‹ Le Saint empire romain germanique et l'Empire actuel d'AllemagneChapitre 19 sur 133 · XXVI PRÉFACE · texte numérisé non relu

XXVI PRÉFACE

substitué à l'obéissance, et Tintime adhésion de l'esprit au culte de la lettre. C'est le livre saint sur la table domestique; c'est la joie divine do posséder Dieu dans l'intimité du foyer. La Réforme, c'est aussi, pour les misérables écrasés sous les hiérarchies, la réclamation du droit de vivre et de jouir. C'est, pour les princes, la main mise sur la richesse des prêtres; pour les théologiens, le culte de formules nouvelles, une nouvelle intolérance aussi odieuse que l'ancienne, la servilité envers le pouvoir séculier qu'ils emploient à leurs fins. C'est, par la coaHtion de ces théologiens et de ces princes, une confusion de nouvelle sorte du spirituel et du temporel, le prince fait évêque et pape, entrant au tabernacle et faisant de l'arche sainte une caisse publique.

Par sa grandeur et par ses misères, par ses vertus et ses vices, par son principe libérateur et les violations étranges de ce principe, la Réforme a véritablement détruit l'empire. Pour les protestants d'Allemagne, que pouvait être le saint empire romain? Jadis, romain avait été synonyme de chrétien, et l'unité chrétienne se manifestait par l'union de l'évèque universel de Rome et de l'universel empereur romain. Mais l'évêquc de Rome était devenu, pour les réformes, l'Antéchrist. Ils identifiaient romain et catholique; romain, cela signifiait toutes les horreurs de la superstition, du fanatisme, du despotisme, de l'obscurantisme. Ces Germains, qui, depuis des siècles, se disaient les successeurs de Rome dans le gouvernement du monde, et se paraient du nom romain comme d'un titre de gloire en revenaient aux sentiments d'Arminius contre Rome.

La Réforme partagea les princes de l'empire en deux corps, le Co7']nis catholicorum et le Corpus evangelicorum. Elle abaissa l'empereur, demeuré catholique, au rôle de chef de parti. Elle mit la guerre en Allemagne et à cette guerre toute l'Europe se mêla. Trente années durant, l'empire fut foulé par des armées de rois et par des troupes de bandits. L'empereur fut vaincu. Il perdit jusqu'à sa primauté d'honneur : au congrès de Westphalie, il avait voulu réserver pour lui le titre de Majesté : il fallut bien qu'il donnât de la Majesté au roi Louis XIV.

PRÉFACE XXVIl

Désormais, le saint empire romain germanique n'est plus, comme a dit Voltaire, ni saint, ni romain, ni germanique. La Diète impériale qui siège à Ratisbonne est un congrès où les Etals allemands sont représentés par des pédants solennels, qui usent le temps en visites, en compliments dejour de l'an, en congratulations sur les mariages et les naissances, en condoléances sur les morts et en querellesd'étiquette. C'est une grosse alTaire pour cette Assemblée sérénissime, de savoir si les ambassadeurs des princes ont droit de s'asseoir comme ceux des électeurs sur des fauteuils rouges. La chambre impériale de justice était l'objet de toutes les railleries. Elle siégea d'abord à Spire : « A Spire, disait-on, les procès respirent et jamais n'expirent. » L'empire s'intéressait si peu à son tribunal qu'il oubliait de payer les juges; il devait y en avoir cinquante, d'après, les traités de "NVestphalie ; mais le nombre descendit jusqu'à huit. A la fin du xyiii"^ siècle, 61 223 procès attendaient leur tour de rôle. Les droits et biens d'empire rapportaient à l'empereur 13 000 florins et quelque menue monnaie : cen'était pas de quoi payer un habit de gala. L'empire avait une armée et tenait garnison dans Kehl et Philipsbourg : la garnison de Kehl évacua la ville en IToi; en 1782 les quinze soldats qui gardaient Philipsbourg s'en allèrent.

Le César ne comptait plus dans le monde que commechef de la maison d'Autriche. Gomme empereur, il n'était plus qu'un objet de parade, et, de la parade qui continuait toujours, il souriait lui-même. Lorsque François de Lorraine sortit, accoutré en Gharlemagne, de l'église Saint- Barthélémy, où il avait été couronné, et se rendit à pied, selon le rite, au Rœmei\ il passa devant un balcon où était assise Marie-Thérèse, sa femme. Il leva vers elle les deux mains, pour lui montrer le globe, le sceptre et ses gantsextraordinaires : sur quoi la grande impératrice, qui était la meilleure femme du monde et la plus simple, fut prise d'un fou rire qui gagna la foule.

Quelques années après, Joseph 11 était élu et couronné roi des Romains, du vivant de son père, François. Gœthe^ qui avait quinze ans, assistait aux fêtes, dont les préparatifs avaient duré plusieurs mois. Il vit l'entrée de l'empe-

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reur et du nouvel élu, son fils, en la plus grande pompe qui se pût imaginer; car, derrière l'écuyer de Francfort et la cavalerie bourgeoise, derrière les cortèges des électeurs laïques, derrière les quarante carrosses de gala des trois archevêques, derrière les carrosses de la cour impériale, les piqueurs et les chevaux de main, derrière les électeurs en personne, après cet éblouissement des vêtements d'or et de soie et des panaches et des armoiries brillant sur les harnais et les housses, derrière dix coureurs impériaux, et quarante et un laquais et huit heiduques, parurent enfin dans un carrosse tout en glaces, dorures, peintures, ciselures et velours brodé, les deux personnages impériaux. Pour que la voiture pût passer dans les rues étroites, et que la couronne, l'aigle et les génies dont elle était recouverte ne reçussent aucun choc, les marchands de Francfort avaient enlevé les auvents de leurs boutiques.

Le jour du couronnement, Gœthe suivit le cortège impérial : « Les ambassadeurs, dit-il, les officiers héréditaires, l'empereur et le roi sous le dais, les trois électeurs ecclésiastiques, les échevins et les sénateurs de Francfort, vêtus de noir, le dais brodé en or, tout semblait ne former qu'une seule masse, mise en mouvement par une seule volonté, dans une magnifique harmonie, et, sortant du temple au son des cloches, resplendissait aux yeux comme une chose sainte. » Il vit les deux Majestés monter l'escalier du l{œmei\ « vêtues de même sorte, comme des ménechmes ». L'empereur portait son costume avec une noble aisance, son fils « se traînait dans son vaste habillement avec les joyaux de Charlemagne, comme dans un déguisement, en sorte qu'il ne pouvait lui-même s'empêcher de sourire, en regardant son père de temps en temps. La couronne, qu'on avait dû garnir, dépassait le tour de tête, comme un toit qui fait saillie. »

Le livre où Gœthe a écrit ces souvenirs s'appelle Wahrheit und Dichlunrj [Vériic et Poésie), deux termes qui s'opposent l'un à l'autre, comme la pompe des cérémonies au néant de l'empire. La poésie de la grandeur impériale était encore vaguement sentie par les bonnes gens d'Allemagne, dupes accoutumées des splendeurs d'apparence, et

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