PRÉFACE XXXIII
de formes solennelles. Il veut effacer, comme l'ancienne Rome, les différences et les contrastes. Il prétend « dépayser » les peuples. « Une des maximes de ma politique, dit-il, c'est de dénationaliser l'Allemagne. » Sans doute, l'œuvre faite, il se promettait de donner au monde la. paix romaine. Jamais, depuis le iv siècle, l'empire n'avait été plusréel, si l'on considère le génie et la force de l'empereur; jamais il n'avait été plus chimérique, si l'on regarde l'état des esprits et des mœurs. Au moyen âge, la grande illusion avait eu des dupes sincères. Elle était une explication du monde acceptée par des esprits philosophiques et des âmes pieuses. Au commencement du xix*^ siècle, personne ne croyait à l'empire, si ce n'est l'empereur. La séparation des peuples, depuis si longtemps préparée, s'accomplissait. La Révolution française avait éveillé des consciences nationales; l'empire les fortifia par les violences mêmes qu'il leur fit. Napoléon, qui voulait « dépayser » les peuples, a créé des pays. Il prétendait dénationaliser l'Allemagne; il lui a rendu l'idée d'une nation allemande que le saint empire avait fait oublier. Il a mis d'accord contre lui les gouvernements et les peuples. L'empire apparaît alors comme un intolérable anachronisme, et cette étrange carrière d'un mot et d'une idée, commencée au promontoire d'Actium, s'achève à Waterloo.
Plus loin, cependant, et jusqu'à nous, se prolongent les effets de la survivance de l'empire romain. C'est elle qui a fait à l'Allemagne et à l'Italie la condition politique où elles se trouvaient encore, il y a trente ans. Elle leur a donné une gloire éclatante, payée d'une profonde misère.
L'Allemagne doit à l'empire de s'être crue et d'avoir été crue la première entre les nations du moyen âge. Comparez Frédéric I", juge entre les rois et créateur de rois, dissertant sur ses droits régaliens avec les juristes de Bologne, les évèques, les princes, les marquis, les comtes et cités d'Italie, et recevant dans la plaine de Roncaglia l'hommage de quiconque tient fief d'empire; avoué de l'Église universelle, réglant dans ses diètes et conciles les rapports du sacerdoce et de l'empire, grand dans sa lutte contre le