CHAPITRE IV
Les FranKs. — L'Italie sous le? Grecs et les Lombards. — Le schisme des Iconoclastes. — Alliance des papes avec les rois franUs. — La conquête de l'Italie par les Franks. — Aventures et plans du pape Léon III. — Couronnement de Charlemagne.
C'était du côté de Rome, devenue leur capitale ecclésiastique, que se tournaient constamment les pensées et les espérances des hommes du vi" et du VU" siècle. Et pourtant ce n'était pas de Rome, faible et corrompue , ni même du sol épuisé de l'Italie que le libérateur devait surgir. Juste au moment où, comme il nous est permis de le conjecturer , le rêve d'un renouvellement de l'autorité impériale dans les provinces occidentales commençait à s'évanouir, il apparut à l'extrémité de l'Europe, au sein dune race qui venait à peine d'entrer dans le courant de la civilisation, une lignée de capitaines dévoués au service du Saint-Siège, et parmi eux celui que son pouvoir, son heureuse fortune, son héroïque caractère désignaient comme le digne héritier d'une dignité à laquelle la doctrine et la tradition avaient attribué une sainteté presque divine.
De ces nouvelles monarchies qui s'étaient élevées sur les ruines de la monarchie romaine, celle des Franks était de heaucoup la plus considérahle. Au ni'' siècle, ils forment, comme les Saxons, les Alamans, les Thuringiens, une des plus puissantes ligues de tribus germaniques. Les Sicambres (il semble probable, en effet, que c'est cette race fameuse qui fut la source principale de la nation franke) avaient dès lors renoncé h leur première hostilité contre Rome, et, destinés à la représenter dans l'avenir, ils en étaient devenus, à peu d'exceptions près, les fidèles alliés. Nombre de leurs chefs parvinrent à de hautes positions : Jovien confia à Malaric la garde des provinces d'Occident; Bauto et Mellobaude occupent une place sous le règne de Théodose et de ses fils; Mérovée (si c'est là un nom réel) combat sous Aétius contre Attila dans la g-rande bataille de Châlons; ses compatriotes s'efforcent en vain de sauver la Gaule des Suèves et des Burgondes. Ce n'est que lorsque l'Empire fut évidemment aux abois qu'ils réclamèrent leur part du butin; alors Clovis, ou Chlodowig", chef de la tribu des Saliens, laissant ses frères, les Ripuaires, dans leurs établissements du bas Rhin, s'avance de la Flandre pour arracher la Gaule aux nations barbares qui y avaient pénétré une soixante d'années auparavant. Peu de conquérants ont eu dans leur carrière une série de succès aussi ininterrompue. Par la défaite du gouverneur romain Syagrius, il resta maître des provinces septentrionales : dans la vallée du Rhône, le royaume
burgondc fut en peu de temps réduit en servitude; en dernier lieu, les Yisigoths furent vaincus dans une grande bataille et l'Aquitaine ajoutée aux conquêtes de Clovis. Les armes frankes ne furent pas moins favorisées de l'autre côté du Rhin. La victoire de Tolbiac amena la soumission des Alamans, qu'imitèrent leurs alliés les Bavarois; et lorsque le fils de Clovis, Théodoric I, eut abattu les Thuringiens, la ligue franke embrassa toutes les tribus à l'ouest et au sud de la Germanie, L'État ainsi formé, s'étendant de la baie de Biscaye à l'Inn et à l'Ems, n'était naturellement en aucun sens une monarchie française, c'est-à-dire gauloise. Quoique le plus vaste et le plus fort des empires fondés jusque-là par une race teutonique, ce n'était pas même, sous les rois mérovingiens, un rovaume uni, mais plutôt un amas de principautés, maintenues ensemble par la prédominance d'une seule tribu et d'une seule famille, qui gouvernaient la Gaule comme des maîtres font une race sujette, et exerçaient en Germanie une sorte d'hégémonie parmi des tribus congénères et à peine inférieures. Mais, vers le milieu du vni" siècle, les choses changèrent. Sous la direction de Pépin d'IIerstal et de son fils, Charles Martel, maires du palais des derniers Mérovingiens, les Franks d'Austrasie devinrent sur le bas Rhin les chefs reconnus de la nation, et furent en mesure, tout en donnant une assiette plus ferme à leur gouvernement intérieur, d'en mettre toutes les forces au service de leur ambition conquérante. La forme que revêtit cette ambition
provint d'une circonstance dont il n'a pas encore été fait mention, (le ne fut pas uniquement ou même principalement à leur propre valeur que les Franks durent leur grandeur passée et celle encore plus haute que leur préparait l'avenir : l'appui du clergé, la faveur du Saint-Siège y contribuèrent largement. Les autres nations teutoniques, les Goths, les Vandales, les Burgondes, les Suèves. les Lombards, avaient été. pour la plupart, converties par des missionnaires ariens, venus de l'Empire romain pendant le court intervalle où les doctrines d'Arius y prévalurent. Les Franks, convertis des derniers, furent d'emblée catholiques et acceptèrent volontiers les enseignements et l'alliance du clergé. C'est ce qui explique que, tandis que le royaume des Vandales en Afrit[ue et celui des Ostrogoths en Italie succombaient sous l'hostilité de leurs sujets orthodoxes, l'ardente sympathie des prêtres donnait aux Franks la force de vaincre leurs ennemis, Burgondes ou Visigoths, et rendait comparativement facile leur fusion avec lu population romaine des provinces. Ils avaient rendu d'utiles services contre les Sarrasins d'Espagne ; ils avaient facilité la mission de l'Anglais Boniface chez les païens de la Germanie ', la plus puissante des nations catholiques; ils attiraient eniîn les regards du souverain ecclésiastique de l'Occident, cruellement tourmenté alors par des ennemis domestiques.
1. « Denique gens Francorimi nuiltos el fecundissimos fructus Doiuino attulit. uon solum credeiido, sed el alios salutifere convertendo, » disait l'empereur Louis II, en 871.
Depuis riiivasion d'Alboiii, l'Ilalie gémissait sous une complication de calamités. Les Lombards, qui y étaient entrés sous sa conduite en 568, s'étaient établis en nombre considérable dans la vallée du Pô et avaient fondé les duchés de Spolète et de Bénévent, laissant le reste du pays sous le gouvernement de l'exarque de Ravenne, vice-roi du monarque d'Orient. Cette sujétion toutefois n'était guère que nominale. Quoique trop peu nombreux pour occuper toute la Péninsule, les envahisseurs étaient encore assez forts pour en infester chaque région par des incursions qui ne rencontraient aucune résistance, chez une population peu habituée au maniement des armes et trop démoralisée pour songer à se défendre. Plus cruels et plus repoussants, s'il faut en croire le témoignage de leurs ennemis, qu'aucune autre tribu du ?sord, les Lombards manifestaient une singulière aversion pour le clergé, ne l'admettant jamais à leurs assemblées nationales. Tourmentée par leurs continuelles attaques, Rome demanda en vain des secours à Byzance, dont les armées, à peine assez fortes pour repousser de ses murailles les Avares et les Sarrasins, ne pouvaient apporter aucune aide au lointain exarque de Ravenne. Les papes étaient les sujets de l'Empereur; ils attendaient sa confirmation comme les autres évèques ; ils avaient été plus d'une fois les victimes de sa colère *. Mais à mesure que la Cité s'accoutumait à l'indépendance, et que le Pape