PRÉFACE XXXI
monarchie française; il veut procéder de l'universelle monarchie d'autrefois. Il a donné la philosophie de son histoire, telle qu'il la comprenait, par ces mots : « Je n'ai pas succédé à Louis XIV, mais k Charlemagne. »
Il y a ici matière à des réflexions et à des conjectures.
En tous temps et tous pays, un homme agit quand il a la capacité et le moyen d'agir. Dans les milieux barbares, il obéit franchement aux mobiles les plus simples. Il ne construit pas une théorie de ses actes : il tue pour tuer et conquiert pour conquérir. Civilisé, il raisonne sa conduite; il se propose un idéal qu'il choisit au gré de ses intérêts et de ses passions : il en fait son serviteur et son complice. Seulement le serviteur prend sa revanche; il se plie aux volontés du maître; mais, à son tour, il le conduit.
Alors même que Napoléon aurait ignoré l'existence de son « glorieux prédécesseur », il aurait fait des guerres et des conquêtes, et ses armes auraient pris les chemins des armes carolingiennes. Avant lui les généraux de la République avaient franchi les Alpes, les Pyrénées et le Rhin; mais lui, héritier de leurs victoires et de leur fortune, plus grand que ses devanciers, se sentant un héros de l'histoire du monde, il a cherché une place dans la fdiation des héros. Je voudrais savoir à quel moment Charlemagne s'est présenté à l'esprit de Napoléon, sous quelle forme et quel aspect; dans quelle mesure il a été le conseiller de la politique napoléonienne, quelle part lui revient dans le sacre et le couronnement, dans la constitution d'un royaume de l'Italie du Nord, dans l'établissement des royautés vassales, dans la querelle renouvelée du sacerdoce et de l'empire, dans les relations avec l'empereur de Russie, ce successeur de l'empereur de Byzance.
Charlemagne a rendu des services à Napoléon; il l'a aidé à penser et à sentir grandement; il lui a fourni des raisons de ses actes : il a donné à ses violences le prétexte d'un droit imaginaire. En cela, l'idéal a fait son office de serviteur; mais, en même temps, il lui a fait croire que l'impossible était facile, voire tout naturel. Il lui a dicté cette prodigieuse réponse à une députation du département de la Lippe : « La Providence, qui a voulu que je