‹ Le Saint empire romain germanique et l'Empire actuel d'AllemagneChapitre 116 sur 133 · Voir L. K. .^îgjdi, Ans dem Jahre · texte numérisé non relu

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de r Allemagne du Nord, étaient pour la plupart possédés du même esprit de réaction que leurs deux grands voisins ; leur gouvernement était rude et despotique; ils n'accordaient rien ou presque rien aux réclamations de leurs sujets et se tenaient toujours prêts, surtout depuis que la révolution de 1830, en France, eut renouvelé leurs alarmes, à réprimer les manifestations les plus inofFensives en faveur de l'unité nationale. Cette unité paraissait alors plus éloignée que jamais. Tant que l'ancien Empire avait duré, princes et peuples avaient reconnu pour chef commun l'Empereur et vécu sous une constitution qui, bien que modifiée, provenait d'une époque où la nation ne formait qu'un Etat unique et puissant. Au moment où nous sommes, par la médiatisation des principautés inférieures, l'extinction des chevaliers de l'Empire, l'absorption de toutes les villes libres sauf quatre, la classe qui avait servi de lien entre les princes et le gros de la nation avait disparu; les souverains, en devenant moins nombreux, étaient devenus plus isolés et plus indépendants; ils étaient membres de la communauté européenne plutôt que de la communauté allemande. Cet effet moral de la guerre de la délivrance, sur lequel on avait tant compté tout d'abord, semblait être maintenant tout à fait ruiné et pour jamais.

En même temps, les libéraux allemands luttaient contre cet immense désavantage de n'avoir aucun moyen d'agitation légitime et constitutionnel, aucun levier, pour ainsi dire, avec lequel ils pussent soulever

la masse de leurs concitoyens. Ce n'étaient que des orateurs et des écrivains, parce qu'il ne leur était pas loisible d'être autre chose; des rêveurs et des théoriciens, comme on les appelait, sans réfléchir, dans des pays plus fortunés, parce que le champ de la politique pratique leur était fermé. Il y avait bien peu d'Etats qui eussent des assemblées représentatives; et là même, elles étaient trop peu nombreuses et trop bornées dans leurs pouvoirs pour être capables de stimuler l'ardeur politique de leurs constituants. La Prusse elle-même n'eut un parlement pour la monarchie tout entière qu'en 1847 ; jusque-là elle n'avait eu que des « Landes Stande » locaux, Etats ou Diètes pour chaque province en particulier.

Le parti libéral avait à lutter pour deux objets : établir ou développer les institutions libres dans les divers États, consommer l'unité nationale. Relativement au premier, on remarquera que la passion toute pure de la liberté abstraite n'a jamais produit un grand mouvement populaire. Des Anglais, des Suisses, des Américains peuvent, par suite d'une longue habitude, la regarder comme essentielle à la félicité nationale; mais on la désire en général plutôt comme moyen que comme fin; et il faudra toujours, pour indisposer un peuple et le pousser à s'insurger, ou qu'on le blesse dans son orgueil et ses traditions en lui retirant des libertés dont il jouissait jusque-là, ou bien qu'un gouvernement inflige à ses sujets des maux positifs qui les troublent dans leur vie quotidienne, leur religion, leurs relations sociales et privées. Or, en Allemagne,

et particulièrement en Prusse, on ne connaissait plus de libertés pareilles depuis les temps primitifs; et il y avait, en réalité, peu de griefs dont on put sérieusement se plaindre. A partir de Frédéric le Grand, le pavs avait été bien administré et lionnêtement ; les consciences y étaient libres, le commerce et l'industrie prospéraient, les impôts ne pesaient point, la censure delà presse ne vexait pas les citoyens ordinaires, et les autres restrictions imposées à la liberté individuelle n'étaient pas différentes de celles auxquelles les sujets de toutes les monarcbies continentales étaient accoutumés. L'babitude de la soumission l'emportait; et il y avait sur bien des points im sentiment prononcé de fidélité, irrationnel peut-être, mais non moins puissant à cause de cela, envers les vieilles maisons régnantes. Dans plusieurs des petits Etats, le g^ouvernement était, il est vrai, fort mauvais, et la conduite arbitraire des souverains aurait bien pu y provoquer des révoltes. La IIosse-Gassel, par exemple, était gouvernée par les indignes favoris d'un prince singulièrement méprisable; dans le Hanovre, le roi Ernest- Auguste, à son avènement au trône, en 1837, abolit d'un trait de plume la constitution octroyée par son prédécesseur Guillaume. Mais ces Etats étaient trop exigus pour que la vie politique put s'y développer avec vigueur; la noblesse y dépendait de la cour et était portée à se ranger de son côté; le pouvoir de la Confédération était toujours suspendu à l'iiorizon comme un nuage orageux, prêt à fondre partout où le bon plaisir de l'Autricbe l'exigerait. Il

était, par conséquent, assez malaisé pour les libéraux d'amener leurs compatriotes à agir avec énergie et de concert; et lorsque les gouvernements jugeaient bon de réprimer leurs tentatives d'agitation, ils pouvaient le faire avec rudesse et sans guère s'inquiéter des conséquences.

En travaillant à substituer un Etat allemand unifié à la multitude des petites principautés, le parti du progrès se trouvait dans une position encore plus désavantageuse. Qu'il y eût un vœu sentimental en sa faveur, cela était certain ; mais ce n'était qu'un sentiment, qu'une idée, qui influait puissamment sur les imaginations ardentes, qui avait peu de prise sur le monde des faits et de la réalité, peu d'attrait pour le tranquille bourgeois ou le paysan, dont les rêves ne dépassaient pas les limites de la vallée qu'il babitait. Quelques bienfaits pratiques considérables devaient être sans aucun doute le résultat de sa réalisation, tels que l'établissement d'un code de lois unique, une exécution meilleure des grands travaux publics, la protection de la nation contre les attaques de la France et de la Russie; mais ces objets étaient de ceux dont il est difficile de faire toucher du doigt l'importance à la moyenne des citoyens en temps de paix. Puis, où le mouvement commencerait-il? Pas dans la Diète fédérale, à coup sur, car elle se composait des représentants des princes, qui devaient être les premiers à en soutTrir. Pas dans les législatures locales, car elles n'avaient aucune autorité pour trancher ces questions et auraient été promptement réduites au silence, au

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moindre effort qu'elles auraient fait pour les discuter de manière à agir sur la politique de leurs maîtres. Ce n'était donc que par l'intermédiaire d'une presse soigneusement surveillée, et, accidentellement, dans des réunions sociales ou littéraires, que l'on pouvait adresser un appel à la nation ou entretenir le semblant d'une agitation. Le point d'appui manquait; tout se passait en aspirations et rien de plus; et voilà pourquoi ce mouvement, auquel tant de nobles cœurs et de hautes intelligences se dévouèrent en Allemagne (quoique ses deux plus grands hommes s'en tinssent à l'écart), fit pendant maintes années si peu de progrès en apparence. Le Zollverein (union douanière) fut créé, il est vrai, et devint comme un trait d'union dont les avantages se firent bientôt sentir; mais il était dû à l'initiative de la Prusse et des divers États qui adoptèrent ses vues l'un après l'autre, non à la Diète procédant à une œuvre nationale. En même temps, on maintenait le système répressif le plus sévère : la Prusse, quoique gouvernée alors par un monarque plus libéral, Frédéric-Guillaume IV, se taisait; l'influence de Metternich dominait encore.

La Révolution de 1848 éclata sur ces entrefaites. La France, comme autrefois, battit le rappel pour le continent. La monarchie de Louis-Philippe s'écroula avec un fracas qui retentit à travers l'Europe; tous les trônes allemands ou italiens chancelèrent sur leur base. A Vienne, à Berlin, à Dresde, à Munich, sans parler des capitales moindres, firent explosion, les uns sur-le-champ, les autres plus tard, des soulève-

menls plus ou moins formidables; les princes terrifiés promirent ou accordèrent des constitutions; la Diète Fédérale, après une déclaration précipitée en faveur des libertés auxquelles elle s'était opposée si longtemps, abdiqua pour faire place à un parlement national, qui fut convoqué dans les régies et se réunit à Francfort, le 18 mai 1848. Cette Assemblée élut comme administrateur de l'Empire (Reicbsverweser) l'archiduc Jean d'Autriche et se mit à élaborer une constitution pour l'Allemagne unifiée. D'après sa rédaction, achevée au commencement de 1849, l'Allemagne devait être un Etat fédéral, sous un empereur héréditaire, irresponsable, mais entouré de ministres responsables ; avec un parlement composé de deux chambres représentant, la première, les Etats, membres de l'Empire — la seconde, le peuple. Le 28 mars, l'Assemblée offrait la dignité impériale au roi de Prusse ^ Il hésita à l'accepter sans le consentement des autres souverains, et, juste un mois après, la refusa définitivement, de peur d'exciter la jalousie do quelques-uns des princes , quoique vingt-neuf d'entre eux eussent déjà donné leur approbation à ce

1. En 1847, alors que la situation paraissait assez calme, Frédéric- Guillaume IV avait ouvert des négociations avec l'Autriclie dans le but de perfectionner la constitution de la Confédération et d'obtenir de meilleures dispositions pour la défense commune et les communications intérieures. Pendant la révolution de Berlin, en mars l8iS, il s'était comporté avec irrésolution, sans doute, mais en témoignant d'une sympathie réelle pour le peuple. Il l'éprouvait au fond, et souhaitait cordialement tout ensemble le bien-être et, jusqu'à un certain point, la liberté de son peuple et la grandeur de l'Allemagne; mais son esprit était malheureusement embarrassé de notions sur le droit divin et de divers autres sentiments bizarres empruntes au moyen âge.

plan ; il avait en aversion plusieurs articles de la nouvelle constitution el se sentait trop faible et trop indécis pour prendre le gouvernail de l'Allemagne à une heure de difficultés et de confusion pareilles. Son refus frappa les libéraux d'un découragement profond et, comme l'avenir le prouva, fatal, car il les désunit et ruina l'espoir qu'ils avaient conçu d'un puissant appui matériel. L'assemblée de Francfort siégea néanmoins quelques mois encore, puis, après avoir émigré à Stuttgard, elle dégénéra enfin en une sorte de parlement-croupion et fut supprimée par la force, tandis que la Prusse, de concert tout d'abord avec le Hanovre et la Saxe, proposait d'autres projets d'organisation nationale, projets moins vastes et calqués sur ceux de 1785 et de 1806, mais qui n'aboutirent jamais à rien \ Dans l'intervalle, les g-ouvernements s'étaient remis de leur première alerte. L'Autriche avait reconquis le nord de l'Italie et avait, avec l'aide de la Russie, écrasé les Madgyars; la France, 011 Louis-Napoléon était déjà président, avait rétabli le pape ; partout ailleurs en Europe le tlot de la réaction montait rapidement. En iSoO, l'Autriche et la Prusse dépouillèrent l'archiduc Jean de l'ombre de pouvoir qui lui restait encore comme Reichsverweser, et, dans les conférences d'Olmûtz, la Prusse reprit son attitude soumise à l'égard de la politique autrichienne. Vers le milieu de 1831, la Confédération fut replacée sur son ancienne base, aussi incapable que

1. Ils fLireat l'objet d'un débat prolongé au sein d'une assemblée convoquée à Gotha.

jamais de bien faire, aussi puissante pour le mal, et, on peut l'ajouter, aussi désireuse d'user de cette puissance pour supprimer les institutions libres dans les Etats les plus avancés.

Toutefois, les effets du grand soulèvement de 1848 ne furent pas perdus pour l'Allemagne, pas plus que pour l'Italie et la Hongrie. Il avait fait voir la possibilité, et même pour un moment la réalisation de choses qui n'avaient été jusque-là que do pures visions; il avait éveillé un vif intérêt politique dans le peuple, animé toute son existence, et lui avait inspiré en faveur de l'unité nationale un sentiment qu'il ne connaissait plus depuis 1814. En montrant aux gouvernements à quel point étaient peu sûrs les fondements du pouvoir arbitraire, il les avait rendus moins réfractaires à accepter des changements; il avait appris aux peuples combien peu il fallait attendre de la bonne volonté spontanée des princes. Aussi, à dater de cette époque, et après que le premier mouvement de réaction se fut donné cours, on peut observer un progrès réel , bien que lent , vers un régime de liberté constitutionnelle. Dans quelques-uns des Etats secondaires, dans celui de Bade en particulier, ce fut bientôt la politique du gouvernement d'encourager le parlement local à agir; et l'assemblée prussienne devint, par sa longue et ardente lutte contre la couronne, une école politique d'une valeur considérable pour le reste de l'Allemagne, non moins que pour la Prusse elle-même.

Les événements de 1848-1850 firent encore quelque

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chose de très efficace pour les Allemands , si l'on peut dire qu'ils en eussent besoin : ils leur démontrèrent l'inutilité absolue d'attendre quoi que ce fût de la Confédération. Pendant les seize dernières années de son existence, la Diète fédérale ne fit rien de national, si nous exceptons un code g-énéral de commerce publié avec sa sanction. Ses délibérations s'étaient bien longtemps poursuivies en secret; sa parole n'avait point d'autorité vis-à-vis des princes étrangers, et sa conduite dans la question qui commençait de nouveau à agiter l'Allemagne, la succession du Schleswig-Holstein et les relations de ces duchés avec la couronne danoise, était pleine d'indolence et d'irrésolution.

Le rétablissement de la constitution fédérale, en 1850-31, ne fut regardé alors que comme provisoire, accepté uniquement que parce que l'Autriche et la Prusse ne purent être amenées à s'entendre sur aucun autre plan; et les projets de réforme qui émanèrent à ce sujet, tantôt des gouvernements, tantôt des associations volontaires, maintinrent sans cesse sous les yeux du peuple la question de la réorganisation de l'Allemagne et de l'établissement d'un mode quelconque d'unité nationale. Aussi, quoique rien ne se fit et que les fastidieuses discussions qui s'éternisaient excitassent la risée des autres nations, la voie se frayait secrètement, mais sûrement pour une révolution. En 1839, les libéraux organisèrent ce qu'on appela l'Union nationale (National-Verein), une association qui compta de nombreux membres dans près-

que tous les Etats allemands, et, parmi eux, beaucoup do publicistes et d'hommes de lettres distingués. Elle tenait des séances générales de temps en temps; et, quand l'occasion s'en présentait, son comité permanent publiait des brochures et des manifestes expliquant les vues et défendant la politique du parti. Cette politique n'était pas très bien définie, du moins en ce qui concernait les mesures pratiques à prendre, mais le but suprême en était suffisamment clair : unir toute l'Allemag-ne en un État fédéral (républicain ou monarchique) et, s'il était nécessaire, en exclure absolument l'Autriche. Ce dernier point lui valut, des adhérents de l'Autriche et des conservateurs allemands en général, le nom de parti de la Petite Allemagne (Kleindeutsch) ; ceux-ci, prenant le titre de parti de la Grande Allemagne (Grossdeutschen, c'est-à-dire, partisans d'une Allemagne qui englobât l'Autriche), fondèrent en 18G2 une association rivale, appelée l'Union pour la réforme, qui eut aussi ses séances et publia ses manifestes. Elle fut énergiquement soutenue par le Hanovre, la Bavière et le Wurtemberg-, relativement peu par les États moyens, et encore moins, bien entendu, par la Prusse. Sa politique était surtout défensive, tandis que l'Union nationale, dont les tendances eussent naturellement été prussophiles et offensives, se voyait entravée par l'attitude résolument réactionnaire que semblaient avoir prise le roi de Prusse et ses ministres dans les affaires de leur royaume. Un conflit au sujet de l'organisation et de la paye do l'armée s'était cngag-é entre le gouvernement et la Chambre, conflit qu'en-

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venimèrent d'abord l'avènement au trône du roi Guillaume T'' (jusque-là rég-ent), esprit imbu d'idées féodales, dont la déclaration en faveur du principe du droit divin, lors de son couronnement à Kœnigsberg', avait surpris et mécontenté les hommes réilécliis, et plus tard le choix, pour la direction du ministère, d'un homme d'État que l'on supposait être alors le champion de la tyrannie et du système féodal, et même de l'alliance autrichienne. Pendant la lutte qui sévit de 1862 à 1864 et qui parut par moments la menacer d'une révolution, il fut impossible à l'Allemagne d'espérer n'importe quoi d'un pouvoir qui refusait d'appliquer au dedans le régime constitutionnel et qui traitait les représentants du peuple avec une rudesse sous laquelle personne ne pouvait deviner que se dissimulait en réalité une communauté de but.

Les libéraux du Sud et de l'Ouest étaient, par suite, franchement disposés, en 1863, à abandonner la Prusse à son instinct réprouvé, et l'Autriche s'imagina qu'une occasion favorable s'offrait à elle. Encouragé par le succès partiel qui avait couronné ses efforts pour unir et pacifier les diverses provinces de la monarchie par la création d'un conseil impérial (Reichsrath), le comte Schmerling, premier ministre de l'Autriche, conçut l'espérance de recouvrer, par un appel à la nation, l'ancienne prépondérance des Hapsbourgs et de rejeter à l'arrière-plan la Prusse, devenue impopulaire. En conséquence, au mois d'août 1863, l'Empereur François-Joseph invita les princes régnants et les délégués des Villes libres à se joindre à lui à

Francfort pour discuter un projet de réforme fédérale, qu'il y exposa et qui, tout en augmentant le pouvoir de l'Autriche, paraissait affermir les liens de la Confédération et introduire, bien que d'une façon insuffisante, un élément populaire dans sa constitution. Il ne manqua au rendez-vous qu'un seul personnage; il est vrai que c'était le roi de Prusse. Il avait pris, l'année précédente, comme premier ministre, Otto- Edward-Léopold, seigneur de Bismark-Scliônliausen dans la Vieille Marche de Brandebourg, un homme qui, ayant été député de la Prusse à la Diète fédérale de 1851 à 1859, avait appris par expérience la faiblesse de ce corps et son asservissement à l'Autriche, et devenait de jour en jour plus impatient d'employer une méthode plus expéditive, et au besoin plus violente, que les discussions diplomatiques pour sortir de l'impasse où l'on se trouvait acculé. Sur son avis, la cour prussienne refusa de se prêter en quoi que ce fût au projet autrichien, qui échoua par suite; et la Diète put arriver sans autre trouble à la fin de sa carrière peu glorieuse.

L'Autriche se serait toutefois efforcée probablement d'exécuter son projet, si une nouvelle question n'avait surgi tout à coup, qui tourna d'un autre côté toutes les pensées, modifia derechef les relations tles puissances allemandes les unes envers les autres, devint enfin la cause de la dissolution de la Confédération elle-même. En novembre 1863 mourut le roi de Danemark Frédéric YII; et le conflit, prévu et retardé depuis si longtemps entre les Danois elles Allemands,.

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à l'occasion do leurs droits respectifs sur le Schleswig- Holstein, éclata avec une violence inattendue.

La constitution danoise de 1855 avait incorporé ces deux duchés au Danemark sans aucunes réserves, quoique le Holstein eut toujours fait partie de l'Allemagne, que le Schleswig- lui fût indissolublement uni en droit, et même que les habitants du Schles- "*>

wig- fussent en g-rande majorité de langue allemande. La Diète fédérale avait protesté, longtemps auparavant, contre cette constitution qui faisait infraction à ses droits; mais ce ne fut qu'en octobre 1863 qu'elle décréta l'exécution fédérale contre le Danemark. Lorsque, quelques semaines après, Christian IX eut succédé au trône en vertu des arrang-ements que Frédéric VII avait été autorisé à faire par le traité de Londres de 1852, aucune mesure n'avait été prise encore pour assurer les effets du décret. Mais les reg-ards de l'Europe s'étaient fixés à l'instant sur le nouveau souverain, auquel on contestait son titre, et quand, sous la pression d'une populace surexcitée à Copenhague, il eut approuvé la constitution qui incorporait les duchés au Danemark, il se vit aussitôt, lui et son royaume, livré aux hasards de la lutte. Le prince Frédéric d'Augustenbourg- * revendiquait le Schleswig- et le Holstein et avait l'appui non seulement d'un parti considérable dans les deux duchés, mais encore de l'opinion universelle en Allemag^ne,

1. Le prince Frédéric n'avait jamais consenti aux arrangements de Frédéric VII et soutenait que la renonciation de sou père aux droits de sa famille ne le liait pas.

qui voyait dans sa candidature la seule chance de les sauver des Danois. L'agitation y prit bientôt une allure violente et d'autant plus rapide que cette question était une de celles qui ralliaient toutes les sectes et tous les partis. L'Union nationale et l'Union pour la Réforme se réunirent, fraternisèrent et nommèrent en commun un comité permanent, qui lança des proclamations au peuple , organisa des unions pour le Schleswig-Holstein d'un bout à l'autre du pays, et provoqua l'enrôlement de bandes de volontaires qui se précipitèrent à la frontière. La Diète fédérale même, quoique l'opposition de la Prusse et de l'Autriche l'eut empêchée de reconnaître Frédéric comme duc, procéda (contre le vœu de ces puissances) à l'exécution fédérale résolue par elle en envoyant, en décembre 1863, un corps de Saxons et de Hanovriens occuper le Holstein.

La Prusse avait un rôle difficile à jouer; elle le joua avec une habileté consommée. Ses ministres répugnaient à soutenir le prince d'Augustenbourg-, et parce qu'elle était liée envers le Danemark comme une des signataires du traité de Londres ', et parce que leurs vues sur l'avenir comportaient d'autres éventualités qu'il eût été prématuré alors de révéler. Mais si le désir et le cri de la nation les contraignaient à agir, la prudence leur commandait de n'agir point seuls. Il était essentiel d'entraîner l'Autriche avec

1. La Confédération n'était pas engagée par le traité de Londres, qui n'avait jamais été soumis à la Diète. L'Autriche et la Prusse l'étaient.

eux, non seulement parce qu'on pouvait avoir besoin de l'alliance autrichienne si l'Angleterre, la France ou la Russie menaçaient de déclarer la guerre, mais encore parce qu'on pouvait, de cette façon, lui faire partager l'impopularité que ses lenteurs dans la cause nationale commençaient à valoir à la Prusse, et parce qu'on l'éloignait ainsi de la Bavière, du Hanovre et des autres États secondaires avec lesquels elle avait entretenu , surtout jusqu'au Cong-rès de Francfort, les rapports les plus étroits et les plus affectueux. Lorsqu'il se fut assuré de la coopération de l'Autriche, grâce, d'une part, à ses craintes adroitement exploitées au sujet du caractère démocratique et presque révolutionnaire que prenait en Allemagne l'agitation en faveur du Schleswig-Holstein, — de l'autre, à son intention bien arrêtée de ne pas laisser la Prusse gagner quelque avantage en agissant seule contre le Danemark, — le gouvernement prussien résolut d'enlever à la Diète le règlement de la querelle, de façon à décider du sort des deux duchés dans le sens le plus favorable à ses propres plans pour la reconstitution de l'Allemagne du Nord. En conséquence, la Prusse et l'Autriche invoquèrent, comme elles y étaient indubitablement autorisées, certaines clauses du traité de Londres où étaient reconnus les droits particuliers du Schleswig-, et sommèrent le Danemark d'abroger sur-le-champ la loi du 18 novembre 1863 qui incorporait définitivement le Schleswig- à la monarchie danoise. Sur le refus des Danois, une forte armée prussienne et autrichienne

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se répandit dans les duchés, non sans exciter une véhémente indignation chez les libéraux prussiens, comme aussi dans le reste de l'Allemagne, qui s'imaginèrent que le but de cette invasion était de réprimer le mouvement national, d'expulser le prince Frédéric, et de livrer le Schleswig' à Christian IX. Ils furent bientôt mieux informés. Dès les premiers jours de l'année 1864, l'armée coalisée franchit le Danewerk, prit d'assaut Diippel, couvrit le Jutland et tint le roi et le peuple danois complètement à sa merci. Une conférence s'ouvrit à Londres, mais se sépara sans aucun résultat ; et quand les Allemands reprirent les l^ostilités et qu'il fut évident que les secours attendus de l'Angleterre, de la Russie ou de la France * ne viendraient pas, le Danemark se soumit et, par le traité de Vienne (octobre 1864), céda sans condition le Schleswig, le Holstein et le Lauenbourg aux puissances alliées. La Prusse évinça alors les Saxons et les Ilanovriens du Holstein, et commença de s'y fortifier et de pourvoir à l'administration des territoires qu'elle y occupait, tandis que l'Autriche, voyant

1. Ou crut généralement que la Russie ne secourut pas les Danois à cause des obligations dont elle était redevable à la Prusse depuis rinsurreclion polonaise, et que Louis-Napoléon refusa de bouger, dégoûté par le froid accueil qu'avait rencontré peu auparavant sa proposition d'un congrès général européen. L'iuaction de l'Angleterre fut attribuée, sur le continent, en partie à l'influence personnelle de sa souveraine, en partie à l'empire supposé de la doctrine de ■< la paix à tout prix ». Mais elle était due en réalité, pour la plus grande part, à ce fait que les hommes d'État et les publicistes anglais avaient reconnu, après examen, que les Danois étaient évidemment dans leur tort, quoiqu'il soit hors de doute (jue l'hésitation de la France, sans l'appui de laquelle c'eût été folie de s'engager, ait été pour beaucoup dans l'alTaire.

cela, se mit h liésitor, à soupçonner, à se douter que sa conduite n'avait pas été d'une prudence exemplaire. Elle devait être bientôt encore plus cruellement désabusée.

Maintenant que les Danois étaient dépossédés pour jamais, une question se posait : Qu'allaient devenir les duchés? Tout le monde s'attendait à la reconnaissance du prince Frédéric d'Augustenbourg : la Diète était nettement en sa faveur, et l'Autriche y semblait tout à fait disposée. La Prusse, cependant, refusa son assentiment. Les légistes de sa couronne, à qui toute l'affaire avait été soumise, sans essayer de* revendiquer certains droits héréditaires qu'on avait fait valoir au nom de la maison de Hohenzollern, conclurent, dans un mémoire soigneusement élaboré, que les titres de Christian IX étaient préférables juridiquement à ceux du prince Frédéric, et que, ses titres ayant été formellement transmis aux deux puissances alliées, ces dernières devenaient entièrement libres d'en user avec les territoires rétrocédés comme il leur plairait. Néanmoins, elle s'avouait prête à reconnaître Frédéric comme duc, à certaines conditions qui furent stipulées comme essentielles à la sécurité de la Prusse sur sa frontière du nord-ouest, autant qu'à la protection du Schleswig-IIolstein luimême contre l'hostilité du Danemark. Ces conditions renfermaient non seulement une alliance strictement offensive et défensive entre la nouvelle principauté et la Prusse, mais encore l'incorporation aux forces de celle-ci de son armée et de sa Hotte, l'absorption de

son système postal et télégraphique, l'abandon de ses forteresses, et, en somme, mi assujettissement à peu près complet à son autorité dans les questions militaires et la politique extérieure. Ces propositions, on s'y attendait, furent rejetées par le prince Frédéric, comptant sur l'appui de l'Autriche et exalté par la sympathie générale que rencontraient ses prétentions non seulement dans le reste de l'Allemagne, mais même dans la Chambre prussienne, qui continuait à montrer une opposition inflexible à la politique étrangère et aux projets de réorganisation militaire du gouvernement de M. de Bismark. En même temps, des voix commençaient à s'élever dans les duchés pour réclamer leur annexion à la Prusse; l'Autriche devenait de plus en plus méfiante ; les rapports des fonctionnaires établis par les deux puissances dans le pays conquis s'aigrissaient de jour en jour. Les choses semblaient devoir aboutir bientôt à la guerre, lorsque, par la médiation de la Bavière et de la Saxe, la convention de Gastein fut signée entre les deux souverains rivaux dans l'automne de 1865. Par ce traité, la Prusse devait occuper le Schleswig et l'Autriche le Holstein, la question relative à la destinée ultérieure des deux duchés étant réservée, et l'Autriche se désistant de ses droits sur le Lauenbourg au profit de la Prusse pour la somme de 2 300 000 rixdales. Ce n'était là, on le sentit, qu'une fausse trêve, et dont le peu de sincérité, en dépit des efforts de la Diète pour arranger les choses, fut bientôt manifeste. Les autorités autrichiennes, voyant qu'elles ne

pourraient garder longtemps le Holstein, y favorisèrent l'ag-itation en faveur du prince Frédéric. La Prusse protesta avec énerg-ie et requit l'Autriche de maintenir le statu quo. Les deux puissances ne cessaient plus d'échanger des notes contenant leurs plaintes et leurs récriminations ', dont le ton devenait de plus en plus menaçant. Puis elles s'accusèrent l'une l'autre d'armer, l'Autriche sommant la Diète de se préparer à réprimer la Prusse, la Prusse commençant à ébaucher des plans de réforme de la constitution fédérale. En attendant, les deux États armaient en toute hâte, et il devenait clair que, la question se réduisait à savoir qui frapperait le premier coup et sur quels alliés chacun pourrait compter -. La Prusse s'était assurée de l'Italie : l'Autriche réussit à entraîner avec elle la majorité des princes allemands les plus puissants. Dans les dernières et mémorables séances de la Diète du il et du 14 juin 1866, la motion faite par l'Autriche de mobiliser les conting-ents fédéraux en vue d'une exécution contre la Prusse fut soutenue par la Bavière, la Saxe, le Hano-

1. L'Autriche proposa un moment de céder à la Prusse le Holstein contre une partie de la Silésie; puis elle offrit de consentir à ce que la Diète disposât elle-même des duchés. La Prusse déclina les deux propositions, bien sûre, en ce qui concerne la dernière, que la décision de la Diète était connue d'avance.

2. La cause immédiate de la guerre fut la convocation par l'Autriche des États du Holstein pour se prononcer sur les droits du prince Frédéric. La Prusse déclara voir là une infraction à la convention de Gastein; ses troupes, en conséquence, franchirent l'Eider afin de réoccuper le Holstein en vertu des droits indivis que lui avait conférés le traité de Vienne. L'Autriche se retira pour éviter une collision, et fit sa motion finale dans la Diète, qui provoqua la déclaration de suerre.

vre, le Wurtemberg-, la Hesse-Casscl, la Hesse-Darmstadt et plusieurs autres petits Etats, lui donnant ainsi une forte majorité; tandis que, pour la contre-proposition de la Prusse en faveur d'une réforme de la constitution de la Confédération, ne votèrent que le Luxembourg- et quatre des <( curies », consistant en Etats de troisième ordre du nord et du centre, dixsept en tout sur trente-trois. Les partisans des deux causes s'étant ainsi compromis, il n'y avait plus lieu de résister davantag-e à l'Autriche dans le sein de la Diète ; aussi la Prusse, après avoir formulé sa protestation contre ces actes, se retira de la Confédération, déclara la guerre au Hanovre et à la Saxe le [^^ juin, à l'Autriche le 18, et lança ses armées en avant avec une promptitude qui parut avoir presque paralysé ses adversaires.

Les grands événements militaires de 1866 et de 1870 sont trop présents à la mémoire pour qu'il soit nécessaire de les rappeler ici; il ne vaut môme pas la peine de rechercher de quel côté était, en théorie , le droit dans la contestation qui s'éleva entre l'Autriche et la Prusse au sujet de l'administration des duchés et de l'interprétation de la convenli(Hi de Gastein. Dès l'époque de Frédéric le Grand, il était devenu évident que la rivalité des deux grandes monarchies formait un obstacle insurmonlable à l'unité de la nation. Il n'était pas moins évident pour le ministre clairvoyant et déterminé qui gouvernait à Berlin que les armes seules pouvaient mettre lin à cette rivalité; quant à la question de savoir si

l'importance du but à atteindre justifiait un appel à la force, avec toutes les misères qui l'accompag-nenl, chacun en décidera selon qu'il attache une valeur plus ou moins grande, moralement et politiquement, à ce but. Heureusement, la supériorité militaire de la Prusse et son alliance avec l'Italie rendirent la lutte beaucoup plus courte qu'on ne l'avait prévu et jugé ailleurs en Europe; et les vainqueurs eurent le bon sens de se contenter de quelque chose de moins que l'entier achèvement de leurs desseins. Car les préliminaires de Nikolsburg et la paix de Prague, bien que succédant à l'une des victoires les plus décisives des temps modernes, n'avaient pourtant qu'à moitié résolu le problème qui se posait devant l'Allemagne , et établi un système qui pouvait sembler assez peu satisfaisant à des esprits patriotiques. Il est vrai que l'Autriche était par là exclue du Corps germanique, et que la Prusse avait le champ libre pour former une nouvelle Confédération qu'elle dominerait et que la cour de Yienne s'engageait à reconnaître. Mais l'Autriche emmenait avec elle sa population allemande de sept millions d'hommes, remplissant les vastes territoires de la Haute et de la Basse Autriche, le Tyrol, la Styrie et une portion de la Bohême, — provinces qui avaient pendant de longs siècles fait partie du Saint Empire. En outre, la nouvelle ligue, à la tête de laquelle se plaçait la Prusse, ne comprenait que les États situés au nord du Mein; et, par suite, si elle rendait plus étroits qu'auparavant les liens qui unissaient ces États, elle accusait

aussi bien davantage la clémarcalion qui séparait jusque-là les deux moitiés du pays, laissant les grandes principautés de la Bavière, du Wurtemberg-, de Bade, dans un isolement bien plus complet. On pouvait croire , en réalité , que l'Allemagne venait d'acheter l'unité plus parfaite de ses peuples septentrionaux par le sacrifice de son unité d'ensemble.

On avait stipulé dans le traité de Prague que les États du sud de l'Allemagne seraient libres de former entre eux une ligue à part; et le gouvernement français espérait sans doute que, maintenant que le projet d'une Confédération de l'Allemagne du Nord, esquissé en 180G, avait été enfin accompli, la Confédération du Rhin de Napoléon, sous le protectorat de la France, allait reparaître dans le sud comme contrepoids à la puissance prussienne. Les événements prirent une tournure fort différente. Quelques mois seulement après la guerre de 1866, la Bavière, le Wurtemberg-, Bade, — poussés, à ce qu'on suppose, par leur désir d'être admis dans la nouvelle Union douanière qu'organisait la Prusse, — conclurent des traités militaires avec la Confédération de l'Allemagne du Nord, par lesquels ils s'obligeaient à unir leurs armées à la sienne dans le cas d'une attaque dirigée contre l'Allemagne par une puissance étrangère. En même temps, la constitution de la Confédération de r Allemagne du Nord, quoiqu'elle laissât aux princes secondaires une indépendance nominale leur permettant d'accréditer des agents diplomatiques auprès des autres cours et d'en recevoir d'elles.

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de lover des taxes locales et de convoquer leurs assemblées législatives spéciales comme auparavant, effectuait la fusion de leurs forces militaires, qu'elle plaçait sous le commandement du roi de Prusse; elle l'investissait, comme président, de la direction de la politique étrangère de la Confédération, du droit de faire la guerre et la paix (celle-ci avec le consentement -)

du parlement fédéral), et transférait à ce parlement, que le roi présidait en la personne du chancelier fédéral nommé par lui, le contrôle de toutes les lois sur une série de sujets importants, tels que les impôts pour le service fédéral, la surveillance de la circulation monétaire, le système postal et télég-rapliique. La Prusse, sur ces entrefaites, non seulement augmentait, mais encore consolidait ses États en s'annexant les importants territoires du Sclileswig- Holstein, du Hanovre, de Hesse-Gassel, de Nassau et la ville libre de Francfort. C'est ainsi qu'il se créait de fait, sinon officiellement, un État autonome ou uni plutôt que fédératif. Et bien qu'on pût observer dans sa constitution beaucoup de choses anormales et incomplètes, comme il ne pouvait guère en être autrement alors qu'un de ses membres avait une population de vingt-quatre millions d'âmes, tandis que les vingt et un restants n'en avaient que cinq millions à eux tous, il offrait l'avantage de se prêter à l'expérience de l'union là oii elle était le plus facile, parmi les Etats relativement homogènes de l'Allemagne du Nord. Il forma un noyau solide , d'autant plus solide qu'il était comparativement plus petit;

et, en accoutumant les citoyens des différentes principautés à agir de concert dans une assemblée commune , le parlement de l'Allemagne du Nord, il leur inspira un sentiment de confraternité au sein de la patrie qui adoucit les ressentiments qu'avait pu leur causer la perte de leur indépendance particulière.

Toute temporaire que fût évidemment l'organisation de la Confédération de l'Allemagne du Nord, personne n'aurait supposé qu'elle ne durât que quatre années seulement; peu de g-ens aussi se seraient imaginé que le développement et presque la consommation de son unité allaient être l'œuvre de son plus mortel ennemi. Les alarmes de l'Empire français, lorsque la campagne de 1866 lui eût révélé les prog-rès de la puissance militaire de la Prusse, s'aggravèrent encore lors de la publication des traités secrets conclus avec les Etats du Sud. La paix ne fut maintenue qu'avec peine lorsque surgit la question de la cession du Luxembourg-; et, à partir de ce moment du moins, les deux pays sentirent qu'il n'y avait plus entre eux qu'une trêve dont chacun se méfiait. L'empereur Louis-Napoléon semble avoir été poussé à agir le premier par cette conviction que les traités militaires avaient été extorqués aux puissances de l'Allemagne du Sud, et qu'il rég-nait parmi les habitants des provinces nouvellement annexées un sérieux mécontentement dont il fallait profiter le plus tôt possible. Sans doute il comptait aussi sur l'Autriche. Mais ce qui est étonnant, et notre étonnement n'a guère été diminué par ce que nous avons appris depuis.

c'est que ce souverain et ses conseillers aient pris feu si subitement, qu'ils aient choisi, avec une sorte d'aveuglement réfléchi, un prétexte assez frivole et se soient arrangés pour faire, de la guerre qu'ils déclaraient à la Prusse d'un cœur si léger, une guerre nationale, dans laquelle les sentiments et les intérêts de toute l'Allemagne se sentirent engagés. C'est ce qu'elle fut tout de suite. On a rarement vu un pareil soulèvement national, si rapide, si universel, si enthousiaste, effaçant à l'instant les animosités des libéraux et des féodaux en Prusse, les jalousies entre le nord et le midi, entre les protestants et les catholiques. Chaque citoyen, chaque soldat comprit que cette lutte était une lutte pour la grandeur et la liberté de la patrie, et la succession ininterrompue de victoires qui accompagna les armes allemandes, à travers l'est et le centre de la France, prouva de la façon la plus significative quelle force recèle une cause ayant un caractère national. Car ce fut , — bien plus que l'admirable organisation de ses armées, l'habileté de ses généraux, la corruption et la faiblesse de la cour bonapartiste, qui avait laissé le pays sans les moyens nécessaires pour une guerre défensive, — ce fut l'ardente passion du peuple allemand tout entier, sentant que l'heure avait enfin sonné où tout lui faisait un devoir de déployer l'énergie la plus extrême, qui lui donna ce dévouement, cette soumission prompte et loyale à l'autorité militaire dominante dont l'histoire moderne de l'Europe n'offre guère d'autre exemple.

Jamais, depuis des siècles, pas même dans la guerre de la délivrance en 1814, le peuple tout entier n'avait pensé et agi avec une semblable unanimité. Le temps était venu pour tous de donner à cette unité réalisée en pratique son expression politique officielle ; aucun doute n'existait d'ailleurs sur la forme qu'elle devait prendre. Le nom impérial, sous lequel l'Allemagne avait conquis ses premières gloires aux grandes époques du moyen âge, était celui que réclamait le sentiment public; il avait, de plus, l'avantage (l'épargner la susceptibilité de souverains dont le fidèle attachement à la cause nationale était le meilleur titre au respect de leurs sujets que la plupart d'entre eux eussent possédé jusqu'alors ^ Par un étrange caprice du sort, ce fut dans un salon du palais de Versailles, bâti par l'ennemi qui avait si souvent triomphé de l'Allemagne, que le premier des monarques allemands offrit au roi de Prusse, au nom des princes et des peuples, cette couronne impériale que son frère avait refusée en 1849. Le 31 décembre 1870, soixante-quatre ans après la dissolution du Saint Empire, l'Allemagne redevenait un État autonome en Europe.

La constitution du nouvel Empire est, dans ses lignes principales, celle de la confédération de l'Allemagne du Nord, modifiée par les traités respectifs par lesquels Bade, le Wurtemberg et la Bavière sont

1. Ce fut l'initiative du jeune roi de Bavière qui, au moment critique, détermiua la conduite de sou ministère hésitant, et par conséquent, peut-être, celle aussi du gouvernement de Wurtemberg.

entrés dans rorganisation préexistante. ('Jiacun de ces Etats obtint d'être proportionnellement représenté dans le Conseil et dans l'Assemblée fédérale, et chacun d'eux se réserva certains pouvoirs et certaines immunités outre celles dont jouissaient les États du Nord; la Bavière, en particulier, a conservé sur son armée, sa poste, ses chemins de fer, ses télégraphes et sa législation générale un contrôle qui la met dans une situation d'indépendance exceptionnelle. Ce serait, par conséquent, une grave erreur de regarder l'œuvre de l'iuiification comme terminée ou l'Empire germanique comme un Etat centralisé '. Il convient plutôt de la considérer comme une fédération d'un genre particulier, étroite pour les États du Nord et ne leur concédant qu'un petit nombre de droits sans importance ; mais, pour les deux plus considérables, la Bavière et le Wurtemberg', extrêmement élastique et se réduisant à peu près à une alliance militaire olïonsive et défensive très stricte, H une politique étrangère commune, à un système commercial commun et à une législation qui n'est commune que sur un petit nombre de matières. Jusqu'à quel point le fonctionnement d'une telle constitution peut être facile, c'est ce que l'expérience seule nous révélera. On ne saurait supposer, en

1. Où le caractère do l'empire, comme État et non comme simple Fédéi-atiou, apparaît le plus clairement, peut-être, c'est dans la situation faite à l'Alsace et aux portions annexées de la Lorraine comme Reichslander, territoires faisant partie de l'Empire, mais non d'aucun des États qui le composent, et gouvernés directement par l'administration centrale impériale.

effet, que la môme unanimité de sentiment qui s'est manifestée en un moment de fièvre, en présence d'un ennemi redoutable, continue nécessairement à exister en des temps plus calmes ou sous le gouvernement de ministres moins habiles et moins patriotiques. Non seulement l'existence de cours séparées, où un prince appartenant à une ancienne famille est entouré d'une imposante noblesse, mais aussi la différence du caractère, des mœurs, des souvenirs historiques, de la religion entre les diverses familles allemandes, sèment la voie qui mène à l'unité nationale de difficultés qu'il faudra de longues années pour écarter. Il est malaisé d'évaluer le pouvoir de ces forces centrifuges, pour les comparer aux forces opposées que l'habitude d'une action politique commune développera; mais il est clair tout au moins que les progrès de la fusion seront lents. En outre, en dehors de cette nouvelle organisation, restent encore les sept millions de sujets de langue allemande de l'Autriche, dont la prochaine réunion à l'Allemagne n'est l'objet d'aucune prévision et qui n'y seraient pas introduits, d'ailleurs, actuellement, sans que le problème, qui consiste aujourd'hui h ne faire de la nation qu'un seul ensemble, en devint infiniment plus compliqué.

Les observateurs des autres pavs ne sont g"uère moins sujets à tomber dans l'erreur contraire, à méconnaître la nature de la grande révolution politique des dernières années, à s'imaginer qu'elle a été beaucoup plus soudaine et plus accidentelle, pour ainsi dire, qu'elle ne l'a été réellement, et qu'elle est due

surtout aux procédés violents employés par le chancelier actuel de l'Empire. Ce qui est plutôt vrai ici, comme en maint autre cas semblable qu'on pourrait rappeler, c'est qu'il y eut, à mesure que les années se succédèrent, un besoin de changement de plus en plus irrésistible, un sentiment croissant en faveur de l'unité, bien que l'énergie ne s'en soit montrée qu'au moment où un champ d'action s'ouvrait à son vigoureux essor. Éveillé d'abord par la grande lutte de la guerre de la délivrance, en' 1813, il avait été lentement développé et dirigé par un concours de forces diverses : en partie, par le désir de liberté politique et d'égalité civile dont la tyrannie de la plupart des petits princes fut le plus intime ennemi; en partie, par l'atïaiblissement, si évident dans toute l'Europe, des liens de fidélité personnelle auxquels se substituaient une conception raisonnée de l'essence du g-ouvernement et la puissance de la volonté populaire; en partie encore, par la facilité de faire plus ample connaissance entre elles, facilité qu'augmentait chaque jour pour toutes les branches de la race allemande le développement des communications ; mais surtout, par ce que nous appelons le sentiment ou la passion de la nationalité, l'aspiration d'un peuple, déjà conscient de son unité morale et sociale, à la voir s'exprimer et se réaliser dans un gouvernement autonome, qui lui donnera une place et un nom parmi les Etats civilisés. Les plus puissants facteurs, dans la création de cet esprit national, furent la brillante activité littéraire de l'Allemagne

depuis Lessing', et le sentiment d'intérêt et d'orgueil qu'éveillèrent dans le peuple les souvenirs de son liistoire primitive, sentiment qui fut un des premiers résultats de cette renaissance des lettres. Des causes à peu près identiques agissaient sur les esprits en Italie, bien que l'oppression immédiate des souverains étrangers y rendit les sentiments plus passionnés. Et il est indubitable que l'exemple des efforts que l'Italie, la Hongrie et la Pologne tentaient pour arriver à une vie politique nationale ou pour la reconquérir exerça son influence sur les Allemands, quelque médiocre sympatliie, d'ailleurs, que ces efforts aient rencontrée cliez eux.

Le temps et les longs travaux d'une foule de nobles esprits, s'adressant à leurs compatriotes par l'intermédiaire de la presse ou dans les Universités, étaient indispensables pour mûrir cette conception morale, pour fortifier cette passion d'unité politique, pour la rendre familière et chère aux masses populaires, pour lui donner une prist' sur leur imagination. Il n'est pas surprenant qu'au spectacle de l'apathie de leurs concitoye-ns et de l'ég-oïsme de leurs princes, ces grands liommes aient parfois désespéré du succès. Lors même que ce sentiment eût été créé et que l'occasion de se déployer avec énerg^ie se fût présentée, il aurait bien pu ne pas aboutir, s'il ne s'était trouvé pour l'utiliser et le guider le génie d'un homme d'Etat impérieux, clairvoyant et pratique. Il en fut do l'Allemagne comme de l'Italie, où l'œuvre de Gioberti, de Manin, de Mazzini et de

leurs émules, serait restée inachevée sans Cavour. Et, de même qu'en Italie, l'œuvre ne fut pas exécutée sur le plan ou par les moyens que les premiers ouvriers avaient en grande partie projeté ou souhaité. La création d'un État de novo sur un terrain déhlayé de toutes les principautés existantes, d'un État qui, même s'il eût revêtu la forme d'une monarchie (quoique beaucoup eussent préféré une république), aurait été basé sur la reconnaissance des droits du peuple, voilà quel était l'idéal que les hommes politiques des deux pavs avaient eu en vue. Mais, dans tous deux, ce fut par les progrès d'un État existant, se prêtant à l'incorporation de territoires de plus en plus vastes et leur donnant son organisation, que s'effectua l'unité nationale. Cela se fit sans ou presque sans changement dans la constitution intérieure du royaume grandissant, sans ou presque sans mouvement en faveur d'un nouvel établissement de la société sur des fondements démocratiques. Dans la constitution de la Confédération de l'Allemagne du Nord et dans celle du nouvel Empire il n'est fait aucune mention et il n'y a guère qu'une reconnaissance indirecte de ces « droits fondamentaux du peuple allemand » à propos desquels le parlement de Francfort, en 1848-1849, perdit un temps et des efforts si précieux.

On a beaucoup trop parlé, peut-être, dans ces dernières années, de la mission de la Prusse. Ni dans les paroles ni dans les actes du grand Frédéric (ni à plus forte raison dans ceux de ses prédécesseurs),

o66 LE NOUVEL EMPIRE ALLEMAND

il n'y a trace de ce qu'on peut appeler le patriolisme pan-teutonique, d'un enthousiasme quelconque pour la grandeur et la prospérité de l'Allemagne envisag-ée dans son ensemble. Son but est d'édifier un royaume prussien fort et bien administré; quant à ses voisins allemands, il n'en fait pas plus de cas que des Français ou des Suédois; et pour la langue et la littérature allemandes il n'a guère que du mépris. La politique de ses trois successeurs eut un caractère prussien plutôt qu'allemand; et le romanesque Frédéric-Guillaume IV déçut les espérances de la nation presque aussi cruellement que l'avait fait Frédéric-Guillaume III trente-cinq ans auparavant. Aucune cour d'Europe n'a été plus constamment pratique que celle de Berlin; aucune aussi peu consciente en apparence d'une magnifique vocation nationale à remplir. Ses souverains ne se sont point complu à des considérations sentimentales et ont rarement essayé d'en suggérer à l'esprit du peuple ou de mettre à profit celles qu'ils y découvraient. Lorsque leurs intérêts coïncidaient avec ceux de l'Allemagne en général, rien de mieux; mais ils n'avaient point coutume de se proclamer ses champions ou les apôtres de sa régénération. Néanmoins, il était évident depuis longtemps que si une régénération politique devait être obtenue par la force, c'était de la Prusse seule, parmi toutes les principautés, qu'il fallait espérer quelque chose, car elle seule réunissait le caractère, les traditions et la puissance matérielle nécessaires pour conduire le

pays. A dater de la réforme, les Hapsbourgs et leur politique avaient été pris en aversion par la fraction la plus intelligente et la plus avancée de la nation; tandis que la Prusse, regardée depuis l'époque du Grand Électeur comme la puissance protestante dirigeante, était devenue naturellement le représentant de la liberté intellectuelle et de la diffusion des lumières. Tout récemment, en fondant et en encourageant avec sagesse les deux grandes Universités de Berlin et de Bonn, elle avait rendu des services signalés à l'érudition et à la science allemandes et avait acquis en retour des droits au respect des classes cultivées. Si sa population était, à certains ég"ards, moins richement douée que celle des Etats du centre ou du midi, elle possédait en revanche une décision et une énergie pratique qui leur manquaient parfois ; elle agissait pendant qu'ils réfléchissaient et qu'ils attendaient. Elle avait donné à l'Allemagne le premier exemple d'un Etat moderne bien gouverné, compact, entreprenant, plein de vie; et, en le créant, elle avait véritablement rendu le plus grand service possible au peuple allemand. Car cet Etat, qui était une réalité pleine de force, qui avait subi l'épreuve de l'adversité et que l'expérience avait mûri, dont l'organisation administrative parfaitement uniforme commandait le respect, sinon toujours l'affection de ses sujets, se trouva en demeure de s'élargir jusqu'à embrasser les autres populations et les autres territoires qui vinrent à divers intervalles se joindre à lui. Et s'il s'étendit, ce ne fut pas seule-

ment comme rAutriche en d'autres temps, du côté de l'est, parmi des peuples qui lui étaient étrangers par le sang et par la langue, qui restaient hostiles au groupe allemand primitif, mais aussi et surtout vers l'ouest, ou du moins sur des districts dont les habitants, allemands eux-mêmes, fusionnèrent rapidement et ne montrèrent bientôt pas moins de patriotisme que ceux de la Marche de Brandebourg' ellem»''me.

A la chute de Napoléon, elle s'attribua et s'assimila vite les superbes provinces du Rhin et de la Westphalie; en 1866, elle s'accrut d'autres territoires non moins importants, tandis qu'elle appliquait son système militaire et, dans une large mesure, son système hnancier à la Saxe, au Mecklembourg- et aux principautés secondaires du Nord. C'est ainsi que l'expansion de l'État existant évita l'énorme difliculté d'avoir à créer un état de novo; et si l'Allemagne, comme s'en plaignent les politiques de l'école idéaliste, s'est transformée de cette façon en une Prusse agrandie, l'école positive peut bien demander si ce résultat (en admettant que tout ceci soit autre chose qu'une question de mots) ne mérite pas d'être approuvé, dè'S l'instant que le but des aspirations nationales a été réellement atteint. De plus, si l'Allemagne s'est prussihée, la Prusse aussi, et de la même manière, se germanisera grâce à l'incorporation ou à l'annexion des races de l'Allemagne du Sud.

Si nous nous attachons par conséquent à la forme prise par la reconstitution politique de l'Allemagne,

on peut bien dire que cette reconstitution est Fœuvre de la Prusse. Mais cette œuvre ne se fût jamais accomplie sans les efforts de ces mêmes politiques « sentimentaux » ou « romanesques » qui se virent d'abord persécutés en qualité de perturbateurs, ensuite mis à l'écart lorsque vint le moment d'agir. Car ce furent eux qui préparèrent la nation à cette révolution et qui élevèrent à la liauteur d'un mouvement national, justifié par la volonté populaire, ce qui n'eût été sans cela qu'une suite d'agrandissements intéressés et violents. Il se passa en Allemagne ce qui s'était passé en Italie, où l'œuvre de Cavour n'aurait jamais pu s'exécuter sans les efforts antérieurs de Mazzini, esprit plus large et plus élevé.

La question, qui s'est souvent représentée depuis peu : — A quel point le nouvel Empire est le successeur ou le représentant légitime de l'Empire aboli en 1806? — ne saurait être ici, après tout ce qu'on a dit dans les cbapitres précédents, que l'objet d'une mention passagère. On se rappellera, en eftét, que le Saint Empire romain de la nation germanique, la création d'Otton le Grand, était formé par l'union (qui fut bientôt la fusion) en une seule personne de deux entités politiques tout à fait distinctes : le royaume d'Allemagne, qui était alors en train de passer du rang- de tribu primitive sous les ordres d'un clief à celui de monarchie féodale, et l'P^mpire romain avec ses prétentions à l'autocratie universelle, exprimant, au point de vue historique, la vénération traditionnelle pour le nom de Rome, au point de vue théo-

o70 LE NOUVEL EMPIRE ALLEMAND

log-ique, l'idée d'unité de tous les cliréticiis dans un Etat et une Eglise visibles. Le nouvel Empire n'offre pas d'union de ce genre; il ne représente que l'un de ces deux éléments, le royaume d'Allemagne, qu'Olton avait reçu de son père avant son fatal départ pour Rome. Il a dit adieu pour jamais, espérons-le, à ce C rêve de domination sur des peuples dont le sang et la

langue diffèrent des siens, car il est fondé précisément sur ce principe de la nationalité (en vertu duquel il s'est, d'ailleurs, créé) auquel la théorie du Saint Empire était si évidemment opposée.

Le nom impérial a été ressuscité, il est vrai, à la fois à cause des souvenirs vénérables qu'il rappelle, et parce qu'il semble le mieux exprimer la supériorité (|ue son titre donne au chef de l'État sur les rois et les grands-ducs dont les domaines en composent l'ensemble. Mais la notion d'un Empereur confiné dans une région, qu'elle fût grande ou petite, répugnait absolument aux doctrines du moyen âge, qui ne pouvaient concevoir autre chose qu'un empereur unique, souverain de tous les chrétiens, de même qu'elles ne pouvaient admettre qu'un pape unique. Et c'est peut-être un reste de respect pour ce sentiment qui a déterminé le titre officiel du monarque actuel : « Empereur allemand », c'est-à-dire « Empereur en Allemagne », au lieu d'« Empereur d'Allemagne ».

C'est par conséquent, strictement parlant, non pas à Otton le Grand et à la longue postérité de ses successeurs jusqu'à François II que succède l'empereur Guillaume, mais aux rois d'Allemagne Conrad P'' et

Henri l'Oiseleur, cet Henri qni, dans une de ses expéditions contre les ^Yendes païens, saccagea leur forteresse de Brannibor et fonda là, pour garder la frontière du nord-est, cette marche de Brandebourg- qui est devenue la monarchie prussienne. Le pouvoir du souverain moderne est, en vérité, d'une nature bien différente de celui de ses lointains prédécesseurs, bien plus effectif dans l'étendue de son patrimoine que ne Tétait celui de Henri en Saxe, bien plus restreint vis-à-vis de la Bavière que celui des princes franks et saxons, même au temps du duc Arnulf le Mauvais. Cette constitution fédérale avec ses lacunes et ses anomalies est l'iiéritage dn Saint Empire, qui, tout en s'efforçant d'obtenir pour l'Empereur une position internationale prépondérante en Europe, laissa des rois et des princes grandir à ses côtés en Allemagne et lui arracher presque toute l'autorité intérieure dont il avait été investi. Mais si l'on pense qu'en cela l'influence do cette grande ombre du passé a été pernicieuse, il n'importe pas moins de se souvenir que c'est à elle qu'est due en grande partie cette dernière renaissance de la vie nationale. C'est la tradition d'une glorieuse unité aux jours où l'Allemagne dirigeait le monde, qui a fait d'elle de nouveau la puissance centrale du continent européen.

Le parallélisme de la marche des événements en Allemagne et en Italie, auquel nous avons plusieurs fois déjà fait allusion, apparaît de la façon la plus frappante dans les événements de 1870. De même que ce fut la guerre de 186G qui, mettant fin au long duel de

l'Autriche et do la Prusse et rendant possible par là l'unité de rAllcmagne, permit à l'Italie de recouvrer ses provinces vénitiennes, ce fut de même la guerre de 1870 qui, tout en rétablissant l'Empire germanique, consomma l'unité de l'Italie, qui reprenait possession de Rome et en faisait de nouveau sa capitale. La papauté, qui, aux xn" et xm"^ siècles, porta un coup fatal au Saint Empire, s'était, dans les temps modernes, alliée à rAutriche et aux despotismes misérabb:!S de la Péninsule, avait fait tout son possible pour empêcher l'union et l'affranchissement du peuple italien, et avait élevé ces prétentions à l'autorité temporelle, qui furent une des principales causes de son hostilité aux Empereurs du moyen âge, presque au rang- d'un article de îoi. Elle se trouva alors enveloppée dans la catastrophe de son ancienne alliée, la France, et vit cette domination temporelle périr avec le triomphe de ses anciens ennemis, les Teutons. La première victoire des Allemands contraignit Louis- Napoléon à rappeler ses troupes de Rome et permit aux Italiens de s'y établir; quelques mois plus tard, de nouveaux succès amenaient la fusion en un seul État du nord el du sud de l'Allemagne. La grande lutte qui rendait l'unité politique à l'une des deux nations l'achevait aussi pour l'autre; et au moment même où le nom impérial ressuscitait dans les pays d'au delà les Alpes, l'antique résidence impériale des bords du Tibre devenait la capitale d'une monarchie italienne. Les deux g^randes races dont la vie nationale avait été sacrifiée au Saint Empire la retrou-

vaierit ensemble, el la retrouvaient par la défaite des anciens adversaires de cet Empire, le sacerdoce et la monarchie française. Le triomphe du principe des nationalités est complet; les vieux griefs sont redressés; les vieux problèmes sont résolus : il semble que nous venons de terminer une des grandes pages de l'histoire du monde et que nous pouvons nous arrêter, curieux de savoir et de conjecturer ce que la suivante nous révélera. Aucun de ceux qui ont approfondi les événements qui se sont passés en Europe pendant les quarante dernières années, n'aura manqué d'être frappé de la rapidité et de la profondeur des chang-ements dont il a été témoin et du nouvel aspect qu'a pris la politique en théorie comme en pratique. Dans l'ouest et le centre de l'Europe, les petits États ont disparu, et les grands sont parvenus, pour la })lupart , aux frontières naturelles que leur tracent la race et la langue. Des constitutions libérales et même relativement démocratiques ont été établies dans un grand nombre ; et là où il n'en a pas été ainsi, les droits des sujets pourtant ont été explicitement reconnus eu théorie. Les passions et les intérêts des peuples bien plus que ceux des princes, voilà quels sont maintenant les puissants facteurs de la politique. Le droit divin des rois et des aristocraties, le pouvoir attribué à l'Etat de gouverner la conscience individuelle ou d'imposer des croyances religieuses uniformes ne trouve plus guère de défenseurs : les principes de la Sainte-Alliance semblent rejetés de plusieurs siècles en arrière. En même temps, d'autres questions, d'au-

très difficultés commencent à se multiplier devant nous, comme en un jour d'orage de nouvelles masses de nuages s'élèvent de l'ouest avant que les premières se soient dispersées dans l'azur ou aient été balayées à l'horizon opposé. Un de ces problèmes, fort ancien sous une forme nouvelle, — celui qui concerne l'attitude d'une Église infaillible, sous un chef infaillible, vis-à-vis du gouvernement temporel, — l'Etat allemand a déjà été appelé à le regarder en face; d'autres, qui ont un caractère économique plutôt que spécialement politique, menacent la stabilité de la société comme ils l'ont fait longtemps en France. La fondation de royaumes sur une base nationale ne paraît pas avoir rendu la contagion des perturbations sociales moins dangereuse; il ne faut pas que l'Allemagne s'imagine qu'avec la restauration de l'Empire ait commencé pour elle, pas plus que pour le reste de l'Europe, une ère de paix, d'aisance et de félicité. Cependant il y a quelque raison d'espérer que le peuple allemand a réussi , non seulement à perfectionner l'unité intérieure de l'Etat et à faire une plus large part à l'élément populaire dans sa constitution, mais encore à surmonter les périls plus graves que lui font courir, à lui ainsi qu'aux autres g^randes aggloméi'alions industrielles du monde, les jalousies mutuelles et les intrèts contraires des différentes classes de la société. C'est beaucoup d'avoir créé un grand Etat militaire; mais ce n'est toutefois qu'une petite portion de la tâche qui incombe aujourd'hui à toutes les nations civilisées.

Note A.

Sur les Bourgognes.

11 serait diflicile de citer aucune expression géographique qui, par son application, à différentes époques, à différents lieux, ait causé et continue à causer plus d'erreurs que ce nom de Bourgogne. Il peut y avoir, par conséquent, quelque utilité à exposer brièvement les plus importantes de ces applications. Sans nous engager dans les minuties du sujet, nous pouvons donner les dix suivantes comme les significations les plus fréquentes dans lesquelles ce nom se trouve emploj'é :

I. — Le royaume des Burgondes [regnwn Burgundionuni), fondé en 406, occupant toute la vallée de la Saône et du bas Rhùne, de Dijon à la Méditerranée, et comprenant aussi la moitié occidentale de la Suisse. Il fut détruit par les fils de Clovis en 534.

II. — Le royaume de Bourgogne [regnum Burgundiae), mentionné à divers intervalles sous les rois Mérovingiens comme une principauté à part, réduite à des limites un peu plus restreintes, en apparence, que celles du royaume précédent.

III. — Le royaume de Provence ou de Bourgogne [regnum Provincise seu Burgundlx), appelé aussi, quoique

plus inexactement, le royaume de Bourgogne cisjurane, — qui fut fondé par Boson, en 879, et comprenait la Provence, le Dauphiné, le sud de la Savoie, et la région qui va de la Saône au Jura.

IV. — Le royaume de Bourgogne transjurane {rcgnum Jurense, Burgundia Transjurensls), fondé par Rodolphe en 888, reconnu par l'empereur Arnulf dans la même année, comprenant le nord de la Savoie et toute la Suisse entre la Reuss et le Jura.

V. — Le royaume de Bourgogne ou d'Arles [regnum Burgu7idiœ, regnum Arelatense), formé par l'union, sous Conrad le Pacifique, en 937, des royaumes décrits dans les paragraphes III et IV. A la mort du dernier roi indépendant, Rodolphe III, en 103:2, il passa en vertu, partie de l'héritage, partie de la conquête, entre les mains de l'Lmpereur Conrad II, le Salique, et fit depuis lors partie du Saint Empire. Au xiii'' siècle, la France commença à l'absorber peu à peu, et le possède aujourd'hui tout entier (depuis l'annexion de la Savoie en 1861), à l'exception de la portion suisse.

VI. — Le Petit-Duché [Burgundia Mino)^) (Klein Burgund) correspondait à très peu près à ce qu'est maintenant la Suisse à l'ouest de la Reuss, le Valais inclus. C'était la Bourgogne transjurane (IV) moins les parties de la Savoie qui lui avaient appartenu. Il disparaît de l'histoire après l'extinction de la maison de Zahringen, au xiu" siècle. Légalement, il fit partie de l'Empire jusqu'en 1648, mais il en était alors indépendant, en réalité, depuis longtemps.

VIL — Le Franc-Comté ou Palatinat de Bourgogne (Franche-Comté) (Freigrafschaft) , appelé aussi Haute- Bourgogne, au([uel appartenait originairement et proprement le nom de Bourgogne cisjurane, s'étendait entre la Saône et le Jura. Il formait une partie des royaumes décrits dans les paragraphes 111 et V, et était, par conséquent, fief de l'Empire. Les ducs français de Bourgogne

en furent investis en 1384. Sa capitale, la ville impériale de Besançon, fut livrée à TEspagne en lOol, et, par les traités de Nimègue (1G78-167U), cédée à la couronne de France.

YIII. — Le landgraviat de Bourgogne (Landgrafschaft) s'étendait, dans ce qui est aujourd'hui la Suisse occidentale, sur les deux rives de l'Aar, entre Thun et Soleure. Il faisait partie du Petit-Duché (VI) et, comme lui, n'est plus guère mentionné à partir du xnF siècle.

IX. — Le cercle de Bourgogne (Kreis Burgundj, division administrative de l'Empire, fut établi par Charles- Quint en 1548; il comprenait la Franche-Comté (YII) et les dix-sept provinces des Pays-Bas, dont Charles-Quint avait hérité de sa grand'mère, Marie, lîUe de Charles le Téméraire.

X. — Le duché de Bourgogne (basse Bourgogne, Bourgogne), bipartie la plus septentrionale de l'ancien royaume des Burgondes, fut toujours un fief de la couronne française, et une province de la France jus({u'à la Révolution. C'est de cette Bourgogne que Philippe le Bon et Charles le Téméraire étaient ducs. Ils étaient aussi comtes de la Franche-Comté.

II s'en fallut de bien peu qu'il n'y eût une onzième Bourgogne. En 1784, Joseph II proposa à l'électeur de Bavière de lui donner les Pays-Bas autrichiens, sauf les citadelles de Luxembourg et de Limbourg, avec le titre de roi de Bourgogne, en échange de ses domaines bavarois, que Joseph convoitait. L'électeur y consentit ; la France (séduite par l'offre de Luxembourg et de Limbourg) et la Russie l'approuvèrent, et le projet ne fut déjoué que par la promptitude avec laquelle Frédéric le Grand forma la ligue des princes pour sauvegarder l'intégrité des territoires allemands.

On trouvera des informations abondantes et précises concernant l'obscure histoire des royaumes bourguignons

(III, IV et Y) dans les articles fournis par le harem Frédéric de Gingins la Sarraz, un historien vaudois, aux Archiv fur Scinveizer Geschichtc.

Note B.

Sur la position respective de l'Empire, (^ du royaume de Danemark et des duchés de Schleswig

et de Holstein.

L'histoire des relations du Danemark et des duchés avec l'Empire romano-germaniqne n'est qu'un très court épisode de la grande controverse sur le Schleswig-Holstein. Mais, comme on l'a inutilement mêlée à deux questions à proprement parler tout à fait distinctes — la première, concernant les relations du Schleswig avec le Holstein et de tous deux conjointement avec la couronne danoise; la seconde, concernant les engagements diplomaticjues que les rois danois avaient, dans les derniers temps, contractés vis-à-vis des puissances allemandes, — elle a contri]>ué à rendre la ([uestion tout entière une des plus emhrouillées et des plus difliciles à trancher qui aient, depuis deux Siècles et demi, troidtlé rEurojte. Si nous écartons tout ce qui ne tient pas de près au sujet, les faits relatifs à l'Empire peuvent être résumés ainsi :

I. — Les rois danois commencèrent à reconnaître la suijrématie des empereurs franks dès le déhut du ix*' siècle. Ayant recouvré leur indépendance dans la confusion qui suivit la chute de la dynastie carolingienne, ils furent de nouveau snhjugués par Henri l'Oiseleur et Otton le Grand, et se montrèrent assez soumis jus(prà la mort de Frédéric II et à la période d'anarchie dont elle fut le point de départ. Depuis cette époque, le Danemark a toujours été indépendant, quoique son roi fût, jusipi'au traité de I8G0, memhre de la Confédération gernianicpie comme duc de Holstein et de Lauenhourg.

APPENDICE o79

II. — Le Schleswig était danois sous les Carolini^iens; TEyder étant, comme nous l'apprend Eginiiard. la limite qui séparait la SaxoniaTransalbiana (Holsteini de la Terra Nortmannorum (oii s'élevait la ville de Sliesthorp . habitée par des Scandinaves païens. Otton le Grand conquit tout le Schleswig, et, dit-on, aussi le Jutland. et ajouta la portion méridionale du Schleswig au territoire immédiat de l'empire, l'érigeant en margraviat. Il resta ainsi jus- (pt'à Conrad II, qui prit de nouveau l'Eyder pour limite, conservant, bien entendu, sa suzeraineté sur le royaume de Danemark tout entier. Mais dès lors avait commencé la colonisation du Schleswig par les Allemands, et, depuis, le chiffre de la population danoise semble avoir constamment diminué et la masse du peuple avoir été de jour en jour plus disposée à sympathiser avec ses voisins du Sud plul(')t (ju'avec ceux du Nord.

III. — Le llolstein a toujours fait partie intégrant:; de l'Empire comme plus tard de la ContV-dération germani- (|ue et comme actuellement du nouvel empire j d'Allemagne.

Note G.

Sur certaines formules et certaines cérémonies impériales.

Ce sujet est beaucoup trop vaste et trop complexe pour que nous fassions autre cliose ici que leffleurer. Quelques indications ne seront pas cependant inutiles, car les usages des Empereurs germaniques varient si grandement d'une époque à l'autre, que le lecteur qui n'en a point la clef tombe dans les plus inextricables perplexités. Que si l'espace ne manquait pas pour exposer les causes de chaque changement de titre, on verrait que la question, toute sèche qu'elle paraisse, est fort l<un tl'étre stérile ou ennuyeuse.

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