Jordanis Chronica apud Schardium, Si/lloge Tractatiuun
l'Empire, disait que lorsque tout serait sur le point de tom])er en pièces et le monde mùr pour sa perdition, un second Charlemagne frank apparaîtrait comme empereur pour le puri^er et le guérir, pour ramener la paix et purifier la religion. Si ce ne fut pas là exactement la mission du nouveau souverain des Franks occidentaux, il fut au moins très désireux de suivre les pas et de faire revivre la gloire du héros dont il prétendait avoir de nouveau relevé le trône. Ce serait une tâche véritablement par trop facile de montrer à quel point était trompeur le parallèle historique minutieux qui occupait l'esprit de tous les Parisiens en 1804; ce parallèle entre le descendant d'une longue lignée de farouches capitaines teutons, dont le vigoureux génie s'était assimilé ce qu'il avait pu du savoir des moines du vni" siècle, et le fds de l'homme de loi corse, ayant le brillant d'un Français et la pénétration résolue d'un Italien, élevé dans les idées des Encyclopédistes et n'y croyant pourtant qu'à moitié, jeté sur le siège du pouvoir absolu par l'ouragan d'une révolution. Alcuin et Talleyrand ne dilTèrent ])as plus entre eux que leurs maîtres. Mais, quoiqu'il y ait peu d'analogie entre le caractère et le tem})érament de ceux-ci, quoique leurs empires ne se ressemblent qu'en cela seul, à peine même en cela, qu'ils étaient l'un et l'autre l'œuvre de la conquête, on peut néanmoins instituer une sorte de rapprochement grandiose entre leurs situations dans l'histoire. Tous deux étaient à la tète de nations ardentes et belli(pieuses : l'une, encore indomptée comme les
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fauves de ses forêts natales; l'autre, enivrée de la furie révolutionnaire. Tous deux, ils aspiraient à fonder, et parurent un moment avoir réussi à fonder des monarchies universelles. Tous deux, ils étaient doués d'une imagination puissante et impressionnable, qui, si elle rem])orta parfois sur leur jugement, n'en était pas moins un des éléments les plus réels et les plus élevés de leur grandeur. Comme le premier s'était ressouvenu des rois de la théocratie juive et des empereurs chrétiens de Rome, le second prit pour modèles César et Charlemagne. Si utile, en effet, qu'il put être, ce précédent imaginaire du titre et de la carrière du grand Carolingien pour un général déterminé à être roi, mais qui ne pouvait l'être cependant à la manière des Bourbons, et si séduisante que fût une comparaison de ce genre pour l'orgueil rétrospectif du peuple français, ce n'était pas de propos délibéré ou pour les piquer au jeu que Napoléon rappelait si fréquemment à ses sujets la mémoire du héros qu'il avait la prétention de représenter. Aucun de ceux qui ont lu les annales de sa vie ne saurait douter qu'il croyait — aussi fermement du moins qu'il ait jamais cru à quelque chose — que la même destinée qui avait fait de la France le centre du monde moderne l'avait marqué lui-môme pour s'asseoir sur le trône et exécuter les projets de Charles le Frank, pour g-ouverner de Paris toute l'Europe, comme les Césars l'avaient gouvernée de Rome K Ce fut avec
1. Dans une adresse de Napoléon au Sénat, eu 180 i, porlanl la date du 10 frimaire (l^'f déc), se trouvent ces paroles: « Mes descendants
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cette persuasion qu'il se rendit clans l'ancienne capitale des empereurs franks pour y recevoir de l'Autriche la reconnaissance de son titre impérial ; qu'il parla de <■<■ revendiquer » la Catalogne et l'Aragon, parce qu'elles avaient fait partie du royaume des Carolingiens, bien qu'elles n'eussent jamais subi le joug d'aucun des descendants de Hugues Capet; qu'il fit un voyage à Nimègue, où il avait donné Tordre de restaurer l'ancien palais, et fit inscrire sur les murailles son nom au-dessous de celui de Cliarlemagne ; qu'il invita le pape à venir le couronner, de même qu'Etienne était venu, dix siècles auparavant, installer Pépin sur le trône du dernier des Mérovingiens. Le même désir d'être considéré ^ comme l'em-
conserveront longtemps ce Irùne, le premier de l'univers. » Répondant à une députation du département de la Lippe (8 août 1811) : « La Providence, qui a voulu que je rétablisse le trône de Cliarlemagne, vous a fait naturellement rentrer, avec la Hollande et les villes anséatiques, dans le sein de l'Empire. » Œuvres de Napoléon, t. V, p. o2i. — « Pour le pape, je suis Cliarlemagne, parce que, comme Cliarlemagne, je réunis la couronne de France à celle des Lombards, et que mon Empire confine avec l'Orient. » (Cité par Lanfrey, Vie de Napoléon, III, 417.) — « Votre Sainteté est souveraine de Rome, mais j'en suis l'Empereur. » (Lettre de Napoléon au pape Pie VII, du 13 février 1806. Lanfrey). — « Dites bien, écrit Napoléon au cardinal Fesch, que je suis Cliarlemagne, leur Empereur [de la cour pontificale], que je dois être traité de même. Je fais connaître au pape mes intentions en peu de mots; s'il n'y acquiesce pas, je le réduirai à la même condition qu'il était avant Cliarlemagne. » (Lanfrey, Vie de Napoléon, III, 420.)
1. Napoléon dit dans une occasion : « Je n'ai pas succédé à Louis XIV, mais à Cliarlemagne. » Bourrieiine, Vie de Napoléon, VI, 236. — Cet auteur ajoute qu'en 1804, un peu avant d'être couronné, il se fil apporter de la vieille capitale franke les insignes impériaux de Cliarlemagne, et les fit exposer dans la boutique d'un joaillier, à Paris, en même temps que ceux qui venaient d'être faits pour son couronnement. Mais s'il n'y eut pas là quelque supercherie de la part de Napoléon, il faut qu'il y ail quelque erreur de la part
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pereur légitime de l'Occident se manifeste dans sa prise de possession de la couronne lombarde à Milan, dans les termes du décret par lequel il annexait Rome à l'Empire, révoquant les donations que ses prédécesseurs, les empereurs français, avaient faites •, dans le titre de « Roi de Rome » qu'il décerna à son malheureux fils, à l'instar de la formule allemande, « Roi des Romains » '. On nous assure même qu'il eut un moment l'intention d'évincer les Hapsbourg-s et de se faire élire Empereur romain à leur place. S'il l'avait fait, l'analogie aurait été complète entre la position qu'occupait alors le souverain français vis-à-vis de l'Autriche et celle que Charlemagne et qu'Otton avaient prise vis-à-vis des faibles Césars de Byzance. Ce fut un spectacle curieux de voir le chef de l'Église romaine, abandonnant son ancien allié, se tourner vers la puissance renaissante de la France, — de cette France où le culte de la déesse Raison avait été institué huit ans auparavant, — exactement comme il avait recherché l'appui des premiers Carolingiens contre ses ennemis, les Lombards ^ La
de Bourrienne, car ces insignes avaient été emportés d'Aix-la-Chapelle par l'Autriche en 1198. (Cf. Bock, Die Kleinodien des h. rômischen Reiches, p. 4.) Il se serait passé là quelque chose du même genre que lorsqu'il fit déployer la tapisserie de Bayeux pour exciter ses sujets à la conquête de l'Angleterre.
1. i( Je n'ai pu concilier ces grands intérêts (l'ordre politique et l'autorité spirituelle du pape) qu'en annulant les donations^ des empereurs français, mes prédécesseurs, et en réunissant les États romains à la France. » Proclamation publiée en 1809, Œuvres, IV.