CHAPITRE XXI
Causes de la perpétuité du nom de Rome. — Exemples analogues des titres à représenter le Saint Empire invoqués de nos jours. — Exemple fourni par l'histoire de la Papauté. — Jusqu'à quel point l'Empire était-il véritablement romain? — L'Impérialisme ancien et moderne. — Principes essentiels de l'Empire au moyen âge. — Influence du système impérial sur l'Allemagne. — Du droit de l'Autriche moderne à représenter le Saint Empire. — Résultats de l'influence de l'Empire sur l'Europe, sur la jurisprudence moderne, sur les progrès de la puissance sacerdotale. — Lutte de l'Empire contre trois principes hostiles. — Ses relations, dans le passé et dans le présent, avec les nationalités de l'Europe. — Conclusion.
Après les efforts déjà faits pour examiner séparément chacmie des phases de l'Empire, il nous reste peu de chose à dire, comme conclusion, sur sa nature et ses résultats dans leur ensemble. Un caractère général est toujours vague ou inexact. Car les aspects que revêtit l'Empire sont aussi nombreux et aussi divers que les époques et les états sociaux à travers lesquels s'est prolongée son existence. Au sein des races épuisées des bords de la Méditerranée, où le sentiment national avait péri, où la foi s'était éteinte ou tournée en superstition, où la pensée et
l'art n'étaient pins qn'nne imitation de plus en plus pâle du génie grec, s'élève le lourd despotisme d'une cité d'abord, puis d'un système administratif, qui pèse d'un poids égal sur tous les sujets et devient pour eux une religion non moins qu'un gouvernement. Juste au moment où cet ensemble de clioses commençait enfin à se dissoudre, arrivent les tribus du Nord, trop grossières pour maintenir les institutions qu'elles trouvent établies, (m trop petit nombi-e pour imposer les leurs; la confusion la plus inexprimable s'ensuit, jusqu'à ce que le premier empereur frank ait relové la statue renversée et contraint les nations à se prosterner encore une fois devant elle. Sous lui, c'est pendant un court intervalle ime théocratie; sous ses successeurs germaniques, c'est la première des royautés féodales, le foyer de la chevalerie européenne. A mesure que disparaît la féodalité, le pouvoir se transforme encore, et, après avoir été quelque temps sur le point de devenir une monarchie héréditaire entre les mains des Ilapsbourgs, il huit par n'être que la présidence, aussi peu glorieuse qu'impuissante, d'une ligue internationale. Pour nous, modernes, cette perpétuation, sous les conditions les plus diverses, du même nom et des mêmes prétentions nous paraît à première vue quelque chose d'absurde, un fantôme incapable d'émouvoir l'esprit même le plus superstitieux. Un examen plus attentif corrigera cette idée. Aucune puissance n'eut jamais de fondements plus solides et plus profonds que ceux que Rome travailla à poser pendant trois siècles de conquête et quatre
siècles de domination incontestée. Si son Empire avait été une royauté héréditaire ou locale, il aurait pu succomber à l'extinction de la famille royale, à la défaite do la tribu ou avec la destruction de la cité à laquelle il eût été lié. Mais il n'était pas limité de la sorte. Il fut impérissable parce qu'il était universel, et que, lorsque son pouvoir eut cessé, sa mémoire resta un objet de vénération et d'amour pour les peuples dont il avait détruit l'indépendance, mais en épargnant les faibles alors qu'il écrasait les forts, en accordant à tous l'égalité des droits et en ne fermant à l'ambition d'aucun de ses sujets le chemin des honneurs. C'est quand la force militaire lit défaut à la cité conquérante que son autorité sur le monde de la pensée commença. N'est-ce pas elle qui réduisit en pratique les théories des Grecs, qui embrassa et organisa la nouvelle religion? Sa langue, sa théologie, ses lois, son architecture sont parvenues où les aigles de ses légions ne furent jamais portées et, sur les pas de la civilisation, se sont im[)lantées sur les rives du Gange et du Mississipi.
Cette prétention au gouvernement qui se poursuivit à travers les circonstances les plus diverses n'est, d'ailleurs, nullement un pliénomène singulier. Les litres résument l'histoire politique des nations et sont aussi souvent causes qu'elléts : s^ils ne sont pas insignifiants aujourd'hui, combien moins Tétaient-ils alors qu'on était si ignorant et qu'on raisonnait si peu. Ce serait un travail instructif, s'il n'était fastidieux, d'examiner les nombreuses prétentions à repré-
scnter l'Empire romain qu'on élève encore en ce moment : aucune n'est fondée, aucune n'est absolument dérisoire. L'Autriche s'attache avec obstination à un nom qui semble lui donner une sorte de préséance en Europe; et elle avait coutume, quand elle occupait la Lombardie, d'invoquer, pour y justifier sa position, les droits féodaux des Hohenstaufen. Sans y avoir légalement plus de droit qu'un prince de Reuss ou qu'un landgrave de Hombourg, elle s'est attribué les armes et les devises de l'ancien Empire, et quoiqu'elle soit presque la plus jeune des monarchies de l'Europe, elle passe pour en être la plus vieille et la plus conservatrice. La France bonapartiste, après s'être décrétée de sa propre autorité héritière des Carolingiens, a tenu pendant quelque temps le sceptre de l'Occident et aspiré, sous le dernier de ses souverains déchus, à régir l'équilibre européen, à faire accepter officiellement par les races latines, comme on les appelle, sa tutelle et sa direction sur les deux rives de l'Atlantique '. Nourrissant les croyances de Byzance, la Russie revendique la couronne des Césars byzantins et se flatte que la capitale <|ui lui a été promise par les prophéties au bout de mille ans ne peut tarder beaucoup à lui appartenir. La doctrine du panslavisme, sous le chef impérial de toute l'Eglise orientale , est devenue un formidable engin d'agression entre les mains d'un despotisme rusé et belliqueux. Une autre preuve de l'influence
1. Voyez la lettre de Louis-Napoléon au général Forey, où il explique le but de l'expédition au Mexique.
prolongée qu'exercent les vieilles combinaisons politiques ressort de la passion avec laquelle la Grèce moderne s'est emparée de l'idée de rassembler toutes les races helléniques en un empire d'Orient renouvelé, qui aurait sa capitale sur le Bosphore. Il n'est pas jusqu'à l'intrus Ottoman lui-même, étranger par sa foi non moins que par son sang-, qui ne se soit déclaré à plusieurs reprises le représentant de ces Césars orientaux dont il a renversé la domination. Soliman le Magnifique prit le nom d'empereur et le refusa à Charles-Quint ; ses successeurs se lirent longtemps précéder, dans les rues de Constantinople, par douze officiers, portant des verges levées, vain simulacre des faisceaux consulaires qui escortaient un Quinctius ou un Fabius au milieu du Forum. Et cependant, dans aucun des cas que nous venons de citer, on ne trouve cette apparence de légitimité qui s'est associée au titre que les acclamations du peuple et les bénédictions du pape décernèrent à Charlemagiie et à Otton '.
Ce sont là, toutefois, des exemples de moindre prix; c'est l'histoire du Saint-Siège qui complète et qui éclaire l'histoire de l'Empire. La papauté, dont le pouvoir spirituel était le propre fruit de la domination temporelle de Rome, évoqua le fantôme de sa grande aïeule, en obtint des services, lui obéit quelque temps, puis se révolta et le renversa, jusqu'à ce qu'enfin, après
1. On peut aussi se rappeler la perpétuité de l'office de consul à Rome, jusqu'en l'an 541 de notre ère. L'abandon du titre de <■ Roi de Grande-Bretagne, de France et d'Irlande >• inquiéta sérieusement nombre d'excellentes gens.
s'y être une dernière fois rattachée pendant sa vieillesse, elle ait entendu dans le bruit de sa chute le gias qui annonçait sa fin prochaine ^
Tous deux, Papauté et Empire, surgirent à une époque où Fesprit liumain était complètement courbé sous le joug- de l'autorité et de la tradition, où l'exercice du jugement privé était impossible à la plupart, criminel pour tous. Ceux qui croyaient aux miracles rapportés dans les Acta Sanctorum et ne songeaient pas à discuter l'authenticité des Décrétales pouvaient bien reconnaître comme un ordre de Dieu la double autorité de Rome, fondée, à ce qu'il semblait, sur tant de textes des Écritures et confirmée par une possession incontestée de cinq siècles.
Elle justifiait et satisfaisait la passion du moyen âge pour l'unité. La férocité, la violence, le désordre , voilà quels étaient les maux les plus ordinaires de ce temps : aussi tous les gens de bien se tournaient-ils avec empressement vers tout ce qui, en domptant l'énergie des passions et en développant les penchants sympathiques, pouvait apprendre aux volontés obstinées le sacriiice en vue d'un but commun. En outre , pour ces hommes , incapables de s'élever au-dessus des impressions des sens, qui n'apercevaient pas les véritables liens et les véritables difierences entre l'ordre spirituel et l'ordre séculier, l'idée de l'Église visible était pleine de mystérieux prestiges. La pensée solitaire était impuissante,
1. Je parle, bien entendu, de la papauté en tant que puissance mondaine réclamant nue aulorité qui n'est pas purement spirituelle.
et, lie pouvant créer pour elle-même ce qui était universel, elle s'efforçait de se perdre dans la masse. Le schisme, qui retranchait un homme de la congrégation des fidèles sur la terre, n'était guère moins redouté que l'hérésie qui l'excluait de la société des bienheureux dans le ciel. Celui qui ne gardait pas sa place désignée dans les rangs de l'Église militante n'avait plus le droit de se joindre aux joyeuses antiennes de l'Eglise triomphante. Ici, comme dans bien d'autres cas, il semble que l'usage continu du langag'e traditionnel nous ait empêché de voir quelle immense différence il y a entre notre temps et celui où les phrases que nous répétons furent prononcées pour la première fois et dans toute leur sincérité. Que le monde soit meilleur ou pire depuis que ses sentiments sur ces matières se sont transformés, c'est une autre question : tout ce qu'il importe de faire observer ici, c'est que la transformation est profonde et générale. L'obéissance , probablement la première des vertus au moyen âge, est souvent traitée aujourd'hui comme si elle n'était bonne que pour des esclaves ou des insensés. Au lieu de la louer, on condamne habituellement la soumission de la volonté individuelle, l'abdication de la croyance individuelle devant la volonté ou la croyance de la communauté. Certaines personnes regardent la variété des opinions comme un bienfait réel. La grande majorité, surtout dans les classes instruites, n'a certainement point le désir de voir régner une unité de foi abstraite. Elle n'a pas horreur du schisme. Elle ne comprend pas, elle ne
saurait comprendre la fascination extraordinaire que la notion d'une seule Église, partout dominante, exerçait sur nos ancêtres du moyen âge. Une vie dans l'Église, pour l'Égiise, par l'Église, une vie qu'elle bénissait dans la messe du matin, et qu'elle conviait à un paisible sommeil par son liymne du soir ; une vie qu'elle soutenait par le stimulant sans cesse renouvelé des sacrements , la soulageant par la confession, la puriliant par la pénitence, l'exbortant par le spectacle d'objets offerts à sa contemplation et à son culte, — c'est là ce que le moyen âge concevait comme la véritable vie de l'bomme; ce fut en réalité la vie d'un grand nombre et l'idéal de tous. Les allusions au monde invisible revenaient si fréquemment et ses relations avec le monde visible étaient senties d'une façon si intense que la barrière qui les divisait semblait avoir disparu. L'Église n'était pas seulement la grande porte du ciel, c'était le ciel anticipé; elle y était déjà toute rassemblée et au complet. On trouvera dans une phrase d'un document célèbre de cette époque la clef de maintes choses qui nous paraissent des plus étranges dans les sentiments du moyen âge : « L'Eglise est plus chère à Dieu que le ciel. Car l'Eglise n'existe pas pour le ciel, mais au contraire, le ciel pour l'Église \ »
Ajoutons encore que tous deux, l'Empire et la Papauté, reposaient sur l'opinion plutôt que sur la
1. " Ipsa enim occlesia charior Deo est quam cœlum. Non enini propter cœlum ecclesia, sed e converso propter ecclesiam cœhim. » Extrait du pamphlet intitulé : « Une lettre des quatre Universités à Wenceslas et à Urbain VI », cité dans un chapitre précédent.
force matérielle, et que, lors des luttes du xi" siècle, si l'Empire tomba, c'est que le pouvoir de sa rivale sur l'âme des hommes était plus ferme, plus direct, accompagné de châtiments plus terribles que la mort du corps. Le clergé, sous Alexandre et Innocent, était animé d'un esprit plus élevé, dévoué plus entièrement à un seul but que les chevaliers et les nobles qui suivaient la bannière des Césars souabes. Sa fidélité était sans partage; il comprenait les principes pour lesquels il combattait. Les partisans de l'Empereur, alors même qu'ils résistaient au pouvoir spirituel, ne le faisaient qu'en tremblant.
Tous deux provenaient de ce qu'on pourrait appeler l'accident du nom. Le pouvoir du grand patriarcat latin était une forme, le fantôme, ainsi que nous l'avons dit, de l'ancien Empire romain. Les circonstances, sans doute, en favorisèrent le développement; mais il posséda une vitalité réelle, parce qu'il s'adapta avec une merveilleuse aisance au caractère et aux nécessités du temps. C'est ce que fut aussi l'Empire , bien moins parfaitement toutefois. Sa forme était la tradition de la domination universelle de Rome. 11 satisfit aux besoins divers des siècles qui se succédaient, en civilisant les peuples barbares, en sauvegardant l'unité au milieu de la confusion et de l'anarchie, en contenant la force brutale à l'aide d'une autorité supérieure, en devenant la clef de voûte d'une arche féodale gigantesque, en prenant, lors de son déclin, la présidence d'une confédération européenne. Enfin, de même que leur liis-
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toire commune témoigne de la puissance des formes et des noms antiques, de même elle montre dans quelles limites leur perpétuation est possible, et combien celle-ci est sujette à nous tromper lorsqu'elle n'a plus gardé que l'ombre de la réalité. Cette perpétuation elle-même, qu'est-elle, sinon l'expression de cette croyance chère à l'humanité, de cette croyance que tant de mécomptes réitérés n'ont pas encore affaiblie, que les vieilles institutions peuvent et doivent continuer à subsister sans altération, que ce qui a servi aux pères suffira aux enfants, qu'il est possible de construire un système parfait et de ne s'en départir jamais? De tous les instincts politiques, celui-ci est peut-être le plus fort : souvent pratique, souvent aussi s'abusant grossièrement, mais jamais aussi naturel ni mieux inspiré que lorsqu'il pousse des hommes qui se sentent inférieurs à leurs prédécesseurs, à sauver ce qu'ils peuvent du naufrage d'une civilisation plus élevée que la leur. C'est ainsi que la Papauté et l'Empire furent maintenus à la fois par des générations qui n'envisageaient d'autre type de grandeur et de sag^esse que celui qui s'associait pour elles au nom de Rome. Et voilà pourquoi aucun exemple ne démontre d'une façon plus probante l'inanité des efforts tentés pour maintenir vivant un système né d'un ensemble d'idées et dans des conditions qui ont fait leur temps. Bien qu'il n'eût jamais pu exister qu'à titre de prolongation d'un état de choses antérieur, bien qu'il fût et qu'il soit resté pendant tout le moyen âge un anachro-
iiisme, l'Empire du x" ressemblait fort peu à l'Empire (lu n^ siècle. Quant à la Papauté, bien qu'elle s'emparât aussi avidement des formes et des titres de l'antiquité, elle était bien plus encore une création nouvelle. Aussi, autant elle était nouvelle et représentait non pas l'esprit du passé, mais celui de son temps, autant fut-elle une puissance plus vigoureuse et plus résistante que l'Empire. Plus résistante, parce qu'elle était plus jeune et par cela même plus complètement en liarmonie avec les sentiments de ses contemporains; plus vigoureuse, parce quelle était à la tète de la grande société ecclésiastique, dans laquelle et par laquelle, bien plus que dans la société séculière, toute l'intelligence et l'activité politique du moyen âge clierclièrent à se faire jour. La fameuse comparaison employée par Grégoire YII est encore ce qui détermine le mieux la situation respective de l'Empire et de la Papauté. Ce furent bien, en effet, « deux astres dans le firmament de l'Eglise militante », les astres qui éclairèrent et qui guidèrent le monde pendant tout l'intervalle du moyen âge. Ce que la lumière de la lune est à celle du soleil, l'Empire le fut à la Papauté. Le rayonnement de l'un était emprunté, faible, sujet à des interruptions; l'autre resplendissait d'un éclat inextinguible qui lui appartenait en propre.
L'Empire, venons-nous de dire, ne refléta jamais vraiment le caractère du moyen âge. Fut-il romain alors autrement que de nom? Et ce nom eut-il une autre origine qu'un amour irraisonné de l'antiquité?
Il est facile d'établir un parallèle entre les Antonins et les Ottons qui ne contienne que des dissemblances. Tout le monde sait ce que fut l'Empire au n*^ siècle. Au x", c'était une monarchie féodale, s'appuyant sur une puissante oligarchie territoriale. Ses chefs étaient des barbares, descendants de ceux qui avaient détruit les légions de Varus et déjoué les efforts de Germanicus, souvent même incapables de se servir de la langue de Rome. Ses pouvoirs étaient bornés. On ne peut guère dire qu'il eût la moindre organisation régulière, soit judiciaire, soit administrative. Il était voué à la défense de la religion que Trajan et Dioctétien avaient persécutée; bien plus, il n'existait que par elle. Mais lorsqu'on a fait ressortir le contraste avec tout son relief, il faut noter leurs points de ressemblance. L'idée absolument romaine d'une dénationalisation universelle survécut et entraîna avec elle celle d'une certaine égalité entre tous les sujets libres. On a déjà remarqué que la plus haute dignité dans le monde fut, pendant des siècles, le seul office civil auquel tout chrétien de naissance libre pût être regardé légalement comme éligible. Il y eut aussi, durant la première période, cette indomptable vigueur qui aurait sans doute porté Trajan ou Sévère à se chercher de dignes successeurs dans les forêts de la Germanie, plutôt que dans les palais de Byzance, où la transmission légitime de chaque fonction, de chaque titre, de chaque coutume ne s'était jamais interrompue depuis Constantin. Les cérémonies du couronnement
de Henri VII auraient paru étranges, il est vrai, à Caïus Julius Caesar Octavianus Augustus ; mais qu'elles étaient plus nobles, qu'elles étaient plus romaines par leur caractère de force et de vérité que les formalités puériles et dénuées de sens avec lesquelles on procédait à l'installation d'un Paléologue! Ce n'était pas dans ses brodequins de pourpre que consistait la dignité d'un empereur d'Occident du xiv^ siècle. Longtemps avant de disparaître, l'Empire germanique avait, hélas! perdu le droit de se montrer aussi fier ; il s'efforçait de prolonger son existence lorsque l'honneur et la nature lui commandaient de mourir; il était devenu, comme l'empire des Mogols et comme l'Empire ottoman aujourd'hui, un curieux débris de l'antiquité, sujet de méditation peut-être pour les hommes d'imagination, mais que la plupart devaient écarter de leur pensée avec impatience et avec mépris. Mais il faut juger les institutions , comme les hommes , plutôt d'après leur jeunesse que d'après leur vieillesse.
La comparaison de l'ancien Empire romain avec son remplaçant germanique soulève une question qui a été fort agitée pendant ces dernières années. Cet étonnant système, (^le Jules César et son adroit neveu érigèrent sur les ruines de la constitution républicaine de Rome, a été pris pour type d'une certaine forme de gouvernement et d'une certaine catégorie de dispositions sociales aussi bien que politiques, auxquelles (ou plutôt à la théorie dont elles forment une partie) on a donné le nom d'Impérialisme. Le sacrifice
de riiidividu à la masse, la concentration do tous les pouvoirs judiciaires et législatifs dans la personne du souverain, la centralisation de l'administration, le maintien de l'ordre au moyen d'une force militaire considérable, l'influence de l'opinion publique substituée au contrôle des assemblées représentatives, voilà ce qu'à tort ou à raison on regarde communément comme les traits caractéristiques de cette tliéorie. Ses ennemis ne peuvent nier qu'elle ait déjà donné et qu'elle soit encore à même de donner aux nations un soudain et violent accès d'énergie agressive ; qu'elle ait souvent obtenu la gloire (si gloire il y a) qui accompagne la guerre et les conquêtes ; qu'elle ait acquis un meilleur litre au respect par la facilité avec laquelle elle a pu devenir, entre les mains des Flaviens et des Antonins jadis, et, au début de ce siècle, entre celles de rs^apoléon P"", un instrument de réformes dans la législation et le gouvernement. Le parallèle établi entre le monde romain sous les Césars et le peuple français sous le sceptre du monarque que nous venons de nommer est pourtant moins exact que ne se l'imaginent ceux qui s'y complaisent. Ce despotisme niveleur, bienfaisant pour un mélang-e de tribus dont l'existence nationale avait épuisé sa force, qui restaient faibles et remuantes néanmoins, livrées à tous les maux de l'isolement sans en avoir aucun des avantagées, n'était pas nécessairement un bien pour le pays le plus puissant alors et le mieux uni de l'Europe, un pays où l'administration n'était déjà que trop parfaite et la près-
sion de T uniformité sociale que trop accablante. Mais, que ce soit un bien ou un mal, nul ne saurait douter qu'en un sens la France représentait alors et a toujours représenté l'esprit impérialiste de Rome plus véritablement que ceux que le moyen âge a reconnus comme les héritiers légitimes de son nom et de sa domination. Comme elle, les Français ont la conviction, profondément enracinée chez eux, qu'il leur appartient naturellement de diriger le monde et de régler la politique des États qui les entourent; comme elle, ils considèrent la guerre non comme un mal parfois nécessaire, mais comme une chose dont il faut savoir jouir pour elle-même, comme un noble emploi, le plus noble peut-être, des forces et du génie de l'homme. Et c'est leur caractère politique, qu'il soit le résultat des cinq siècles qu'a duré le gouvernement romain dans la Gaule, ou plutôt le produit des instincts primitifs de la race gauloise, qui peut leur donner le droit, mieux fondé qu'aucun do ceux dont Napoléon s'est prévalu, de s'appeler les Romains du monde moderne *. Les tendances du Teuton ont toujours été et sont encore de favoriser l'indépendance de la vie individuelle, la répulsion mutuelle, si l'on nous permet cette expression, des atomes sociaux, par opposition aux peuples celtiques ou, comme on les appelle, romans, chez lesquels l'unité est plus complètement absorbée dans la masse, qui sont possédés d'une idée commune et en poursuivent avec
1. Ce ternie désignant ici, non les citoyens de Rome au temps de la République, mais les sujets ilalo-helléniques de l'Empire romain.
ardeur la réalisation tangible. Les États tudesques n'ont guère mieux réussi que leurs voisins à établir des constitutions libres. Leurs parlements se réunissent, votent, se dissolvent, et rien n'en sort ; leurs citoyens endurent sans vifs ressentiments des outrages qui pousseraient à la révolte les Français ou les Italiens, plus excitables. Mais, quelle qu'ait été la forme du gouvernement, la majorité du peuple en Allemagne a généralement joui d'une liberté de pensée qui l'a rendue, dans une certaine mesure, indifférente à la politique; aussi l'absolutisme des bords de l'Elbe ne ressemble-t-il, jusqu'à aujourd'bui ', pas plus à l'absolutisme des bords de la Seine (ju'une révolution à Dresde ne ressemble à une révolution à Paris. Le gouvernement des Holienstaufen n'a rien de commun, en bien ou en mal, avec l'impérialisme tel que Tacite l'a dépeint ou tel que les panég-yristes du système bonapartiste en France ont coutume de le présenter, sous des couleurs quelque peu différentes de celles qu'il avait réellement.
Il y eut, toutefois, au moyen âge, quelque chose qui mérita le nom d'impérialisme : une théorie sur la nature de l'État et la meilleure forme de gouvernement, que nous avons déjà décrite précédemment et que nous n'avons pas besoin de décrire de nouveau. Il suffira de dire que toutes ses propriétés peuvent être regardées comme dérivées de trois principes dirigeants. Le premier et le moins
1. Ce chapitre a été écrit en 1865, époque à laquelle on parlait "plus qu'aujourd'hui de l'impérialisme.
essentiel consistait dans l'existence de l'Etat comme monarchie; le second, dans l'exacte coïncidence des limites de l'État et la parfaite harmonie de son mécanisme avec les limites et le mécanisme de l'Ég-lise, le troisième, dans son universalité. C'étaient trois principes vitaux. Les formes de l'organisation politique, la présence ou l'absence de garanties constitutionnelles, le degré de liberté accordé aux sujets, les droits concédés aux autorités locales, toutes ces matières n'avaient qu'une importance secondaire. Mais, quoique l'ombre du despotisme planât par-dessus tout cela, ce despotisme était celui de la loi, non celui de l'épée : un despotisme, non pas glacial et flétrissant, mais qui, en Allemagne du moins, sinon en Italie, encourageait le progrès des franchises municipales, favorisait partout de son mieux la science, la religion, l'essor de l'esprit; un despotisme qui n'était pas héréditaire, mais qui maintenait constamment, en théorie, le principe que celui-là doit régner qu'on en reconnaît le plus capable. Louer ou dénigrer l'Empire comme un pouvoir despotique, c'est se méprendre entièrement sur son compte. Nous ne devons pas, de ce qu'une prérogative illimitée fut utile à une époque de turbulence, nous en faire aujourd'hui les avocats; pas plus que nous ne saurions, avec Sismondi, blâmer le conquérant frank de n'avoir pas octroyé une « charte constitutionnelle » à toutes les nations qui s'étaient rangées sous son joug. Comme le sacerdoce. l'Empire était l'expression des idées politiques d'un temps
et non de tous les temps; comme le pouvoir sacerdotal, il vit sa décadence commencer le jour où ces idées changèrent, oii les hommes furent plus capables d'une liberté rationnelle, où la pensée fut plus énergique et où Fintelligence sut mieux s'affranchir de l'étreinte des sens.
L'influence de l'Empire sur l'Allemagne est un sujet trop vaste pour que nous puissions y jeter rien de plus qu'un rapide coup d'œil. On n'aurait pas beaucoup à faire pour l'accuser d'avoir été tout à fait malheureuse. Pendant une longue suite de générations, la fleur de la chevalerie tudesque franchit les Alpes pour venir tomber sous l'épée des Lombards ou succomber aux fièvres plus meurtrières encore de la campagne de Rome. L'Italie se vengea terriblement des maux qu'on lui fit souffrir. Ceux qui détruisaient l'existence nationale d'un autre peuple compromettaient la leur : le royaume germanique, écrasé sous le fardeau de l'Empire romain, ne put jamais recouvrer la force nécessaire j)0ur former une monarchie compacte et homogène comme celles qui s'élevaient partout ailleurs en Europe. Cette race, redoutée et obéie de ses voisins jusqu'au xiv'' siècle, s'est vue même jusqu'à nos jours en proie à des discordes intestines, et son pays est devenu le champ de bataille de l'Europe. Dépouillée et insultée par un voisin toujours prêt à l'attaque et passé maître dans l'art de s'assurer le succès, elle en vint à regarder la France du même œil que la regarde elle-même le Slave persécuté par elle. Le défaut d'unité nationale
et de liberté politique dont l'Allemagne a souffert, et dont jusqu'à un certain point elle souffre encore, ne doit pas être attribué aux différences des races qu'elle renferme; car, si évidentes que fussent ces différences à l'époque d'Otton le Grand, elles n'étaient pas plus grandes qu'en France, où les envahisseurs, Franks, Goths, Burg-ondes, Normands, se mêlèrent aux Celtes et aux Basques indigènes; peut-être moins grandes qu'en Espagne, en Italie ou en Angleterre. C'est plutôt le résultat de la déchéance du g-ouvernement central, amenée par sa lutte avec la papauté, de ses interminables guerres en Italie et de cette fièvre de domination universelle, qui la porta à assaillir toutes les nations environnantes. L'absence ou la faiblesse du monarque permirent à ses feudataires d'établir une foule de petits despotismes, qui empêchèrent la nation d'atteindre à l'unité d'action politique et retardèrent considérablement l'émancipation du tiers état. C'est ainsi que, tandis que les princes affichaient un honteux égoïsme, invoquant pour justifier leur résistance au trône la défense de leur propre liberté, — la liberté d'opprimer leurs sujets, — et qu'ils étaient prêts à se jeter à la moindre occasion dans les bras de la France, la masse du peuple demeurait privée de toute éducation politique et a vu, grâce à cette inexpérience, tous ses efforts échouer jusqu'ici.
Ces infortunes cependant n'ont pas été sans quelques compensations. L'héritage de l'Empire romain fit des Germains la race dominante de l'Europe, et
l'éclat do cette glorieuse aurore n'a jamais cessé et ne cessera jamais complètement de briller autour de leur nom. Peuple paisible maintenant, paisible au fond, même aujourd'hui qu'il est devenu une grande puissance militaire, disposé à se laisser gouverner paternellement, adonné aux calmes jouissances de l'art, de la musique et de la rêverie, il se plaît aux souvenirs d'un temps où sa chevalerie conquérante était la terreur du Gaulois et du Slave, du Lombard et du Sarrasin. La vie nationale était vivement stimulée alors par l'exaltation résultant de la victoire et par les relations avec les pays où la civilisation antique n'avait pas entièrement péri. Ce sont ces relations avec l'Italie (jui tirèrent les peuples germaniques de la barbarie et hrent chez eux l'œuvre que la conquête romaine accomplit en Gaule, en Espagne, dans la Grande-Bretagne. L'Empire fut, au moyen âge, la source féconde de leur puissante vitalité et de leur littérature : le premier, il éveilla en eux le sentiment de la nationalité; son histoire inspira leur poésie et lui fournit des matériaux; pour bien des politiques ardents, les splendeurs du passé sont devenues comme le phare de l'avenir ^ Il y eut même un côté brillant dans cette longue désunion politique, et on ne saurait dire qu'il ait tout à fait disparu. Quand ils se plaignaient de ne pas être une
1. Voir surtout Voq Sybel, Die Deutsche Nation und das Kaiserreich; et les réponses de Ficker et de Von Wydenbrugk; aussi Hôfler, Kaiserthum und Papsttitum ; el Waitz, Deutsche Kaiser von Karl dem Grossen bis Maximilian,
nation et aspiraient à l'harmonie de sentiments et à l'unité de but qui semblaient animer leurs grands rivaux, ils auraient pu trouver quelque consolation à se rappeler l'exemple des Grecs. C'est à la variété qui résulta d'un si grand nombre de petits gouvernements qu'il convient d'attribuer en partie la larg'eur de développement de la pensée et de la littérature des Allemands. Paris est grand sans doute, mais un pays peut perdre autant qu'il gagne à la prépondérance d'une ville unique ; et l'Allemagne ne doit pas s'affliger d'être la seule parmi les Etats modernes qui n'ait pas et n'ait jamais eu de capitale.
Les mérites du vieil Empire ont été, il n'y a pas longtemps, le sujet d'une vive controverse entre quelques professeurs d'histoire allemands. Les porteparole du parti autrichien ou catholique, parti qui était, il y a dix ans, non moins puissant dans quelques-uns des petits États du sud de l'Allemagne qu'à Vienne, revendiquaient pour la maison de Hapsbourg l'honneur d'être le représentant légitime du Saint Empire et soutenaient que ce serait seulement en se confiant de nouveau à la direction des Hapsbourgs que l'Allemagne pourrait conquérir la gloire et le pouvoir qui lui appartenaient autrefois. Les libéraux de l'Allemagne du Nord applaudissaient ironiquement à la comparaison. « Oui, répliquaient-ils, votre empire d'Autriche, comme il s'est lui-même baptisé, est le véritable rejeton de l'ancien despotisme, aussi tyrannique, aussi agressif, aussi rétrograde; comme son ancêtre, l'ami des prêtres, l'ennemi de la pensée libre,
et foulant aux pieds le sentiment national des peuples qui lui sont soumis. L'espoir d'arriver à l'unité de l'Allemagne, c'est votre politique égoïste et anti-nationale qui le ruine aujourd'hui, comme les plans de conquête étrangère d'Otton et de Frédéric l'ont ruiné jadis. Le rêve de l'Empire a été notre fléau depuis le commencement jusqu'à la fm. » Il est possible, sans doute, d'éviter l'alternative d'avoir à admirer l'empire d'Autriche ou à invectiver le Saint Empire. L'Autriche, il est vrai, n'a sur quelques points que trop fidèlement imité la politique des Césars saxons et souabes \ Comme elle, ils opprimèrent et insultèrent le peuple italien, mais c'était pour la défense de droits que les Italiens eux-mêmes reconnaissaient. Comme elle, ils ambitionnèrent de dominer sur les nations qui les avoisinaient; mais cette domination n'était pour eux qu'un moyen de répandre la civilisation et la religion dans des contrées sauvages, et non d'engraisser de leurs revenus une cour et une aristocratie odieuses. Comme elle, ils s'efforcèrent de maintenir un gouvernement fort à l'intérieur, mais c'était (juand un gouvernement fort pouvait passer pour le premier des bienfaits politiques. Comme elle, ils réunirent et tinrent sur pied des armées nombreuses, mais ces armées se composaient de chevaliers et de barons qui vivaient uniquement pour la guerre, non de paysans arrachés à leur charrue et condamnés à la cruelle tâche de perpétuer leur propre servitude
1. Ecrit ea 1865. L'Autriche, instruite par l'adversité, a changé de politique depuis lors.
en écrasant les aspirations d'une autre nationalité. Ils faillirent grièvement, sans aucun doute, mais ils faillirent au milieu de l'obscur crépuscule d'un âge à demi barbare et non dans le plein midi de la civilisation moderne. L'enthousiasme pour la foi et la simplicité du moyen âge, si fervent il y a quelques années, s'est refroidi et ne se ranimera probablement plus de sitôt. Celui qui en étudie l'histoire ne contestera pas que ses héros, même les plus grands, ne sont, à certains égards, guère plus que des sauvages. Mais quand il approche des temps plus récents et qu'il voit de quelle façon, pendant les trois derniers siècles, les rois se sont comportés vis-à-vis de leurs sujets et les uns envers les autres, il oublie la férocité du moyen âge, saisi d'horreur devant la dureté de coeur, la perfidie, l'injustice, d'autant plus odieuses qu'elles se déguisent parfois sous le masque de la légalité, qui déshonorent les annales des monarchies militaires de l'Europe. Quant aux prétentions de l'Autriche moderne, toutefois, la vérité est que cette dispute sur la valeur de l'ancien régime n'a pas le moindre rapport avec elles. Le temps de la grandeur impériale était déjà passé, lorsque Rodolphe, le premier des Hapsbourgs, monta sur le trône ; et, durant ce qu'on peut appeler la période autrichienne, de Maximilien à François II, le Saint Empire ne fut pour l'Allemagne qu'un embarras et une entrave, que la malheureuse nation ne supporta que faute de savoir comment s'en délivrer. Les Allemands peuvent, s'il leur plaît, remonter jusqu'au vieil Empire pour prouver qu'ils ont été jadis un
peuple uni. Il n'y a pas de mal non plus à ce qu'ils comparent la politique du xnc siècle à celle du xix% quoique arguer de l'une à l'autre semble trahir un défaut de sens historique. Mais ce qui est réellement absurde, c'est de faire de François-Joseph d'Autriche le successeur de Frédéric de Hohenstaufen, et de chercher à justifier un dur et sordide despotisme moderne par l'exemple du modèle le plus achevé de la chevalerie, la plus noble création intellectuelle du moyen âge.
Nous ne sommes pas encore assez éloignés de l'Empire pour comprendre ou exposer convenablement son intluence sur le progrès européen. La montagne se dresse derrière nous; mais il nous faudra faire bien des lieues avant de pouvoir embrasser d'un coup d'œil ses pics, ses pentes et ses contreforts, nous en représenter la forme et en conjecturer la hauteur. L'Empire fut à la fois un etTet et une cause — une cause un peu moins puissante seulement que rÉglise — de la transmission aux peuples de l'Occident des arts et de la littérature de Rome. On n'en finirait pas si l'on voulait montrer de combien de manières diverses il affecta les institutions politiques du moyen âge et, par leur intermédiaire, celles du monde civilisé tout entier, La plupart des attributs de la royauté moderne, pour citer l'exemple le plus évident, appartenaient en principe et proprement à l'Empereur et lui ont été empruntés par les autres monarques. La doctrine jadis fameuse du droit divin eut la même origine. C'est à l'existence de l'Empire qu'est due surtout la pré-
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dominance du droit romain par toute l'Europe et l'importance pratique qu'il a prise de nos jours. Car, tandis que dans le sud de la France et dans l'Italie centrale, où la population sujette surpassait considérablement en nombre les conquérants, l'ancien système aurait dans tous les cas survécu, il est indubitable qu'en Allemaune, comme en Angleterre, un corps de droit coutumier tudesque se serait développé, s'il ne s'était heurté à la notion que, le monarque allemand étant le successeur légitime de Justinien, le Corpus Juris devait être appliqué à tous ses sujets. Cette idée étrange fut adoptée avec une foi si déterminée, que même la noblesse, qui détestait naturellement un système en faveur auprès de l'Empereur et des cités, dut admettre sa validité, et qu'avant la fin du moyen âge ' le droit romain régnait dans toute l'Allemagne. Si l'on considère quels grands services les écrivains allemands ont rendus et continuent à rendre généralement à l'étude de la jurisprudence savante en Europe, ce résultat sera loin de paraître insignifiant. Mais il fut suivi d'un autre d'une portée encore plus étendue. Lorsque, à la paix de Westphalie, une multitude de menues principautés eurent fait reconnaître formellement leur indépendance, la nécessité d'un code qui réglât leurs rapports devint pressante. Ce fut ce code que Grotius et ses successeurs tirèrent de ce qui était alors le droit privé de l'Allemagne, et qui devint ainsi le fondement sur lequel a été élevé, pendant les deux
1. Modifié bieu entendu par le droit canon et n'ayant pas supplanté le droit féodal quant au régime des terres.
derniers siècles, le système de la jurisprudence internationale. Ce système est en grande partie uni' création allemande ', et il n'aurait pu s'élaborer dans un pays où le droit romain n'eût pas été la source des notions légales et la base des codes positifs. C'est en Allemagne aussi qu'il s'introduisit tout d'abord dans la pratique, et avec un succès qui est le meilleur, quelques-uns pourraient dire le seul titre du Saint Empire aux souvenirs reconnaissants de l'humanité. Sous son égide protectrice, de petites principautés et des villes libres vécurent sans être molestées à côté d'Etats comme la Saxe et la Bavière, chaque membre du corps germanique sentant que les droits du plus faible d'entre eux équivalaient aux siens.
Le chapitre le plus important de l'histoire de l'Empire est celui qui retrace ses relations avec l'Église et la papauté. Le sacerdoce l'eut alternativement pour champion et pour ennemi. Au ix*^ et au x° siècle, les Empereurs travaillèrent à étendre la domination du Saint-Siège; au x^ et au xi^, ils le délivrèrent d'un abîme de fautes et de hontes pour en faire l'instrument de leur propre perte. La lutte commencée par Grégoire YII, quoiqu'elle fût politique plutôt que religieuse, inspira aux nations teutoniquos la haine des prétentions de la cour romaine. Cette lutte se termina, avec la mort du dernier Hohenstaufen, par la victoire du clergé, victoire qui, par l'abus qu'en firent les insolents et avides pontifes du xw*" et du xv'' siècle, devint
1. La Hollande était alors, clans l'usage, considérée comme allemande.
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plus désastreuse qu'une défaite. La colère, qui avait longtemps couvé dans le sein des nations septentrionales de l'Europe, "éclata au xvi'' avec une violence qui alarma ceux à qui elle avait jusque-là servi de sauvegarde et poussa les empereurs à devenir une fois de plus les alliés de la papauté et à partager sa mauvaise fortune. Mais il ne faut pas se méprendre sur la nature de cette alliance et de l'hostilité qui la précéda. C'est une erreur fort naturelle, mais pas moins grave pour cela, de supposer, ainsi que des auteurs modernes semblent souvent le faire, que les prétentions de l'Empire et du sacerdoce s'excluaient mutuellement, que chacun d'eux réclamait tous les droits spirituels et séculiers d'un monarque universel. Bien loin que ce soit là la vérité, nous voyons au moyen âge que les écrivains et les hommes d'État, même les empereurs et les papes en personne, reconnurent d'une façon expresse cette dualité de gouvernement d'institution divine : deux potentats, chacun suprême dans la sphère de son activité propre, Pierre dans les choses éternelles, César dans les choses temporelles. Leur position relative subit, il est vrai, dans le cours des temps, une altération signalée. A l'époque de Cliarlemagne, dans l'âge barbare de l'Europe moderne, où les hommes étaient et ne] pouvaient être gouvernés que par la force physique, l'Empereur joua en réalité, sinon en théorie, le plus grand rôle des deux. Quatre siècles après, sous le pontificat d'Innocent III, alors que le pouvoir des idées s'était fortifié dans le monde et était en mesure de combattre ou d'em-
ployer à son service les armes et les richesses des hommes, la balance inclinait de l'autre côté. L'autorité spirituelle est alors conçue comme d'une nature si haute et si sainte qu'elle doit inspirer et diriger l'administration civile. Nul ne propose cependant de supprimer cette dernière ou d'en abolir le chef : la grande lutte du xi" siècle et des deux suivants ne vise pas à l'anéantissement de l'un ou de l'autre de ces pouvoirs, mais roule uniquement sur le caractère de leur connexion. Hildebrand, le représentant typique de la papauté, requiert l'obéissance de l'Empereur au nom de sa propre responsabilité personnelle pour les âmes de leurs sujets communs; il demande, non pas que les fonctions du g-ouvernement temporel lui soient confiées directement à lui-même, mais qu'elles soient remplies conformément à la volonté de Dieu dont il est l'interprète. Le parti impérialiste se trouvait dans l'impossibilité de répondre à cet argument, car il ne pouvait dénier la suprématie du pape dans l'ordre spirituel, ni l'importance transcendante du salut éternel. Il était donc réduit à protester que l'Empereur, ayant été, lui aussi, institué par Dieu, ne relevait immédiatement que de Dieu, et à rappeler au pape que son royaume n'était pas de ce monde. Il n'y avait, en vérité, aucun moyen de sortir de cette difficulté, résultant de ce qu'on s'efforçait de séparer des choses qui se refusent à toute séparation, la vie intérieure et la vie extérieure, la vie future et la vie présente. Mais ce qu'il importe de remarquer ici, c'est que ni l'un ni l'autre des combattants ne poussa sa théorie à
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rexlrème, sentant bien que les litres de son adversaire reposaient sur les mêmes fondements que les siens. La lutte fut le plus âpre au moment où le monde entier avait une foi ardente dans les deux pouvoirs; Falliancc se conclut lorsqu'il cessa de croire au premier et se refroidit à l'égard du second ; à partir de la Réforme, l'Empire et la Papauté ne luttèrent plus désormais l'un contre l'autre pour la suprématie, mais l'un et l'autre pour l'existence. L'un est déjà tombé, l'autre tremble à tous les vents. Je parle, bien entendu, do la papauté, comme pouvoir séculier, mais non comme pouvoir spirituel.
Ce qu'on peut appeler la vie intérieure de l'Empire n'eut pas non plus sur l'esprit des hommes une influence moins considérable que celle que ses relations extérieures avec l'Ég-lise romaine exercèrent sur sa grandeur et sur son déclin. Au moyen âge, on concevait la communion des saints comme l'union formelle d'un corps de fidèles organisé, et on voyait la réalisation concrète de cette conception dans la société religieuse universelle , dont l'un des aspects était l'Église , l'autre l'Empire. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner le sens et la valeur de cette conception, la nature des liens qui existent ou doivent exister entre l'Église et l'État. Que la forme qu'elle prit au moyen âge fût toujours imparfaite, et qu'elle finît par se raidir et s'immobiliser, les événements se sont chargés de le démontrer. Mais c'est elle qui sauva les peuples européens de l'isolement, de l'étroitesse, de cet exclusivisme jaloux qui s'opposèrent au développement des
civilisations primitives et que nous voyons à Tlieure qu'il est peser lourdement sur les royaumes de r( )rient; c'est elle qui leur inspira cette émulation pour la science et le travail en commun qui est la condition, sinon la source, de toute culture et de tout progrès véritables. De même, en elîet, que l'Empire romain avait jadis forcé pour la première fois les nations à se soumettre à un joug- commun, de même le Saint Empire, au moyen âge, sauvegarda le sentiment de la fraternité entre tous les hommes, de cette société universelle, sublime unité derrière laquelle toutes les différences secondaires disparaissaient.
En qualité de monarques despotiques réclamant le monde pour royaume, les Empereurs teutons se heurtèrent d'abord à trois principes, dont leurs précurseurs de l'ancienne Rome avaient entièrement triomphé : la nationalité, l'aristocratie et la liberté populaire. La lutte qu'ils engagèrent contre le premier des trois se termina par sa victoire et l'émancipation successive de l'Angleterre, de la France, de la Pologne, de la Hongrie, du Danemark, de la Bourgogne et de l'Italie. Le second, sous la forme de la féodalité, les menaça toujours, même en paraissant se donner à eux et les servir, et réussit, après le Grand Interrègne, à détruire leur force effective en Allemagne. Les guerres et les successions transformèrent les nombreuses principautés indépendantes , issues des grands iiefs, en un petit nombre de monarchies militaires, ne reposant ni sur cette rude loyauté, base des royaumes féodaux, ni sur les devoirs religieux
<4 la tradition, comme l'Empire, mais sur la force physique plus ou moins déguisée sous des apparences légales. Ce qui prouve que Fliostilité du troisième à l'Empire fut accidentelle plutôt que fatale, c'est que précisément les mêmes monarques qui s'efforçaient d'écraser les cités lombardes et toscanes favorisèrent l'essor des villes libres de l'Allemagne. Aflirmant les droits de l'individu dans le domaine de la religion, la Réforme affaiblit l'Empire en niant la nécessité de l'unité extérieure en matière spirituelle : l'extension au monde séculier de ce même principe, dont la pleine intelligence est encore refusée aux Allemands, eût porté le coup de grâce à la doctrine de l'absolutisme impérial , s'il n'avait rencontré un ennemi plus intime et plus implacable dans la tyrannie des princes. Ce n'est pas l'effet d'une simple coïncidence si la proclamation de la liberté de conscience avait commencé à l'ébranler, et si celle de la liberté d'action due au mouvement révolutionnaire, dont le monde a vu le début sans le comprendre, en 1789, et dont nous n'entrevoyons pas encore la fm, est devenue la cause indirecte du renversement du Saint Empire.
Sa chute, au milieu de la grande convulsion qui changea la face de l'Europe, marque une ère dans l'histoire, une ère dont les événements nous dévoilent chaque année plus clairement le caractère : l'ère de la destruction des vieilles formes, des vieux svstèmes — et des reconstructions nouvelles. Le dernier exemple en est le plus mémorable. Sous nos yeux, l'œuvre que
Théodoric et Louis II, Guido et Ardoin et le second Frédéric tentèrent en vain, s'est accomplie grâce à la ferme volonté du peuple italien. La plus belle province de l'Empire, pour laquelle les Franconiens et les Souabes guerroyèrent si longtemps, est aujourd'hui une monarchie autonome sous le sceptre d'un successeur de ce comte bourguignon. Ce successeur, que Sigismond nomma vicaire impérial en Italie, maintenant qu'il occupe l'ancienne capitale, pourrait s'intituler « roi des Romains » à meilleur droit que pas un des Byzantins, des Franks et des Autrichiens, depuis l'époque où Constantin abandonna le Tibre pour le Bosphore. N'étant plus désormais la proie de l'étranger, l'Italie peut oublier le passé et sympathiser avec les efforts vers l'unité nationale de son vieil ennemi : efforts contrariés par tant d'obstacles qu'ils semblaient il y a quelques années à peu près désespérés , couronnés actuellement d'un succès , incomplet encore sans doute, mais que l'avenir achèvera. Si, en effet, le mot ({"empire allemand n'indique pas une monarchie unie, il indique cependant non seulement une nation, mais encore un Etat, — un Etat dont la force réside dans la communauté d'intérêts et de sentiments qui en relie les membres et au sein duquel cette unité de sentiments, fondée sur les glorieux souvenirs du moyen âge, promet de devenir, avec les générations successives, plus vigoureuse et plus sûre. Il serait oiseux de spéculer sur les formes nouvelles qui sortiront de cette reconstruction générale. On peut toutefois hasarder cette
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prédiction : qu'il n'y aura probablement plus de monarchie universelle. Les rapports qui se multiplient et les prog-rès de la pensée ont beaucoup contribué à modifier le caractère des distinctions internationales, substituant à l'ignorance, aux préjugés, à la haine, une sympathie féconde et la conscience d'un intérêt commun à tous. Ils n'ont pas diminué leur force. Aucun de ceux qui parcourront l'histoire des trois derniers siècles, aucun de ceux, en particulier, qui étudieront attentivement la carrière de Napoléon, ne croira possible pour aucun État, quelles que soient son énergie et l'étendue de ses ressources matérielles, de reprendre dans l'Europe moderne le rôle de l'ancienne Rome, et de rassembler en une vaste association politique des races dont l'individualité nationale a été se déterminant avec plus de netteté d'âge en âge. Néanmoins, si les liens nationaux sont, au total, à la fois plus forts et plus nobles qu'ils ne l'ont jamais été, nous en sommes redevables dans une large mesure à Rome et au Saint Empire. Le dernier historien de Rome, après avoir récapitulé les fruits que le monde a retirés des entreprises de son héros, termine son traité en ces termes : « Il y avait dans le monde, tel que le trouva César, le riche et noble héritage des siècles passés, et une abondance infinie de splendeurs et de gloires, mais peu de générosité d^esprit, encore moins de goût, pas la moindre de ces joies que donne et qu'entretient la vie. C'était vraiment un monde vieilli et que tout le patriotisme fécond de César ne pouvait plus rajeunir. Les rou-
geiirs de l'aube ne roparaisseent que lorsque la nuit s'est tont à fait dissipée. Pourtant, grâce à lui, les races si tourmentées des rives de la Méditerranée jouirent d'un soir tranquille après une journée étouffante; et quand, après une longue nuit historique, un jour nouveau brilla encore sur les peuples, et que de jeunes nations, avec l'élan d'une liberté qui ne connaissait d'autre frein qu'elle-même, commencèrent leur course vers des buts différents et plus élevés, il y en eut beaucoup parmi elles où les germes déposés par César avaient fructifié, beaucoup qui lui durent — comme elles lui doivent encore — leur personnalité nationale \ »
Si ce fut là la gloire du grand Jules, du premier fondateur de l'Empire, ce fut aussi celle de Gliarlemagne, son second fondateur, et de plus d'un de ses successeurs tudesqucs. L'œuvre de l'Empire consista, au moyen âge, à se détruire lui-même; il encouragea, tout en paraissant les combattre, les nationalités destinées à le remplacer. Il dompta les races barbares du Nord et les contraignit à se civiliser. Il sauva les arts et la littérature de l'antiquité. A une époque de violence et d'oppression, il fit un devoir à ses sujets d'obéir par raison à une autorité qui avait pour mot d'ordre : paix et religion. Il conserva vivante, au moment où les haines nationales étaient le plus âpres, la notion d'une grande communauté européenne. Or, faire tout cela, n'était-