XXXVI PRÉFACE
fédération qu'il faut dire : les États sont trop nombreux, trop inégaux entre eux, trop différents, et le pouvoir central trop faible, pour que ces membres et cette tèle puissent appliquer les règles du régim.e fédératif, le plus difficile de tous : l'empire a fait de l'Allemagne un désordre.
Le sacerdoce et 1 enipire ont illustré l'Italie. Rome, abandonnée par les derniers empereurs romains, saccagée par les barbares, ruinée et dépeuplée par les Byzantins et les Ostrogoths, n'eût été qu'une nécropole hantée par des revenants et par la fièvre, si le siège de Pierre n'avait été mis sur le Capitole. Supprimez l'empire et la Papauté, des rangs entiers disparaissent dans la légion italienne des artistes, des politiques, des mystiques, des tribuns et des soldats; peut-être le génie de Dante disparaît-il, pour n'avoir pas trouvé l'inspiration qui lui convenait. Mais le pape n'a point toléré auprès de lui une monarchie nationale : il a conspiré contre tous ceux qui la voulaient établir. Monarque universel, l'Italie n'était pas une patrie pour lui; il y a, sans scrupule, appelé les étrangers. Les Allemands, les Français, les Espagnols, ces trois peuples qui feront de l'Italie leur champ de bataille pendant des siècles, c'est le pape qui les a introduits. La restauration de l'empire , faite par lui, a été pour la péninsule une source de malheurs, car les Allemands ne lui ont donné que des mauvais traitements, en échange des riches bénéfices intellectuels qu'ils en ont tirés. La dernière honte et la dernière torture de Fltalie, la domination de l'Autriche, est, pour une bonne part, un legs du saint empire.
Pour avoir porté le sacerdoce et l'empire, l'Allemagne et l'Italie sont demeurées jusqu'à nos jours divisées, ouvertes à tous les appétits, proies à toute convoitise. Nous les avons vues, l'une sous un roi protestant, l'autre sous un roi révoluUonnaire, se coaliser contre leur passé : l'Italie a enfermé le pape au Vatican; la Prusse a expulsé d'Allemagne la « Majesté Apostolique ». Actuellement, les derniers épisodes de cette longue histoire que nous avons résumée sont la bataille de Sadowa et l'assaut de la Porta Pia,
Est-ce tout? Le saint empire fait encore parler de lui de temps à autre. Il y a quelques semaines, un prince bava-
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rois, dans un discours officiel, en voulait reconnaître l'image dans la triple alliance. Des savants d'Allemagne aiment à se remémorer les gloires du moyen âge, où ils trouvent des titres à la prééminence de l'Allemagne parmi les nations. Un géographe populaire (les géographes allemands sont quelquefois des inventeurs et des propagateurs des ambitions nationales) a supprimé d'une dernière édition une phrase où il s'était échappé à dire que l'Italie est une dépendance naturelle de l'Allemagne, mais il doit avoir gardé son opinion. Je ne voudrais pas jurer que les savants seuls soient disposés à régler sur les souvenirs d'antan les relations de l'Allemagne et de l'Italie. Il est vrai que les gouvernements des deux pays se traitent d'égal à égal, comme il convient entre alliés. L'empereur et le roi, quand ils se rencontrent, ouvrent en même temps les bras pour s'embrasser; M. de Bismark dit à M. Grispi : « Mon cher collègue! » Mais M. Grispi passe les Alpes plus souvent que M. de Bismark. L'empereur Guillaume II sait l'histoire des grands empereurs, qu'il lisait tout enfant, quand son grand-père et son père étaient à la guerre de France. On dit que, pendant son voyage triomphal en Italie, il a eu, par moments, l'air de ne l'avoir pas oubliée. Enfin le roi Humbert n'a pas pu ne pas remarquer, en passant sous les Tilleuls de Berlin, auprès des statues de la Germanvt et de Vltalia dressées sur le même piédestal en l'honneur de sa visite, que la Germatua, très grande, avait l'air de protéger une mineure. Mais ces propos de savants, ces mines de princes, ces fantaisies de géographes et de sculpteurs sont de la poésie, de l'archéologie, tout, excepté de la vérité.
Le saint empire était une institution ; la triple alliance n'est qu'une combinaison ; si elle ressemble au saint empire, c'est parce qu'elle contient au fond les discordes qui l'ont ruiné; discorde entre guelfes, qui tiennent pour le pape, et gibelins, qui tiennent contre lui; discorde entre le germanisme et l'italianisme; antipathie du Nord et du Midi; dilTérences profondes des génies nationaux. L'Italie et l'Autriche sont des alliées dont les souverains ne se visitent point, faute de trouver un endroit dont le nom ne leur rappelle point qu'ils sont ennemis. L'Allemagne et