Mommsen, Romische Geschiclitc, III, vers la fin
ce pas abolir la nécessité (l'un pouvoir centralisateur et despotique comme le sien, disposer les hommes à bien user de l'indépendance nationale, leur apprendre à s'élever jusqu'à la conception de l'activité spontanée et k cette liberté qui est supérieure à la loi sans lui être contraire et à laquelle l'indépendance nationale elle-même, si elle est réellement un bienfait, ne doit être qu'un moyen de parvenir? Ceux qui observent quelle a été la tendance des événements depuis 1189, et qui se rappellent combien de crimes et de calamités du passé ne sont encore qu'à demi réparés, ne sauraient s'étonner de voir d'honnêtes gens soutenir avec conviction que ce qu'on appelle « le principe des nationalités » est la forme parfaite et définitive du développement politique. Cette apologie dépourvue de discernement n'est après tout qu'un nouvel aspect de l'ancienne erreur. Si l'histoire, en général, ne nous mettait en garde contre l'habitude de prendre les problèmes et les conditions de notre propre temps pour ceux de tous les temps, l'avertissement que nous donne celle de l'Empire pourrait à la rigueur nous suffire. D'Auguste à Charles-Quint le monde civilisé tout entier a cru que l'existence de l'Empire faisait partie de l'ordre éternel des choses, et les théologiens chrétiens, rivalisant en cela avec les poètes païens, ont déclaré que, lorsqu'il périrait, le monde périrait avec lui. Pourtant l'Empire a disparu, le monde est encore là et ne s'aperçoit guère du changement.
Ce n'est là qu'une petite partie de ce qu'on pour-
rait (lire sur un sujet presque inépuisable, inépuisable moins par son étendue que par sa profondeur, moins parce que la matière en est infinie que parce que, avant que nous y pénétrions, il nous restera plus encore à exprimer parce que c'est inexprimable. Car ce qu'il y a à la fois de plus nécessaire et de plus difficile à faire, c'est de considérer l'Empire comme un tout : une institution unique dans laquelle se concentre l'histoire de dix-huit siècles, dont la forme extérieure reste la même pendant que se transforment sans cesse son essence et son esprit. C'est lorsque nous voulons nous placer à ce point de vue que les difficultés d'un aussi vaste sujet se font sentir dans toute leur force. Qui a jamais pu décrire le prestige que la Papauté a jadis exercé sur le cœur et l'imagination des hommes ? Les personnes, s'il en est <?ncore, qui ne voient rien en elle qu'une sorte de mancenilier gigantesque versant le poison du mensonge et de la superstition, planté et cultivé par l'ennemi de l'humanité, ne sont guère plus éloignées de comprendre le mystère de sa nature que le philosophe politique complaisant, qui explique avec des phrases précises la marche qu'elle a suivie pour se développer , en analyse le mécanisme ingénieux , énumère et pèse les intérêts sur lesquels elle s'appuyait et donne comme conclusion une espèce de tableau synthétique de ses résultats en bien et en mal. Le Saint Empii'e défie de même toute description ou toute explication ; non qu'il soit impossible de découvrir les croyances qui l'ont créé et soutenu,
CONCLUSION ol3
mais parce que la puissance de ces croyances échappe en partie à des hommes dont les esprits ont reçu une culture différente et dont Timagination s'est passionnée pour un autre idéal. Comment pouvonsnous espérer, nous qui vivons au xix^ siècle, arriver jamais à comprendre les idées qui remplissaient l'esprit de Jules César, lorsqu'il posa les fondations sur lesquelles Auguste put bâtir, — de Charte magne, lorsqu'il releva ce majestueux édifice, — de Barberousse et de son petit-fils, lorsqu'ils cherchaient à en prévenir la ruine qui le menaçait fatalement? Elles en sauront un peu davantage, les générations futures qui jugeront le moyen âge plus équitablement que nous, plongés que nous sommes encore au milieu de la réaction qui l'attaque sans réserves, et auxquelles il sera donné de voir et de comprendre de nouvelles formes politiques dont nous ne pouvons pas même soupçonner la nature. Leur champ de vision étant plus vaste que le nôtre, elles verront aussi bien des choses moins nettement. L'Empire, qui, pour nous, se profile encore puissamment sur l'horizon du passé, déclinera pour elles de plus en plus à mesure qu'elles s'enfonceront dans l'avenir. Mais son importance dans l'histoire universelle, il la conservera toujours. Car c'est en lui que s'était absorbée la vie de l'ancien monde et que celle du monde moderne a pris naissance.