‹ Le Saint empire romain germanique et l'Empire actuel d'AllemagneChapitre 35 sur 133 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LES IWASIOXS BARBARES

Relations entre les Germains primitifs et les Romains; leurs sentiments envers Rome et l'Empire. — Croyance à son éternité. — Odoaere supprime la branche occidentale de Tempire. — Théodoric, roi des Ostrogoths. — Dissolution graduelle de l'Empire. — Permanence de la religion et du droit romains.

(Test sur un monde constitué de la sorte que les Barbares du >'ord se précipitèrent. Dès Taube de l'bistoire, ils forment comme un fond obscur sur lequel se dessinent les côtes cliaudes et lumineuses de la Méditerranée, changeant peu, tandis que, dans le Midi, les royaumes s'élèvent et tombent successivement, oubliés jusqu'au moment où quelque horde affamée fait son apparition pour y piller ou s'y établir. On ne les connaît que comme ennemis. Les Romains se ressouvinrent toujours de l'invasion de Brennus, et leurs craintes, ravivées par l'irruption des Cimbres et des Teutons, ne les abandonnèrent que le jour où la frontière, reculée jusqu'au Rhin et au Danube, mit l'Italie à l'abri d'un péril immédiat. Avec un peu plus de persévérance sous Tibère, ou même sous Hadrien, on eût probablement soumis

toute la Germanie jusqu'à la Baltique et à l'Oder. Mais l'avis politique ou jaloux d'Auguste ' prévalut, et ce ne fut (jue le long- des fi'ontières que les arts ou la culture de Rome agirent sur les races teutoniques. Le commerce fut actif; des envoyés romains pénétrèrent à travers les forêts jusqu'à la cour de ces rudes capitaines; d'aventureux Barbares franchirent le seuil des provinces, quelquefois par curiosité, plus souvent, comme le frère d'Arminius -, pour s'enrôler sous les enseig"nes romaines et parvenir dans la légion à des honneurs que quelque haine domestique leur disputait chez eux. Cet arrang-ement fut encore plus du goût des soudoyeurs que des soudoyés; et le jour vint où les mercenaires barbares formèrent la part la plus considérable, ou du moins la plus solide des armées romaines. La garde personnelle d'Auguste avait été composée ainsi; les prétoriens étaient généralement tirés des corps de troupes les plus vaillants qui défendaient la frontière et dont la plupart étaient Germains ; la disparition des hommes libres qui cultivaient encore la terre, les progrès du servage, l'amollissement de toutes les classes de la société ne firent que développer cette coutume. Des Empereurs , étrangers eux-mêmes , comme Maximin, favorisèrent un système grâce auquel ils s'étaient élevés au pouvoir et dont les avantag-es leur étaient connus. Après Constantin, les

1. « Addiderat consiliiim coercendi intra terminos imperii. » — Tac, Aîui., I, 11.

2, Tac, Ann., 11, 9.

Barbares forment la majorité des troupes; après Théodose, un Romain y est l'exception. Les soldats de l'Empire d'Orient au temps d'Arcadius sont presque tous des Gotlis dont un très grand nombre s'étaient établis dans les provinces; en Occident, Stilicon ' est obligé pour s'opposer à Rodogast de rappeler des frontières les auxiliaires germains. Une autre coutume, qui se développa simultanément, fît encore mieux sentir aux Barbares qu'ils étaient devenus des membres de l'Etat romain. L'orgueil de la vieille République avait été très exclusif; mais, sous l'empire, on accepte cette maxime que ni la naissance, ni la race ne devait exclure un sujet quelconque d'un poste qu'il était capable de remplir. Ce principe, grâce auquel tous les obstacles s'étaient aplanis devant l'Espagnol Trajan, le Pannonien Maximin, le Numide Philippe, s'étendit plus tard jusqu'à conférer des honneurs et une autorité à des personnes qui ne firent pas même profession d'avoir acquis leurs grades au service de Rome, et qui restèrent à la tête de leurs propres tribus. Arioviste avait été apaisé par le titre à' ami du Peuple romain; au lu*^ siècle, on revêtit des insignes consulaires ' un chef hérule : Crocus entra avec ses Alamans au service de Rome en qualité de corps indépendant; sur le Rhin des tribus entières recurent, sous le nom

1. Stilicon, le rempart de l'Empire, semble avoir été lui-même d'extraction vandale.

2. Il s'agit, bien entendu, non du consulat même, mais des ornamenta consularia.

(le /cV(^.v, des terres dans les provinces à ctmdition de servir dans l'armée, et l'aide (jue les Sarmates avaient apportée à Yespasien contre son rival, et que Marc-Aurèle refusa avec indignation dans sa campagne contre (ïassius, devint l'appui habituel, bientôt unique, de l'Empire dans ses guerres civiles aussi bien que dans ses guerres étrangères.

Ainsi et par des causes diverses disparut le vieil antagonisme entre Romains et Barbares, — ceux-ci empruntant quelque chose aux manières et à la culture de leurs voisins, ceux-là accordant aux Barbares des distinctions et des emplois. Aussi, lois du mouvement final et quand les bandes teutoniques s'établirent peu à peu dans les provinces, n'v entrèrent-elles pas comme des étrangers sauvages, mais comme des colons familiers sur quelques points déjà avec le nouvel ordre de choses au sein duquel ils pénétraient, et assez disposés à en être regardés comme partie intégrante, méprisant les provinciaux dégénérés qui ne se levaient point pour la défense de leurs propres foyers, mais pleins de respect en présence de cette majestueuse puissance qui les contenait et les civilisait depuis tant de siècles.

Grande à toutes les époques, mais plus grande encore lorsqu'ils le traversèrent et s'y fixèrent, dut être l'impression que fit sur l'esprit de ces hommes du Nord l'Empire avec son mécanisme compliqué de gouvernement et sa civilisation en pleine maturité. Grâce aux armes que leurs ennemis leur avaient appris à fabriquer, ces habitants des forêts conquirent

dos cliamps bien cultivés, s'emparèrent de villes dont les boutiques actives, les marchés approvisionnés de denrées apportées de lointains pays, les palais peuplés de merveilles artistiques, excitaient également leur surprise. Les beautés de la sculpture ou de la peinture les trouvèrent sans doute souvent aveugles, mais il est impossible que le plus grossier d'entre eux n'ait point été frappé à l'aspect de ces prodigieux édifices <iont la vanité, la dévotion ou la passion du plaisir avaient embelli Milan, Yérone, Arles, Trêves et Bordeaux. La multitude qui se pressait dans les églises et les imposantes cérémonies du christianisme, si différentes de leurs rudes sacrifices, durent leur inspirer une stupeur plus profonde encore. On peut, par l'exclamation du Goth Athanaric, lorsqu'on l'eut amené sur la place centrale de Constanlinople. juger des sentiments de sa nation : <> Sans aucun doute, l'Empereur est un Dieu sur la terre, et celui qui l'attaque verse son propre sang' '. »

Le système politique et social au milieu duquel ils pénétraient, sa langue et sa littérature raffinées ne durent faire quelque impression que sur un bien petit nombre de ces conquérants; mais l'admiration de ce petit nombre dut être sans limites. Son organisation régulière leur fournissait ce qui leur manquait le plus et ce qu'ils étaient le moins capables de créer par euxmêmes; de là vint que les plus grands d'entre eux furent aussi les plus empressés à la conserver, A

Page 1