‹ Le Saint empire romain germanique et l'Empire actuel d'AllemagneChapitre 37 sur 133 · Ataulf ne les conçut que pour les abandonner aussitôt · texte numérisé non relu

Ataulf ne les conçut que pour les abandonner aussitôt

facilité et la promptitude de ses dernières conquêtes prouvaient la solidité des premières. D'elle, bien plus que de sa propre patrie, semblait vrai le mot orgueilleux de l'historien athénien : que c'était elle qui, dans la prospérité, s'avançait le plus loin et reculait le moins dans l'adversité. Dès la fin de la période républicaine, ses poètes, ses orateurs, ses juristes ne cessent de revendiquer ses droits à la prépondérance souveraine et à lui prédire avec confiance limmortalité '. La fière opinion de ses concitoyens exprimée dans ces vers de Virgile :

His ego nec metas rerum, nec tempora pono : Imperium sine fine dedi

fut partagée par les premiers chrétiens, lorsqu'ils prièrent pour le pouvoir persécuteur dont la chute devait amener le règne de l'Antéchrist. Lactance écrit : « Lorsque Rome, la tète du monde, sera tombée, qui doute que ce ne soit la lin de l'humanité, celle même de la terre? Elle, elle seule a jusqu'ici tout soutenu; aussi prions et supplions le Dieu du ciel afin que, s'il peut différer l'exécution de ses desseins et de ses décrets, cet abominable tyran ne vienne pas plus tôt que nous ne pensons, lui qui doit être l'auteur de tant de

1. Voii", entre aulres passages, Varro, De lirujua latina. IV, 34; Gic., Pro domo, 33; Virg.,^'»., IX, 448; Hor., Od., III, xxx, 8; Tibull., II, V, 23; Ovid., Am., I, xv, 26; Trist., III, vu, 51; et cf. dans le Digeste, I, I, 33; XIV, II, 9. Le mot «^ Urbs œteriia >> apparaît dans une constitution promulguée par Valentinieu III. — Tertullien appelle Rome: « civitas sacrosancta ».

cliosos terribles et qui arrachera cet œil avec loque! le monde lui-même doit disparaître '. »

Le triomphe du christianisme renouvela les fondements de cette croyance ; car, à mesure que l'Empire tombait en décadence, l'Église grandissait et s'afiermissait : tandis que l'un, tremblant à l'approche des envahisseurs, se voyait ravir provinces sur provinces, l'autre, debout entîn, jeune, majestueuse, se préparait à jouer son rôle, à se substituer à l'empire, et, par une conséquence naturelle, à adopter, à sanctifier, à propager derechef la notion d'un pouvoir universel et sans terme.

Le second élément principal de cette conception, c'était l'union d'un tel pouvoir avec un chef de gouvernement irresponsable, l'Empereur. La haine inspirée

1. Lact., Da-in. Inst/L. VII, 2:j : « Eliam res ipsa déclarât lapsum riiinamqiie reruni brevi fore : nisi quod iucolumi iirbe Roma niliil isliusmodi videlur esse metuendiim. At vero cum capiil illud orbis occiderit et 'Pwixy) esse cœperit quod Sil)yllae fore aiunt, quis dubitet venisse jani liiiem rébus liumanis orbique terrarum ? Illa, illa est civitas qiiœ adhuc sustentât omnia, precandusque nobis et adorandus est Deus cœli, si tamen statuta ejus et placita dilTerri possuat, ne citius quam putemus tyrannus ilie abominabilis veniat qui tantum facinus moliatur, ac lumen illud elTodiat cujus interitu muudus ipse lapsurus est. » — Cf. Tertull., Apolog., cliap. xxxii : « Est et alla major nécessitas nobis orandi pro imperatoribus, etiam pro omni statu imperii rebusque romanis, qui vim maxiniam universo orbi imminentem ipsamque clausulam steculi, acerbitates horrendas, romano imperii commeatu scimus retardari. » — Voir aussi du même auteur, Ad Scapulam, cliap. ii : « CbrisLianus sciens imperatorem a Deo suc constitui, necesse est ut ipsum diligat et revereatur et honoret et salvum velit cum toto Romano imperio quousque sœculum slabit : tamdiu enim stabit. » — Aussi encore l'auteur — qu'on suppose communément être Hilaire le Diacre — du Commentaire sur les Epitres Pauliniennes attribué à saint Ambroise : « Non prius veuiet Dominus quam regni Romani defectio fiât, et appareat antichristus qui iuterliciet sanctos, reddita Romanis libertate, sub suo tamen nomine. » Ad Thcss., II, 4, 7.

aux Romains par leurs premières luttes politiques contre le nom de Roi, en obligeant leur souverain à prendre un titre nouveau et insolite, le mettait à part de tous les autres souverains du monde. Pour les provinciaux surtout, il était devenu comme une personnification imposante de l'énorme machine gouvernementale qui fonctionnait autour et au-dessus d'eux. (k' n'était pas seulement qu'il fût, comme un roi moderne, le centre du pouvoir et le dispensateur des honneurs : mais sa prééminence, qu'on ne pouvait comparer à celle d'aucun autre prince, que n'affaiblissait le voisinage d'aucune hiérarchie aristocratique, offrait presque quelque chose de surnaturel. Lui seul était investi du droit de légiférer : aux décrets du peuple, aux résolutions du sénat, aux édils des magistrats s'étaient substituées, pendant les trois derniers siècles, des constitutions im})ériales; son conseil privé, le consistoire, était la cour d'appel suprême; on invoquait son intercession, comme celle d'une sorte de Providence terrestre, pour fléchir ou outrepasser les règles ordinaires du droit '. Depuis César et Auguste l'office de grand pontife - et la puissance Iribunitienne avaient rendu sa personne inviolable ; jurer sur sa tète était regardé comme le serment le plus solennel •' ; son effigie était sacrée, même sur

1. Par exemple, par la » restitulio natalium » et V u adrogalio per rescriptum principis », ou, comme on disait, <■ per sacrum oraculum 11.

2. Les empereurs chrétiens même prirent le titre de « Pontifex iMaximus » jusqu'à Gratien, quilo refusa : àOlix'.sTov slvac /pfTTtâvo) t"o (T/ri;xa voii-icraç. — Zosimus, liv. IV, chap. xxxvi.

3. » Majore formidine et callidiore timiditate Cicsarem observatis

une monnaie; à lui ou à son génie des temples fureni élevés et des honneurs divins rendus de son vivant ' ; et lorsque, selon l'expression usitée, il cessait d'être parmi les hommes, le titre de Diriis lui était accordé à la suite d'une consécration solennelle -.

Dans la multiplicité et la confusion des mythologues, le culte de l'Empereur était resté le seul culte commun à tout le inonde romain et celui, par suite, qui servait naturellement à mettre à l'épreuve les accusés chrétiens. Avec la nouvelle religion, cette forme d'adoration s'évanouit, mais le sentiment de respect persista, et le droit de contrôle sur l'Eglise et sur l'État tout ensemble, reconnu à Nicée et habituellement exercé par les souverains de (^onstantinople, fit de l'Empereur un rouage non moins essentiel à la monarchie chrétienne universelle nouvellement imag-inée qu'il ne l'avait été au despotisnn^ militaire de l'ancien temps. Ces considérations nous expliquent comment les liommes du v'^ siècle, s'al lâchant à des idées préconçues, refusaient de croire à cette disso-

quam ipsum ex (Jlympo Jovem, et merilo, si sciatis.... Citiiis denique apud vos per omues Deos quam per unum genium Caesaris pejeratur. » — TertiiU., Apolor/.. chap. xxviii. — Cf. Zos., V, 51 : « Et |JL£V yàp Ttpô? TÔv 6ebv îTerj-/r|X£t ôioôfiEVo; opxo;, r^v av wî e'ixôç ■jraptOEîv èvStôovTOc; t/j toO GeoO cp i/av9 pointa tyjv È7tt xf, àasocta a'jyyvajjJLrjV £7t£t Se xa^à rr^y toO pait/éw; opia);j.ôx£(7av x£cpa)-r]ç, o-jx etvat ÔEtitTÔv

aÙTOtÇ EtÇ TÔV TOffoOroV opXOV £|a[JiapT£ÎV.

1. Tac, An., I, 73; III, 38, etc. — Il est curieux que cela ait commencé dès les premières années de l'Empire. — Voir, entre autres passages qu'on pourrait citer des poètes du siècle d'Auguste : Virg., Georf/., I, 24; IV, 560; Hor., Oc/., III, m, 11; Ovid., Ep. ex Ponto, IV, 9, 105.

2. D'où la plaisanterie de Vespasien ù son lit de mort : « L't puto, deus fio. »

lution do l'Empire qu'ils vovaioiit do leurs propres yeux. Ne pouvant pas mourir, il vivait. Il y avait, d'ailleurs, quelque chose do favorable à cette illusion dans la lenteur des transformations, dans son aspect extérieur, et aussi dans les fortunes diverses de la capitale. Le nom romain appartenait à tous les sujets; la grande cité n'était plus désormais le siège du gouvernement : prise, le pouvoir impérial n'en subsistait pas moins, car c'était dès lors une maxime adoptée que là ou était l'Empereur, là était Rome '. Mais son existence ininterrompue — aucun conquérant ne l'ayant occupée d'une façon permanente — frappait les nations d'un sentiment de respect superstitieux que ni l'histoire ni les splendeurs superticioUes de Gonstantinople, de Milan ou de Ravenne ne pouvaient nullement inspirer, et fournissait une preuve toujours nouvelle de l'avenir assuré à la race et à la domination romaines. Bien qu'elle fût déshonorée et sans défense, le prestige de son nom avait encore assez de puissance pour retenir le conquérant au milieu de son triomphe. L'impulsion irrésistible qui entraîna Alaric, ce fut la soif de la gloire et de la revanche, non celle de la destruction; le Hun, saisi d'une terreur vague, s'enfuit sans dépasser Mantoue; l'Ostrogoth embellit et défondit son magnifique trophée.

Dans l'histoire des derniers jours de l'empire d'Occident, doux points sont à noter plus spécialement :

I. "Otto'j av ô jîxjt),£y; r,, lv.zï f, 'I'wixy]. — Ilérodien.

son union continue avec la irranche orientale et le respect accordé à sa dignité idéale en contraste avec le mépris prodigué à ceux qui en étaient les représentants. Après la mort de Stilicon et l'invasion d'Alaric, sa chute ne fut plus qu'une question de temps. Tandis que le gouvernement central abandonnait les provinces, l'une après l'autre, soit à l'occupation des tribus envahissantes, soit à la précaire indépendance des fédérations municipales, comme la Grande-Bretagne et l'Armorique \ l'Italie se trouvait à la merci des auxiliaires barbares et gouvernée par leurs chefs. Les descendants dégénérés de Théodose purent encore sembler régner par droit héréditaire; mais, après leur extinction avec Valentinien III, tous ces fantômes d'empereurs — Maxime, Avilus, Majorien, Anthémius, Olybrius — ne furent revêtus de la pourpre par le hautain Ricimer, général des troupes, que pour en être dépouillés à la moindre velléité qu'ils laissaient entrevoir d'oublier leur asservissement. Quoique la division du pouvoir entre Arcadius et lionorius eût définitivement séparé les deux royaumes au point de vue administratif, on supposait toujours qu'ils constituaient un empire unique, et les souverains orientaux intervinrent plus d'une fois pour élever au trône d'Occident des princes qu'ils n'y pouvaient couvrir de leur protection. L'insolent Ricimer était intimidé par la grandeur imaginaire du titre impérial; le nom de patrice combla

1. Si ce qu'on nous raconte de la République armoricaine peut être tenu pour digne de foi.

son ambition et celle de son successeur Gundobald. Le général des auxiliaires barbares, Odoacre ^, plus bardi, résolut d'abolir cette vaine parade et de supprimer le titre et l'office d'empereur en Occident. El même sur lui le cliarme agit encore, (^omme le guerrier gaulois en contemplation devant la silencieuse majesté du Sénat au milieu de la cité déserte, l'Hérule, à son tour, respecta la puissance devant laquelle le monde s'était prosterné, et bien qu'aucune force ne fut capable de l'arrêter ou de l'effrayer, il n'osa saisir de sa main barbare le sceptre des Césars. Quand, suil'ordre d'Odoacre, Romulus Augustule, l'enfant choisi par une fantaisie du destin pour être le dernier César vraiment romain, eût formellement annoncé sa démission au Sénat, une députation de ce corps se rendit à la cour d'Orient pour y déposer les insignes de la royauté aux pieds de l'Empereur régnanl, Zenon. L'Occident, dirent-ils, n'avait plus besoin dorénavant d'un Empereur qui lui fût propre ; un monarque suffisait au monde; Odoacre était désigné par sa prudence et sa valeur pour être leur protecteur, et ils priaient Zénou de lui conférer le titre de patrice en lui confiant l'ad-

1. Odoacre ou Odovakre, comme il semble qu'il faudrait écrire son nom, est ordinairement, mais inexactement, représenté comme un roi des Hérules qui conduisit son peuple en Italie et i-enversa l'empire d'Occident; d'autres l'appellent roi des Ruges ou des Skyrres ou des ïurcilinges. La vérité parait être que ce ne fut point du tout un roi, mais le fils d'un chef skyrre (Edecon, connu pour avoir été un des ambassadeurs d'Attila à Constantinopie), que ses mérites personnels firent choisir aux auxiliaires barbares pour leur général. Les Skyrres formaient une petite tribu, de la même famille en apparence que les Hérules beaucoup plus puissants, dont on leur donne souvent le nom.

ministralioii des provinces italiennes '. L'Empereur accorda ce qu'il no pouvait refuser, et Odoacre, prenant le titre de Roi -, maintint le régime consulaire, respecta les institutions civiles et ecclésiastiques de ses sujets et gouverna pendant quatorze ans en qualité de vicaire officiel de l'empereur d'Orient. Lég-alement, il n'y eut pas ainsi extinction de l'empire d'Occident, mais seulement réunion de l'Orient et de l'Occident. Dans la forme et, jusqu'à un certain point aussi dans la pensée des hommes, les choses reprenaient alors la physionomie qu'elles avaient eue peiulant les deux premiers siècles, avec cette différence que Byzance devenait, au lieu de Rome, le centre du gouvernement civil. La cosouveraineté conçue par Dioctétien, poussée plus loin par Constantin, renouvelée sous Valentinien I" et de nouveau à la mort de ïhéodose, venait de prendre tîn; encore une fois, un seul Empereur tenait le sceptre du monde et dirigeait une église catholique bien unie •''. Cette année (476) ne fut pas d'ailleurs, pour les contemporains, l'époque qu'elle

1. A'jyo'jatoç, 6 'Opéatou v'-o:;, àxo-jTa; Z/iVwva 7râ).'.v ir,'/ fia5t),£tav

àvaxsxTr|<76ao Tr,ç l'w Yivâyxasî xr^v |jOuAr|V iTZOG'iiliX'. 7ip£(7ê£Ïav

Z-^vwvi ffrjtjiaîvo'jarav w^ t5;'x; ixÈv a-jtoî? Barri/cia; où oioi., xotvo; Sa olixo- ■/pr,(j£'. [iôvoç (ôv oL'JXOY.piziiyp e7r'à[j.'f otépoi? toi? Trlpaat- rbv \j.vnoi 'Oôôa/ov ÛTc'a'JTMV Tipoêc!5Xr,5f)a'., txxvôv ôvra a(L~zvi xà Ttap' aiixoi^ Trpâyij.aTa, ■îxo),txi-/.r;V i'/J>i'i ^ryri ôuoO v.ai cjvsjtv, y.ai |xâ-/t|jLOv, -/.oc"'. SîïsOai XG'J Zr|V(i)voî iraxp'.xio'j xî a'JX(o aTTOTXîïXai àEîav xa\ xrjV xwv 'IxâAo)v xovxfo è'^stvat &ioi'xY)atv. — Malchus ap. Photium, in Corp. llist. Dyzant.

2. Et non de roi d'Italie, comme on le dit souvent. Les rois barbares ne firent pas usage, pendant de longs siècles, de titres territoriaux; le titre de « roi de France », par exemple, fut employé pour la première fois par Henri IV. Jordanès dit qu'Odoacre n'alla même jamais jusqu'à prendre les insignes de-la royauté.

3. Cf. Sismondi, Histoire de la chute de l'Empire occidental.

est devenue depuis, et cet événement ne fit pas sur les esprits une impression proportionnée à sa véritable portée; car, bien qu'il ne détruisit pas moralement l'Empire, qu'il ne le détruisit pas même entièrement en réalité, il eut de prime abord des conséquences considérables. Il activa le développement d'un christianisme latin en opposition avec le christianisme grec et oriental; il émancipa les papes; il donna un nouveau caractère aux ambitions et au gouvernement des souverains teutons de l'Occident. Mais l'importance qu'il y a à se rappeler l'aspect sous lecjuel il se manifesta aux yeux de ceux qui en furent témoins se fera sentir à mesure que nous nous rapprocherons du temps où l'Empire fut rétabli par le Frank Charlemagne.

La monarchie d'Odoacre ne fut pas plus oppressive que celles de ses voisins en Claule, en Espagne et en Afrique. Mais les fwdevatl mercenaires sur lesquels il s'appuyait n'étaient qu'un ramassis de tribus pillardes; sans cohésion entre elles, comment se fussentelles enracinées sur le sol de l'Italie? Pendant les dixhuit années de son règne, la réorganisation de la société ne semble pas avoir fait le moindre progrès. La première tentative sérieuse de fusion des peuples et de maintien des sages traditions romaines entre les mains d'une race neuve et vigoureuse était réservée à un capitaine plus célèbre, au plus grand d'entre les conquérants barbares, au précurseur du [trcmier Empereur barbare, à l'Ostrogoth Théodoric. Son but, bien qu'il reconnût ostensiblement la suzeraineté de

ici cour orioulalu (jui avait favorisé son invasion ', fut d'établii- une monarchie nationale en Italie . Elevé comme otage à la cour de Byzance, il y apjDrit à connaître les avantages d'une société régulière et cultivée et les principes qui lui servaient de base; appelé, à peine parvenu à ïàge d'homme, à diriger des troupes dans les plaines du Danube, il acquit, en même temps (|ue l'art de commander, la conviction de la supériorité de son peuple au point de vue de la valeur, de l'énergie et de la probité. Lorsque la défaite et la mort d'Odoacre eurent laissé la Péninsule à sa merci, il ne rechercha pas d'autres conquêtes, si facile qu'il fût d'arracher de nouvelles provinces à l'empire d'Orient, mais il selForc^'a uniquement de continuer et de consolider l'ancienne politique de Rome, de faire circuler à travers ses institutions en ruines le souffle rafraîchissant de la vie, et, sans mettre en péril la suprématie militaire de ses Gotlis, de se concilier par son indulgence et d'élever graduellement au niveau de ses maîtres la population dégénérée de l'Italie. La nation gothique paraît, dès le principe, moins cruelle pendant la guerre et plus réfléchie que toutes ses sœurs germaines - : ce qu'il y avait de plus noble chez elles se manifesta sous la direction du plus grand des Amales. De son palais de Vérone ^ rappelé dans le

i. <i Nil deest nobis imperio vestro famulantibus. » Théodoric à Zenon. — .lordanes, De relus Geticis, chap. lvii.

2. « Unde et paene omnibus barbaris Gothi sapientiores exstitcruat Grœcisque pœne cousiuailes. » Jord., cbap. v.

o. La résidence habituelle de Théodoric (Thiodorich) semble avoir été Ravenue, où il mourut et fut enterré; un remarquable édifice,

poème des Nibelungen, il promulgua des lois égales pour le Romain et le Golh, et enjoignit aux envahisseurs qu'une fois maîtres d'une partie des terres ils respectassent au moins les biens et la personne de ceux dont ils devenaient les compatriotes. La magistrature et l'administration restèrent entre les mains des indigènes : deux consuls annuels, nommés, Tun par Théodoric, l'autre par le monarque d'Orient, offrirent une image des anciennes institutions, et, tandis que l'agriculture et les arts refleurissaient dans les provinces, Rome, elle-même, célébrait les visites d'un maître qui pourvoyait aux besoins de sa population et protégeait avec soin les monuments de sa première splendeur. Avec l'abondance et la paix, les esprits se reprirent à espérer et les études littéraires se ranimèrent. La dernière lueur jetée par la littérature classique dore le règne de ce barbare.

désigné par la tradition comme son tombeau, s'élève à quelque distance de la ville, près de la station du chemin de fer; mais le sarcophage de porphyre, dans le(piel on suppose que ses restes furent déposés, en a été enlevé; on peut le voir encastré dans le mur de l'édifice qu'on regarde comme son palais, situé tout près de l'église de Sant'ApoUinare et non loin de la tombe de Dante. Il ne parait pas y avoir d'autorités suffisantes pour attribuer cette construction aux Ostrogoths. f^lle est très différente de la peinture du palais de Théodoric, tel ([u'il est figuré dans les mosaïques contemporaines de Sant'ApoUinare in urbc. — Toutefois, dans les légendes germaniques, Théodoric est toujours le prince de Vérone (Dietrich von Berne), sans doute parce que cette cité était mieux connue des nations teutoniques, et parce qu'il y transportait sa cour lorsque ses affaires transalpines l'y appelaient. Son château s'y dressait, dans la vieille ville, sur la rive gauche de l'Adige, sur la hauteur qu'occupe actuellement la citadelle: il est douteux qu'il en reste des traces, car les antiques fondations que nous y voyous aujourd'liui peuvent avoir appartenu à la forteresse élevée par Gian Galeazzo Visconli, au xiv^ siècle.

L'union des deux races sous un gouvernement sage eût épargné à l'Italie six cents ans de ténèbres et de dégradation. 11 n'en devait pas être ainsi. Tliéodoric était tolérant; mais, pour ses sujets orthodoxes, la tolérance était justement un crime : les Gotlis ariens étaient et restèrent des étrangers et des ennemis parmi les Italiens catholiques. Le sceptre venait à peine de passer des mains de Théodoric dans celles de son faible rejeton, que Justinien, qui avait envisagé avec jalousie la grandeur de son lieutenant nominal, se résolut à faire valoir ses droits, tombés en désuétude, sur l'Italie; celle-ci accueillit Bélisaire comme un libérateur, et, dans la lutte qui s'ensuivit, la race et le nom des Ostrogoths périrent sans retour. Ainsi, de nouveau réunie en fait, comme elle n'avait jamais cessé d'être unie en nom, à l'Empire romain, la Péninsule fut divisée en comtés ou en duchés, et soumise à l'e-xarque de Ravenne, vice-roi de la cour byzantine, jusqu'à l'arrivée des Lombards en 568, qui le chassèrent de certaines régions et ne lui laissèrent qu'une bien faible autorité sur le reste. Au delà des Alpes, et bien que la population de Rome eût enlin cessé de chercher des secours en Orient, les droits de l'Empire subsistèrent toujours en théorie et ne s'éteignirent légalement jamais. Gomme on l'a dit, ils furent reconnus par les conquérants eux-mêmes : par Alaulf, lorsqu'il régna sur l'Aquitaine en qualité de vicaire d'IIonorius, et qu'il arracha l'Espagne aux Suèves pour le compte de ses anciens maîtres ; par les rois wisigoths de l'Espagne,

lorsqu'ils autorisèrent les villes situées sur le rivage de la Méditerranée à envoyer un tribut à Byzance ; par Clovis, quand, après avoir écrasé ou absorbé les représentants de l'ancien gouvernement, Syagrius et les cités armoricaines, il fut, à sa grande joie, honoré par l'empereur d'Orient Anastase d'une dignité romaine qui le confirmait dans ses possessions. Revêtu, ainsi -qu'un Fabius ou un Yalérius, de la robe brodée des consuls, le chef sicambre chevaucha à travers les rues de Tours pendant que les acclamations des provinciaux le saluaient Auguste ', Ils lui obéissaient déjà, mais son pouvoir leur parut désormais légal, et ce ne fut pas sans un org-ueil mélancolique qu'ils virent le terrible conquérant céder lui-même à la magie fin nom romain et rendre hommage à la majesté séculaire de leur souverain légitime.

Pourtant les membres disjoints de l'Empire oublièrent peu à peu leur unité originelle. A mesure que, dans la dissolution de la vieille société dont nous suivons la marche du vi" au vui'^ siècle, la grossièreté et l'ignorance faisaient de rapides progrès; que l'immigration des colonies teutoniques modifiait la langue et les mœurs; que, par l'isolement des individus, les pensées, les espérances, les intérêts devenaient plus étroits; que l'organisation de la province romaine, comme celle de la tribu germanique, s'abî-

1. » Igiliir Clilodovcchus ab impcratore Anastasio codicillos de consulat!! accepit. et in basilica heali Martini tunica hlatlea indulus

est et chlamyde, imponens verlici diadenia et ab ea die tan-

quain consul aut (= et) Augustus est vocilatus. » — Grégoi!"e de Tours, II, 58.

mail dans un chaos d'où commençait à surgir , bien que d'une façon confuse et douteuse encore, le monde nouveau, le souvenir de l'antique Empire, de son ordonnance harmonieuse, de sa puissante civilisation, devait nécessairement s'effacer et se perdre. 11 aurait même péri tout à fait si Rome n'en eût laissé deux témoins vivants. l'Eglise et le Droit. Les Barbares confondirent dès le début, dans leur cerveau, le christianisme et les Romains de qui ils le tenaient, et qui s'en étaient servis comme de leur dernier rempart. Dans la hiérarchie ecclésiastique se trouvèrent les chefs naturels du peuple et les conseillers indispensables au roi. Leur pouvoir grandit en même temps que s'effondrait le gouvernement civil et que la superstition se propageait, et, quand le Frank l'eût jugé trop précieux pour qu'on l'abandonnât aux vaincus, il adopta les sentiments et les idées politi- <{ues de la société au milieu de laquelle il venait de pénétrer.

Pendant que l'Empire tombait en pièces et que les nouveaux royaumes fondés |)ar les conquérants commençaient eux-mêmes à se disloquer, l'Église s'attachait de plus en plus étroitement à l'unité de sa foi et de sa discipline, lien commun de tous les chrétiens. Il fallait un centre à cette unité : ce centre fut Rome. Une succession de pontifes habiles et actifs étendit son intluence ; la sainteté et les écrits do Grégoire le Grand furent célèbres dans tout l'Occident. >" avant jamais été occupée par les Barbares, Rome conserva son caractère et ses coutumes particulières, et jeta

les fondements d'une puissance sur les âmes qui devait durer plus longtemps que celle qu'elle venait de perdre sur les corps \ L'importance de l'influence exercée par la permanence du droit antique et de l'organisation municipale créée par lui ne fut guère moindre. Les envahisseurs barbares gardèrent les coutumes de leurs aïeux, souvenirs caractéristiques d'un peuple grossier tels que nous les révèlent la loi salique ou les ordonnances d'Ina et d'Alfred; mais la population sujette et le clergé continuèrent à être régis par ce système compliqué, fruit du génie et des labeurs de mainte génération et monument le plus durable de la grandeur romaine.

Le droit civil s'était perpétué en Espagne et dans la Gaule méridionale, et n'était pas même complètement tombé en désuétude dans le iSord, en Grande- Bretagne et sur les frontières de la Germanie. Des éditions revues du code Tliéodosien furent publiées par les princes wisigotlis et burgondes. Il fut pendant plusieurs siècles le patrimoine universel de la population sujette, et, dans l'Aquitaine et en Italie, survécut à la féodalité. On prélendit plus tard que tous ceux-là en étaient justiciables dont on. ne pouvait prouver qu'ils le fussent de ({uelquc autre ^ Ses

i. D'aussi bonne heure même que le milieu du vc siècle, saint Léon le Grand pouvait dire au peuple romain : « Isti (se. Petrus et Paulus) sunt qui te ad hanc gloriam provexerunt ut gens sancta, populus electus, civitas sacerdolalis et régla, per sacrum B. Potri sedem caput orbis ell'ecta, latins praesideres rcligioue divina quam dominatione terrena. » — Sennon pour la ftHe de saint Picn-e et de saint Paul. (0pp., ap. Migne, t. 1, p. :!36.)

2. « Jus romaniim est adhuc in viridi observanlia et eo jure prie-

phrases, ses formes, ses tribunaux, sa souplessse et sa précision, tout rappelait de quelle société forte et raffinée il provenait. D'autres motifs , sans parler de ceux de pure bienveillance à l'égard de leurs sujets, poussaient les nouveaux rois à en favoriser l'application; il renforçait, en effet, leurs prérogatives, et l'obéissance qu'il imposait à une classe de leurs sujets en vint bientôt à être réclamée des autres que leurs propres lois faisaient les égaux du prince. En considérant avec attention combien de vieilles institutions continuèrent à subsister, en étudiant les sentiments de cette époque, tels qu'ils ont été faiblement rendus dans ses maigres annales, on ne paraîtra pas s'aventurer beaucoup en affirmant qu'au \uf siècle l'Empire romain existait encore en Occident, qu'il existait dans l'esprit des hommes comme un pouvoir affaibli, tantôt délégué et tantôt suspendu, mais non pas détruit.

Il est facile, pour ceux qui lisent l'histoire d'un siècle à la lumière qu'y ont faite ceux qui sont venus après, de voir qu'en cela les hommes s'abusaient; que la tendance des événements était toute différente; que la société entrait dans une phase nouvelle où chacjue changement devait amener un fractionnement plus considérable de l'autorité, fortifier davantage l'aristocratie au détriment du despotisme. Pour nous, nous voyons apparaître dès lors d'autres formes vivantes, appelées aux plus brillantes destinées dans

sumitur quilibet vivere nisi adversum prolietur. » — Maranta, cité par Marqiiard Freher.

l'avenir lointain; ponr eux, — ne connaissant d'autre type (le beauté ou de pouvoir que celui qui avait rempli Timagination de leurs ancêtres et qui leur semblait plus grandiose que jamais dans les brumes du passé, — ils prenaient à tort, comme on l'a dit plus tard de Rienzi, des souvenirs pour des espérances. Leur unique souci était de savoir quand l'empire reprendrait de nouvelles forces. Les événements qui se préparaient semblaient destinés à réaliser ces espérances.

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