été possesseurs de fiefs de premier ou de second ordre avant le Grand Interrègne étaient alors des potentats indépendants, et ce qui avait été une monarchie était maintenant une fédération aristocratique, La Diète, qui était à l'origine une assemblée de seigneurs se réunissant de temps à autre à l'instar des premiers parlements anglais, devint permanente en 1654, et les électeurs, les princes et les villes y furent représentés par leurs ambassadeurs. En d'autres termes, ce n'était plus désormais un conseil national, mais un congrès international de diplomates.

Quand on voit les droits impériaux , ou plutôt fédéraux, si complètement sacrifiés aux droits des États, on peut bien s'étonner que même la parodie d'un Empire ait pu être conservée. Un empire purement allemand y eût probablement succombé ; mais le peuple teutonique ne pouvait se résoudre à abandonner le vénérable héritag'e de Rome. En outre , les Allemands étaient , de tous les peuples

de l'Europe , le plus lent à se mouvoir et le pluspatient à souffrir; et comme, si l'Empire était tombé,^ il aurait fallu élever quelque chose à sa place, ils. préférèrent se servir de la machine détraquée tant qu'elle ne serait pas tout à fait hors de service. Strictement parlant , son histoire finit ici ; quant à l'histoire des Etats particuliers de l'Allemagne qui s'y substitue, c'est un des chapitres les plus fastidieux des annales du genre humain. Il serait diflicile d'y trouver, de la paix de Westphalie à la Révolution française, un seul grand caractère ou une seule entreprise généreuse, un seul sacrifice fait à de grands intérêts publics, un seul cas dans lequel la prospérité des nations l'ait emporté sur les passions égoïstes de leurs princes '. L'histoire militaire de ce temps intéresse toujours les lecteurs; mais les nations pacifiques, qui sont libres et qui progressent, offrent des sujets d'étude non moins riches et non moins variés. Or, lorsque nous cherchons à nous rendre compte de ce qu'était la vie politique en Allemagne au xvnie siècle, nous no trouvons rien que les rumeurs scandaleuses de ses cours et les chicanes de ses diplomates au sein d'interminables congrès.

Inutile et désarmé, l'Empire n'était pas sans avoir quelque importance pour les nations voisines aux destinées desquelles la paix de Westphalie avait lié

1. Il y eut, il est vrai, un souverain d'un génie consommé; mais sa politique n'eut jamais qu'un objet personnel, et quoiqu'il ait beaucoup fait pour sa patrie et pour son peuple, il n'a rien fait avec leur aide et ne leur a fourni aucun moyeu de développer chez eux la vie politique.

la sienne. 11 était le pivot sur lequel devait tourner le système politique européen, réchelle, pour ainsi dire, où devait se marquer cet équilibre des pouvoirs qui était devenu l'objet capital de la politique de tous les Etats. Cette caricature moderne du plan grâce auquel les tliéoriciens du xiv" siècle s'étaient proposé de maintenir la paix dans le monde employa des moyens moins nobles et n'atteignit pas mieux sa fin. Personne ne s'avisera de nier qu'il ait été désirable et qu'il le soit encore de prévenir l'établissement en Europe dune monarcliie universelle. Mais on peut se demander quels avantages offrait un système qui permettait à Frédéric de Prusse de se saisir de la Silésie, qui ne mettait aucun frein aux agressions de la Russie et de la France contre leurs voisins, qui se prêtait à un écbange et à un troc perpétuel de territoires sur tous les points de l'Europe sans le moindre égard pour leurs habitants, qui ne savait empêcher et qui n'a jamais été capable de réparer la plus grande des calamités publiques, le partage de la Pologne. Et si l'on allègue que, quelque mauvaises que fussent les choses sous ce régime, elles l'eussent été, sans lui, bien davantage, il est difficile qu'on ne demande pas quels maux auraient été plus désastreux pour les peuples de l'Europe que ceux que leur infligèrent des guerres continuelles, et, même en temps de paix, la nécessité d'enlever à d'utiles travaux une partie si considérable de la population pour le ruineux entretien des armées permanentes. Le résultat des relations nouvelles dans lesquelles

DERNIÈRE PHASE DE L'EMPIRE 4o3

l'AllcmagTic se trouvait maintenant vis-à-vis de l'Europe, avec deux rois étrangers auxquels ne manquait jamais l'occasion, et, à l'un d'eux, jamais l'envie d'intervenir, fut qu'une étincelle chez elle mettait le feu au continent et qu'un incendie allumé ailleurs s'y propageait inévitablement. Les choses empirèrent encore quand ses princes reçurent en héritage ou créèrent tant de trônes au dehors. Le duc de Holstein acquérait le Danemark, le comte palatin la Suède, l'électeur de Saxe la Pologne, l'électeur de Hanovre l'Ang-leterre, l'archiduc d'Autriche la Hongrie et la Bohème, tandis que l'électeur (tout d'abord margrave) de Brandebourg-, s'autorisant de ce que des territoires situés au nord-est de l'Empire et qui n'en faisaient pas partie lui avaient été concédés, prenait le ton et le titre de roi de Prusse. De la sorte, l'empire semblait de nouveau sur le point d'embrasser l'Europe ; c'était toutefois dans un sens bien différent de celui que ces mots auraient eu sous Charlemagne et sous Otton. Son histoire, pendant un siècle et demi, n'est qu'une lamentable série de pertes et de hontes. A l'extérieur, le principal danger venait de l'intluence française, un moment toute-puissante, toujours menaçante. Car bien que Louis XIY, à qui, en 1658, la moitié du collège électoral désirait offrir la couronne impériale, fût devenu avant la fin de sa vie l'objet d'une haine intense, et qu'on le désignât officiellement comme 1' « ennemi héréditaire du Saint Empire », la France avait néanmoins un parti puissant parmi les princes, toujours à ses ordres. Les électeurs rhé-

nan et bavarois étaient ses instruments favoris. Les « réunions », commencées en 1680, ajoutèrent Strasbourg et d'autres places en iVlsace, en Lorraine et dans la Franche-Comté, au royaume de Louis et le rapprochèrent du cœur de l'Empire. Son ambition se révélait par des guerres réitérées et par la dévastation des rives du Rhin; le dernier et ])ien court triomphe de sa politique consista dans l'élection de Charles VII, que le maréchal de Belle-Isle dicta en 1742. Dans la guerre avec les Turcs, où les princes abandonnèrent Vienne, qui ne fut sauvée que par le Polonais Sobieski, la faiblesse de l'Empire éclata d'une façon encore plus misérable. Désormais l'ancien régime n'excita plus le moindre intérêt ni la moindre espérance. Les princes s'étaient depuis si long-temps accoutumés à se considérer comme les ennemis naturels du pouvoir central, qu'une requête venant de lui était inexorablement rejetée; ils sing-eaient dans leurs petites cours la pompe et l'étiquette de Vienne ou de Paris, murmurant Ijeaucoup d'être obligés de munir de garnisons les grandes forteresses de la frontière qui les protégeaient seules contre un voisin envahissant. Les Villes libres ne s'étaient jamais relevées des famines et des sièges de la guerre de Trente ans ; la grandeur de la ligue Hanséatique s'était évanouie, et les villes du midi étaient tombées entre les mains d'oligarchies languissantes. Toute l'énergie du peuple, à une époque quelque peu inerte, ou s'employa à fonder des Etats comme la Prusse de Frédéric le Grand, ou se détourna de

la politique dans craulres directions. La Diète se faisait mépriser par la lenteur de sa procédure et par ses ennuyeuses arguties sur les matières les plus frivoles. De nombreuses séances furent consacrées à discuter une question sur le moment de célébrer la fête de Pâques, plus ridicule que celle qui occupa les églises d^Occident au vn- siècle, les protestants se refusant à supputer le temps d'après le calendrier réformé, parce qu'il était l'œuvre d'un pape. Toute action collective par l'intermédiaire des anciens organes fut reconnue impossible, lorsqu'on chercha à atteindre le but d'une défense commune contre la France en formant une ligue sous la présidence de l'Empereur, alors que, dans les congrès européens, l'Empire n'était pas même représenté ^ Aucun changement ne pouvait être attendu de l'initiative de l'Empereur, que la capitulation de 1G38 déposait ipso facto s'il en violait les dispositions. Comme Dohm l'a dit, pour l'empêcher de faire du mal, on l'avait empêché de faire quoi que ce fût.

On perdit peu, cependant, à son inaction : car qu'eùton pu espérer de son action? De l'élection d'Albert II (1437) à la mort de Charles VI (1740), le sceptre était demeuré entre les mains d'une seule famille. Bien loin de n'offrir qu'un thème facile à des invectives sans réserves, les empereurs de la maison de Hapsbourg peuvent être comparés avec avantage aux dynasties contemporaines de la France, de l'Espagne

1. Les seuls ambassadeurs des divers États étaient présents à Utreciit en 1713.

OU de l'Angloterre, Leur politique, envisagée dans son ensemble depuis l'avènement de Rodolphe, n'avait été ni remarquablement tyrannique, ni hésitante, ni malhonnête. Mais elle avait toujours été égoïste. Investis d'une fonction qui aurait pu, s'il y a quelque prestige dans ces souvenirs du passé auxquels les champions de la monarchie héréditaire en appellent si souvent, enflammer leurs âmes indolentes de quelque enthousiasme pour les héros dont ils occupaient le trône, de quelque passion pour la gloire et la félicité de l'Allemagne, ils ne s'étaient souciés de rien, ils n'avaient eu aucun but, ils ne s'étaient servis de l'Empire que comme d'un instrunn-nt pour la satisfaction de leurs ambitions personnelles ou dynastiques. Placés sur la lisière orientale de l'Allemagne, les llapsbourgs avaient joint à leurs anciens domaines, dans l'Autriche proprement dite, la Styrie el le Tyrol, territoires non germaniques bien autrement étendus, et ils étaient ainsi devenus les chefs d'un Etat séparé et indépendant. Ils s'eflorcèrent d'en concilier les intérêts avec ceux de l'Empire, tant qu'il leur sembla possible de recouvrer une partie de la vieille prérogative impériale. Mais lorsque les défaites de la guerre de Trente ans eurent anéanti ces espérances, ils n'hésitèrent pas plus longtemps entre une couronne élective et le gouvernement de leurs États héréditaires : ils se conduisirent dès lors, dans la politique européenne, non comme les représentants de l'AUemag"ne, mais comme les souverains (h' la grande monarchie autrichienne. Il n'v aurait eu là rien de

coupable s'ils n'eussent en même temps continué à entraîner l'Allemagne à des guerres sans objet pour elle, à gaspiller ses forces clans d'éternels combats avec les Turcs, ou à la précipiter dans une nouvelle lutte contre la France, non pour défendre ses frontières ou reprendre les terres qu'elle avait perdues, mais pour que quelque rejeton de la maison de Hapsbourg' put régner en Espagne ou en Italie. En étudiant tout le cours de leur politique étrangère, en remarquant qu'ils avaient écbangé en 1736 la Lorraine pour la Toscane, un territoire germanique pour un qui ne l'était pas, en vovant à quel point ils s'opposaient cliez eux à tout essai de réforme qui put tant soit peu empiéter sur leur propre prérogative, et de quelle façon ils s'évertuaient à créer des entraves à la Cbambre impériale, de peur qu'elle ne s'immisçât dans les affaires de leur Conseil aulique particulier, l'opinion fut conduite à séparer le corps de l'Empire de l'office impérial et de ses possesseurs ', et lorsque les mesures prises pour rendre quelque vigueur au premier eurent éclioué, elle abandonna les autres à leur sort. La vieille race ne s'en cramponna pas moins à la couronne avec cette ténacité des Hapsbourgs qui a presque passé en proverbe. Si odieuse que fut l'Autriche, personne ne pouvait la dédaigner ou s'imaginer qu'il serait facile d'ébranler sa position dominante en Europe, Ses alliances étaient lieu-

]. Les termes allemands « Reich » et » Kaiserthum » expriment bien cette distinction, que nous ne pouvons malheureusement pas rendre.

reuses, ses desseins poursuivis avec fermeté; les territoires qu'on lui arrachait lui revenaient toujours. Quoique le trône continuât d'être, à strictement parler, électif, il était impossible qu'on ne subît pas l'influence d'une longue prescription. On fit à maintes reprises le projet d'écarter les Jlapsbourgs en élisant un prince de quelque autre famille * on en édictant, par une loi, qu'il n'y aurait jamais plus de deux ou de quatre empereurs de la même maison qui pussent se succéder. La France " renouvelait de temps en lemps ses avertissements aux électeurs : l'indépendance était en train de leur échapper et le sceptre de devenir héréditaire entre les mains de la plus hautaine des familles. Mais on sentait qu'un changement serait difficile et désagréable, et que, pour supporte!' les lourdes dépenses et suppléer aux maigres revenus de l'Empire, la plupart des princes allemands ne possédaient pas de domaines patrimoniaux assez considérables. Les souverains d'Etats comme la Prusse et le Hanovre, dont l'étendue et la richesse leur eussent permis d'être d'excellents candidats, étaient protestants et, comme tels, exclus à la fois par les liens qui unissaient l'office impérial à l'Eglise et par la majorité qui appartenait dans le col-

1. Ainsi l'éiecleur de Saxe proposa en 1532, Albert II, Frédéric III et .Maxiniilien ayant appartenu à la même maison, que le successeur de Gharles-Ouint lût cli isi dans une autre. !Moser, Romische Kayser. — Voyez les dilTérentes tentatives de la France dans Moser. Les engagements que chaque empereur prenait lors de son couronnenieut (Wahlcapilulation) lui interdisaient de rien faire qui pût rendre le trône héréditaire dans sa famille.

2. En 1638, la France s'offrit à payer une pension à l'électeur de Bavière s'il était nommé empereur.

lèg'G électoral ' aux callioliquos, qui, tout jaloux qu'ils fussent de rAutriclie, Unissaient toujours, et par habitude et par sympathie, par se rallier autour d'elle à l'heure du péril. La seule circonstance dans laquelle ces considérations aient été méconnues en prouva la force. A l'extinction de la descendance masculine des Hapsbourgs, dans la personne de Charles YI, les intrigues de l'ambassadeur français, le maréchal de Belle- Isle, amenèrent l'élection de Charles-Albert de Bavière, qui tenait le premier rang- parmi les princes catholiques. Son règne fut une succession d'infortunes et d'ignominies. Chassé de Munich par les Autrichiens, le chef du Saint Empire vécut à Francfort des subsides de la France, maudit par le pays sur lequel son ambition avait attiré les misères d'une guerre prolongée ^.

1. Un protestant était-il éligible aux fonctions d'empereur? La question fui souvent déJjattue, mais ue se posa jamais elfectivement, en l'absence de toute candidature autre que celle d'un prince catholique. L' "■ exacta sequalitas >> concédée par la paix de Westphalie pouvait sembler renfermer un privilège aussi important. Mais lorsque nous considérons que la situation particulière de TEmpereur vis-àvis de la sainte Eglise romaine était de celles qu'un schismatique ne pouvait occuper, que les serments du couronnement ne pouvaient être prêtés par un protestant, et qu'avec lui les cérémonies qui en faisaient partie (et parmi lesquelles se trouvait une espèce d'ordination) n'eussent pu s'accomplir, il faut en conclure qu'un catholique seul pouvait se regarder comme éligible.

2. The bold Bavarian, in a luckless hour, Tries the dread summils of C^osarean power; With unexpected légions bursls away,

And sees defenceless realms leceive his sway

The baffled prince in honour's flattering bloom

Of hasty grealness linds the fatal doom ;

His focs' dérision and his subjects' blâme,

And sleals to death from anguish and froni shame.

Johnson, Vanity of Iluman Wishes.

« L'audacieux Bavarois, dans une heure fatale, — s'elTorce de gravir

Le choix, en 174o, du duc François de Lorraine, mari de rarcliiduchesse d'Autriche et reine de Hongrie, Marie-Thérèse, était destiné à restituer la couronne à la seule puissance capable de la porter dignement : avec son fils, Joseph II, elle se trouva de nouveau sur le front d'un Ilapsbourg- \ A la guerre de la succession d'Autriche, qui suivit la mort de Charles VI, l'Empire ne prit aucune part directe; dans la guerre de Sept ans, toute sa puissance ne put venir à bout d'un de ses membres résolu à résister. Sous Frédéric le Grand, la Prusse se montrait enhn un adversaire digne de la France et de l'Autriche liguées contre elle, et le semblant d'unité que la prédominance d'un seul pouvoir avait jusque-là donné à l'Empire s'évanouit devant la rivalité déclarée de deux monarchies militaires. L'empereur Joseph II, une sorte de roi-philosophe, dont on ]ieut dire que peu d'hommes ont été

les sommets redoutés du trône des Césars; — il s'élance à ['improviste à la tête de ses légions, — et voit des royaumes sans défense recevoir son joug... — Le prince, déçu au sein des premières faveurs de la fortune, — d'une grandeur trop hâtive éprouve le destin fatal;

— en butte à la risée de ses ennemis, aux accusations de ses sujets,

— il se dérobe |)ar la mort à la douleur et à la honte. »

1. Les neuf raisons suivantes du long mainlien de l'Empire dans la maison de Ilapsbourg sont énnmérées par VieiRn^er {Vitriariiis Illustratits), qui écrivait au commencement du wni^ siècle :

i" La grande puissance de l'.Vutriche;

2° Sa richesse, alors ipie l'Empire était excessivement pauvre;

3" La majorité des catholiipies parmi les électeurs;

4" Le succès de ses alliances matrimoniales;

5" Sa modération ;

6" Le souvenir des bienfaits dont on lui était redevable;

1" L'exemple des maux ([u'on avait encourus autrefois pour n'être pas resté lidèle au sang d'autres Césars autrichiens;

S" La peur de la confusion qui s'ensuivrait si on lui retirait la couronne;

9" La passion même qu'elle mettait à la conserver.

plus près que lui de la grandeur, lit un effort désespéré pour améliorer cet état de choses, remettre de Tordre dans les finances , expurger et ranimer la Chambre impériale. Bien plus, il renonça à la politique intolérante de ses ancêtres, se querella avec le pape et prit la liberté de visiter Rome ', dont les rues entendirent de nouveau ces acclamations qui n'y avaient pas retenti depuis trois siècles : « Evviva il nostro imperatore ! Siete aacasa vostra : siete il padrone -. » Mais sa précipitation inconsidérée se heurta contre une résistance opiniâtre, et il mourut sans avoir pu réaliser des plans pour lesquels son temps n'était pas mùr encore et qui n'eurent d'autre résultat que la coalition des princes, que Frédéric le Grand avait formée pour s'opposer à ses desseins sur la Bavière. Son successeur, Léopokl II , abandonna les réformes projetées, et le calme, ce calme qui précède la tempête, s'étendit derechef sur l'Allemagne. L'existence de l'Empire était presque oubliée de ses sujets; rien ne la leur rappelait, si ce n'est de temps à autre une investiture féodale à Vienne (les droits féodaux véritables étaient tombés en désuétude) ^ ; la réunion à Wetzlar de quelques vieux légistes, pleins de leur propre importance, ergotant

1. Le pape fit un voyage à Vienne ponr radoucir Josepli, et y reçut un accueil assez froid. Lorsqu'il vit le fameux ministre Kaunitz et lui donna sa main à baiser, Kauuilz la prit et la lui serra.

2. « Vous êtes chez vous : vous êtes le maître. » — Josepli fut le premier empereur, depuis Charles le Chauve, qui passa les fêles de Noël à Rome.

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