L EMPIRE ROMAIN AVANT L INVASION DES BARBARES
L'Empire au second siècle. — Les dilTérences nationales s'efTacent. — A.ppanLion du chrislianismc; son alliance avec TÉtat: son influence sur l'idée d'une nationalité impériale.
L'ostentation d'iiumilité conçue par l'adroite politique d'Auguste, maintenue par la jalouse hypocrisie de Tibère, fut graduellement abandonnée par leurs successeurs, et le despotisme devint enfin le principe reconnu du gouvernement de l'Empire romain. Avec une aristocratie déchue , une populace avilie , une armée qu'on ne recrutait plus en Italie, le semblant de liberté qui survivait encore pouvait être impunément supprimé. Les formes républicaines n'avaient jamais été connues des provinces, et l'aspect que l'administration impériale y avait originairement assumé réagit bientôt sur sa position dans la capitale. Les premiers Césars avaient déguisé leur suprématie en faisant d'un sénat servile l'instrument de leurs actes les plus cruels ou les plus arbitraires. Avec le temps, ce voile même fut retiré, et, dès l'époque de Septime Sévère, l'Empereur se présenta
au monde romain tout entier comme le seul centre, la seule source de pouvoir et d'action politique. Le caractère belliqueux de l'Etat romain se retrouva dans son titre de général; ses lieutenants provinciaux furent des gouverneurs militaires , et sa dépendance vis-à-vis de l'armée, origine et fondement à la fois de toute autorité, prêta à la théorie une force plus redoutable encore. Réunissant en lui toutes les fonctions du gouvernement, sa souveraineté fut civile autant que militaire. Les lois émanèrent de lui; tous les fonctionnaires furent placés sous ses ordres; la sainteté de sa personne confina à la divinité. Cette concentration croissante du pouvoir était commandée surtout par les nécessités de la défense sur les fronlières, car, à l'intérieur, la décadence l'emportait sur la désaffection. Il y avait peu de troupes sur la surface même du pays, et il se trouva peu de forteresses pour arrêter la marche des armées dans les luttes qui mirent Vespasien et Sévère sur le trône. Sur ces rives profondément paisil)les de la Méditerranée, d'où les flottes avaient disparu avec les pirates, on entendait à peine le bruit lointain que faisait la guerre du côté du Rhin ou de l'Euphrate, ou l'on ne s'en in- <[uiétait guère. Aucune querelle de race ou de religion ne troublait ce calme, car de plus en plus l'idée d'un Empire commun à tous absorbait les diverses particularités nationales. L'extension graduelle du droit de cité aux colonies, Vtnuvre êgalisatricc des lois romaines, la pression uniforme du gouvernement sur tous les sujets, le mouvement de la population déter-
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miné par le commerce et par le tralic des esclaves, travaillaient d'une façon continue à l'assimilation des différents peuples. Des Empereurs, nés pour la plupart dans les provinces, se souciaient peu de favoriser l'Italie ou de se concilier Rome; leur politique consistait à tenir ouverte à chacun de leurs sujets la voie qui les avait conduits à la grandeur, et de recruter le sénat parmi les plus illustres familles des cités de la Gaule, de l'Espagne et de l'Asie. L'édit par lequel Caracalla conféra à tous ceux qui étaient nés dans le monde romain les droits de citoyen romain, bien que dicté par des motifs auxquels la bienveillance était étrangère, fut en somme un bienfait. Anéantissant les distinctions légales, il compléta l'œuvre que le commerce, la littérature et la tolérance pour toutes les croyances, une seule exceptée, étaient déjà en train d'accomplir. Autant qu'il nous est permis de l'affirmer, il ne resta plus alors qu'un seul peuple nourrissant encore un sentiment national. Leur religion isolait les Juifs, mais qui étaient déjà dispersés dans tout le monde. La pliilosopbie spéculative prêtait son aide à cette assimilation générale. Le stoïcisme, par sa doctrine d'un système universel de la Nature, faisait paraître insignifiantes les différences secondaires qui existent d'homme à homme, et ses maîtres proclamaient pour la première fois l'idée du cosmopolitisme. Le néoplatonisme d'Alexandrie, mêlant les principes de plusieurs écoles, mettant le premier en relations le mysticisme oriental et les philosophies logiques de
la Grèce, venait d'ouvrir un nouveau champ à la concorde ou au conflit des intelligences dans le monde entier. La position dominante de Rome était cependant à peine ébranlée. D'étroites limites, il est vrai, bornaient sa puissance présente. Son sénat et son peuple étaient rarement admis à choisir le souverain ; plus rarement encore leur était-il possible de contrôler sa politique; aucune loi, aucune coutume ne les élevait au-dessus des autres sujets, ne leur accordait le moindre avantage dans les carrières ouvertes aux ambitions civiles et militaires. De même que jadis Rome avait sacrifié sa liberté domestique pour être la maîtresse des autres ; de même alors , pour être universelle , elle — la victorieuse — descendait au niveau des vaincus. Mais le sacrifice recevait sa compensation : d'elle sortaient les lois et la langue qui s'étaient répandues sur le monde; à ses pieds les nations venaient déposer leurs offrandes ; elle était la tête de l'Empire et de la civilisation, et, par ses richesses, sa renommée et sa splendeur, elle éclipsait de beaucoup, non seulement les villes ses contemporaines, mais encore la g-loire fabuleuse de Babylone ou de Persépolis.
L'unité était à peine obtenue, grâce à l'œuvre lente de toutes ces influences, que d'autres influences commencèrent il la menacer. De nouveaux ennemis assaillirent les frontières, et les compétitions prolongées qui suivirent la mort ou la déposition de chacun des Empereurs rendirent visible l'ébranlé-
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ment do la slructuro intérieure. Dans l'anarcliie provoquée par Ja chute de Valérien, des généraux furent proclamés par leurs armées sur tous les points de l'Empire et gouvernèrent de grandes provinces en qualité de monarques distincts, affranchis de toute ohéissance envers le possesseur de la capitale.
La fondation des royaumes de l'Europe moderne aurait pu être devancée d'environ deux cents ans, si les Barbares eussent été plus hardis, ou s'il ne se fût pas révélé en Dioclétien un prince actif et assez politique pour relier ces fragments avant qu'ils eussent perdu toute cohésion, et appliquer de nouveaux remèdes à une situation compromise. En divisant et en localisant l'autorité, il reconnut que les pulsations du cœur affaibli ne se faisaient plus sentir désormais aux extrémités du corps. Il morcela le pouvoir suprême entre quatre personnes et chercha à lui donner une force artificielle en l'entourant d'une pompe orientale qu'auraient méprisée les premiers de ses prédécesseurs. La personne du souverain devint plus sacrée encore et fut plus complètement séparée de ses sujets par l'interposition d'une armée de fonctionnaires. Rome vit ses prérogatives menacées par la rivalité de jXicomédie et la grandeur voisine de Milan. Constantin suivit la même ligne de conduite; il étendit le système des titres et des emplois, sépara l'ordre civil de l'ordre militaire, plaça des comtes et des ducs le long des frontières et dans les villes. Sa cour fut plus nombreuse; l'étiquette y fut })lus sévère et les charges plus importantes, bien que le fait d'être
attachées à la personne du monarque les dégradât aux yeux d'un Romain. La couronne devint, pour la première fois, la source des honneurs. Ces nouveautés produisirent peu de bien. Les impôts de plus en plus lourds accablèrent l'aristocratie ^ ; la population décrut; L' agriculture dépérit; les serfs se multiplièrent; il devint de jour en jour plus difficile de lever des troupes indigènes et de payer des troupes quelconques. La translation du sièg-e du pouvoir à Byzance put bien prolonger l'existence d'une partie de l'Empire, mais elle le frappa au cœur en rendant inévitable la séparation de l'Orient et de l'Occident. Ainsi fut complétée l'œuvre d'abnég-ation à laquelle Rome s'était condamnée volontairement dans le but de romaniser le monde ; car. bien que la nouvelle capitale conservât son nom et suivît ses coutumes et ses précédents, désormais pourtant l'autorité impériale cessait d'être liée à la cité qui l'avait créée. Ainsi ridée de la monarchie romaine s'universalisait tous les jours. Ayant perdu son centre local, elle n'existait |)lus historiquement, mais, pour ainsi dire, naturellement et comme incorporée à un ordre de choses que les vicissitudes des conditions matérielles semblaient incapables de troubler.
Dorénavant l'Empire serait insensible aux désastres de la cité. En elîet, quoi(|ue. une fois la division de
I. Conformément au système financier tout à fait vicieux de cette époque, les curiales dans chaque cité étaient requis pour le recouvrement des taxes et devaient, s'il s'y trouvait un déficit, le combler avec leurs propres ressources.
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l'Empire confirmée par Yalentinien et drliiiitivemenl réglée à la mort de Théodose, le siège du gouvernement en Occident eût été transporté d'abord à Milan, ensuite à Ravenne, aucun de ces événements ne détruisit le prestige de Rome, ni la notion d'une nationalité impériale unique commune à tous ses sujets. Le Syrien, le Pannonien, le Breton, l'Espagnol continuèrent à s'appeler des Romains '.
Cette nationalité allait recevoir l'appui d'un })0uvoir jeune et vigoureux. Les Empereurs, à la vérité, l'avaient combattu comme déloval et révolutionnaire; à plus d'une reprise, ils avaient déployé toutes leurs forces pour le déraciner. Mais l'unité de l'Empire et la facilité des communications entre ses diverses parties avaient favorisé la propagation du christianisme : la persécution en avait disséminé les germes bien au loin, lui avait imposé une forte organisation, lui avait donné des martyrs et une histoire. Lorsque Constantin, poussé en partie, peut-être, par une sincère svmpahie morale, et, bien plus encore, à n'en pas douter, par l'espoir bien fondé qu'il gagnerait plus au
1. Voir l'éloquent passage de Ciaiidien, In secundum consulatum Stilichonis, 129 et sqq., d'où sont tirés les vers suivants : HiTc est in greuiio victos qu;e sola recepit, Huinanumque genus communi nomine fovit, Matris, non domina^, ritu; civesque vocavit Quos domuit, nexuque pio longinqua revinxit. Hujus paciticis debemus inoribus onines Quod veluti patriis regionibus utiliir hospes; Quod sedem inutare licet; quod cernere Thulen l.usus, et horrendos quondam penetrare recessus; Quod bibimus passim Rhodanuni. potaraus Oronteu; Quod cuncli gens una sumus. Nec terminus unquam Roraana' dilionis erit.
zèle dévoué do ses partisans qu'il ne perdrait à l'aversion des derniers serviteurs d"un paganisme languissant, lit du christianisme la religion de l'Empire, c'était déjà une grande force politique, capable et encore plus désii'euse de l'en récompenser par son aide et sa soumission. Il ne faudrait pas cependant attribuer cette alliance à une impulsion purement mercenaire; elle était inévitable. Aucune expérience jusque-là n'avait été faite des maux et des dangers inhérents au système que l'on fondait, et l'idée de cet antag-onisme entre l'Eglise et l'État, qui nous semble si naturel à nous autres modernes, n'existait même pas. Chez les Juifs, l'État reposait sur la relig-ion; chez les Romains, la religion faisait partie intégrante de la constitution politique, était l'objet moins du sentiment personnel que du sentiment général de la nation, de la classe, de la famiUe '. En Judée comme à Rome, l'harmonie complète du patriotisme religieux avec le patriotisme civique avait donné de la force et de l'élasticité au corps politique toul entier. Une union aussi parfaite n'était plus désormais possible dans l'Empire romain; la nouvelle croyance, en effet, possédait déjà son propre corps de g'ouvernants, composé de ces directeurs, de ces prédicateurs auxquels l'inslilutiou de hi consécration et les progrès du sacerdoce, qui en étaient la suite nécessaire, donnaient de jour en jour plus de puissance, et qu'ils séparaient d'une façon ])lus tran-
1. Dans la jurisprudence romaine, le Jus sacrum est une branehe du Jus pubJicum.
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chante de la masse du peuple chrétien. Or, dès que rorganisation ecclésiastique ne put plus s'identifier avec l'organisation civile, elle en devint la contrepartie. Passant tout à coup d'une situation ignominieuse et pleine de dangers à l'exercice du pouvoir et placée avec son inexpérience dans une sphère d'action aussi vaste que complexe, l'Eglise fut contrainte de; prendre l'administration séculière pour modèle de la sienne. Là où son propre mécanisme se montra défectueux, comme, par exemple, lorsque des querelles doctrinales agitaient toute l'étendue du monde chrétien, elle réclama l'intervention du souverain; partout ailleurs, elle s'efforça, non d'anéantir, mais de reconstituer pour son usage le système impérial. Tout comme l'extension de l'Empire avait fait disparaître les droits particuliers des provinces, des villes, des classes, l'indépendance primitive et la diversité des chrétiens pris individuellement et des Eglises locales, restreintes déjà par l'obligation de lutter sans cesse contre l'hérésie, s'effacèrent enfin devant l'idée d'une seule Église catholique visible, uniforme dans sa foi et dans son rituel, uniforme aussi dans ses relations avec le pouvoir civil et le caractère de plus en plus oligarchique de son gouvernement. Ainsi, sous l'influence combinée de la théorie doctrinale et des nécessités pratiques, se forma une hiérarchie de patriarches, de métropolitains et d'évèques dont la juridiction, bien que généralement encore toute spirituelle, s'appuya sur les lois de l'Etat, et dont les provinces et les diocèses correspondirent habituelle-
meul aux divisions administratives de lEmpire. Aucun patriarche n'ayant encore joui d'une suprématie qui ne fût purement honoraire, le chef de l'Eglise — dans la mesure du moins où il est permis de dire quelle eût un chef — ce fut virtuellement l'Empereur lui-même. On lui reconnut volontiers le droit apparent de se mêler des affaires religieuses <|u'il dérivait de ses fonctions de grand pontife, et le clergé, prêchant l'obéissance passive comme au temps de Néron et de Dioclétien \ le vit avec plaisir présider les conciles, lancer des édits contre les hérétiques, et témoigner, même par des mesures arbitraires, de son zèle pour les progrès de la foi et la destruction du paganisme. Toutefois, quoique le ton de l'Église restât humble, sa force s'accroissait, et, dans plus d'une occasion, il fut aisé d'entrevoir l'avenir qui lui était réservé. La résistance et le triomphe iinal d'Athanase prouvèrent quelle force d'opinion, inconnue jusqu'alors, possédait la nouvelle société : l'abaissement de Théodose devant Ambroise, de FP^mpereur devant l'archevêque, révéla la suprématie de l'autorité spirituelle. Dans la décrépitude des vieilles institutions, dans la stérilité de la littérature et la faiblesse de l'art, ce fut à l'Eglise que la vie et les sentiments du peuple cherchèrent de plus en plus à se rattacher. Aussi, lorsqu'au v' siècle l'horizon se chargea de
1. Tertullieii, écrivant vers l'au 200, dit : « Sed qiiid eyo amplius de reliffione atque pietate Ghristiatia iu imperatorem, quem necesse est suspiciamus ut eum quem Dominus noster elegerit. Et merito dixerim, noster est uiagis Caesar, ut a nostro Deo constilutus. » — Apolog., chap. xxxiv.
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nuages monaçants, tous ceux qui épiaient dans le désespoir ou l'apatliie l'approche d'irrésistibles ennemis se réfugièrent auprès des autels d'une religion que ces ennemis même respectaient.
Mais ce qu'il nous importe par-dessus tout de remarquer ici, c'est que ce système religieux, exigeani une uniformité plus rigoureuse dans la doctrine et l'organisation, donnant une vitalité plus énergique à la notion d'un corps visible de lidèles unis par la participation aux mêmes sacrements, maintenait et propag;eait de nouveau le sentiment de l'unité du peuple romain d'un bout du monde à l'autre. Le christianisme, de même que la civilisation, devenait inséparable de l'Empire romain '.
1. Voir l'ouvrage d'Optatus, évêque de Milevis, Contra Donatista.s. « Non enim respublica est in ecclesia, sed ecciesia in republica, id est, in imperio Romano, eum super imperatorem non sit nisi solus Ueus. » [Patroloqiœ Cursus completus de Migue, vol. II, p. 999.) — Le traité d'Optatus est plein d'intérêt en ce qu'il montre le développement de l'idée de l'Église visible et de la primauté de la chaire de Saint-Pierre qui en constituait le centre et en représentait l'unité.