‹ Le Saint empire romain germanique et l'Empire actuel d'AllemagneChapitre 39 sur 133 · Martin, et, à une époque plus reculée, Sylvére · texte numérisé non relu

Martin, et, à une époque plus reculée, Sylvére

acquit une prédominance réelle sinon encore légale, il prit un ton plus hardi que celui des patriarches orientaux. Dans les controverses qui avaient désolé FEglise, il avait eu la sagesse ou la bonne fortune {quoique pas toujours dès le début) d'épouser la cause orthodoxe : une nouvelle querelle religieuse le délivra enfin pour jamais d'un joug' importun \

L'empereur Léon , né dans les montagnes de risaurie, où une foi plus pure avait pu se conserver encore, blessé du reproche d'idolâtrie formulé par les partisans de Mahomet, se décida à abolir le culte des images, qui semblait devoir bientôt rejeter dans l'ombre la partie spirituelle du christianisme. Une tentative qui suffit à exciter des tumultes parmi les Grecs, pourtant si soumis, causa en Italie une commotion plus violente. La populace se leva tout d'un seul élan pour la défense de ce qui était devenu pour elle autre chose qu'un pur symbole; l'exarque

1. On trouve un singulier récit de l'origine de la séparation des (irecs et des Latins dans le traité de Landulfus de Colunina (Landolfo Colonna), De Iranslalione Imperii Romani (vers Tan 1320). » La tyrannie d'IIéraclius, dit-il, provoqua une révolte chez les nations orientales. On ne put pas la réprimer, parce que dans le même temps les Grecs commençaient à désobéir au pontife romain, abandonnant, comme Jéroboam, la vraie foi. D'autres, parmi ces schismaliques (dans le but apparemment de fortifier leur révolte politique), poussèrent l'hérésie plus loin et fondèrent le mahométisme. » Le franciscain Marsile de Padoue dit de même (vers 1324) que -Mahomet, » un riche Persan », inventa sa religion pour prévenir le retour de l'Orient sous l'autorité de Rome. 11 est digne de remarque que peu — en est-il même? — de ces anciens historiens (du x<= au xv^ siècle) font allusion aux empereurs occidentaux, de Constantin jusqu'à Romulus Augustule : il semble qu'on ait oublié complètement, même au vni« et au ix^ siècle, jusqu'à l'existence de cette branche occidentale.

fut égorgé; le pape, tout opposé qu'il fût à se séparer du chef légitime et du protecteur de l'Eglise, dut pourtant excommunier le prince auquel il ne ]Hit faire abjurer une hérésie aussi odieuse. Luidprand, roi des Lombards, profita de l'occasion : tombant sur l'exarchat comme champion des images, sur Rome comme ministre de l'Empereur grec, il ravagea l'un et faillit presque s'emparer de l'autre. Le pape échappa cette fois, mais vit le péril; placé entre un hérétique et un brigand, il porta ses regards, par delà les Alpes, vers le guerrier catholique qui venait justement de sauver glorieusement le christianisme sur le champ de bataille de Poitiers. Grégoire II avait déjà ouvert des négociations avec Charles Martel, maire du palais, et véritable souverain du royaume frank '. Les événements devenant plus critiques, Grégoire III ne voit d'espérance que de ce côté, et lui écrit des lettres pressantes pour le supplier d'accourir promptement au secours de la sainte Eglise ". Quelques chroniques ajoutent que la dignité de consul et de palrice fut offerte à Charles au nom du peuple romain. Il est certain du moins qu'ici commencent les rapports du siège impérial avec la puissance germanique naissante : ici, pour la première fois, le pontife dirige un mouvement politique et secoue les liens qui le rattachaient à son souverain légitime. Charles mourut

1. Anastase, Vitce Pontificum llomanorum, I, ap. Muratori. Aujourd'hui cité sous le nom de Liber Pontificalis.

2. Lettre dans le Codex Carolinus. dans les Scriptores Reruin llalicarum de ]\Iuratori, vol. III (seconde partie), adressée « sub régule Garolo ».

avant d'avoir pu répondre à cet appel, mais son fds, Pépin, surnommé le Bref, tira un utile parti de cette nouvelle liaison. C'était le troisième de sa famille qui gouvernait les Franks avec les pleins pouvoirs d'un monarque : le temps semblait arrivé d'abolir cette pure apparence de royauté mérovingienne; et cependant une rupture avec les anciennes traditions pouvait froisser les sentiments du peuple. On s'arrêta à un parti dont personne alors ne prévit les dangers : le Saint-Siège, invoqué pour la première fois en qualité de puissance internationale, prononça la déposition de Childéric, et donna à l'office royal de son successeur, Pépin, une consécration inconnue jusque-là, ajoutant à la vieille élection franke, qui consistait à élever le cbef sur un bouclier au milieu du fracas des armes, le diadème romain et l'onction empruntée aux rites des Hébreux. Le pacte entre la chaire de Saint- Pierre et le trône teutonique était à peine sig-né que ce dernier fut mis en demeure de remplir sa part des obligations communes. Deux fois le Lombard Astolplie assaillit Rome , deux fois Pépin accourut à sa défense : la seconde, à la requête d'une lettre écrite au nom de saint Pierre lui-même ^ Aslolphe ne put faire aucune résistance, et le Frank fit don à la chaire papale de tout ce qui appartenait à i'exar-

1. Lettre dans le Cod. Carol. (Mur., 5. R. /., III, [2], p. 96) : un bizarre mélange de vives adjurations, d'habiles flatteries à l'orgueil des Franks, et de longues citations de l'Écriture : » Declaratum quippe est quod super omnes geates vestra Francorum gens prona milii Aposlolo Dei Petro exstitit, et ideo ecclesiain quani uiilii Dominus tradidit vobis per manus Vicarii mei commeudavi. »

chat dans l'Italie du Nord, recevant en récompense de ses services le titre de patrice K

Ce titre, avant-coureur d'une plus haute dignité encore, mérite à cet égard une rapide notice. Introduit par Constantin à une époque où sa signification originale était depuis longtemps tomhée dans l'oubli, il devait être dans son intention et resta en effet jusqu'à un certain moment la désignation non pas d'un office, mais d'un rang-, le plus élevé après ceux d'empereur et de consul. Comme tel, il fut ordinairement conféré aux gouverneurs provinciaux^ de première classe, et plus tard aussi aux potentats barbares dont la cour romaine désirait flatter la vanité. C'est ainsi qu'Odoacre, Théodoric, Sigismond, le roi des Burg'ondes, Clovis lui-même, l'avaient tous reçu de l'empereur d'Orient, c'est ainsi encore, mais bien après, qu'il fut accordé à des princes sarrasins et Bulgares -. Aux vi" et vu" siècles, il semblait destiné par un usage invariable aux vice-rois byzantins en Italie, et c'est ce qui amena, comme on peut l'imag-iner, par une confusion d'idées assez naturelle, les

i. La date précise à laquelle Pépin reçut ce titre ne peut être établie. La lettre qui suit du pape Etienne (p. 96 de Mur., III), porte " Pipino, Carolo et Caroiomanno patriciis ». Et voilà comment le Clironicon Casinense (Mur., IV, 273) dit qu'il fut donné d'abord à Pépin. Gibbon ne peut guère raisonnablement l'attribuer à Charles Martel, bien qu'on puisse citer un ou deux documents à l'appui. L'un d'eux étant la lettre du pape Grégoire II, il est à présumer que le titre lui fut offert ou devait lui être offert sans avoir jamais été accepté par lui.

2. Le titre de patrice se rencontre même aux extrémités de l'Occident; il se trouve dans une charte d'Ina, le roi des Saxons de l'Ouest, et dans une autre octroyée par Richard de Normandie en lOlo. — Ducange, s. v.

hommes de ce temps à le prendre pour le titre d'un office, auquel était attachée une autorité étendue et mal définie, et qui impliquait le devoir tout particulier de veiller sur l'Église et protéger ses intérêts temporels. Ce fut sans doute en lui donnant cette portée que les Romains et leur évêque en honorèrent les rois franks, agissant en cela sans aucun droit légal, car il ne pouvait émaner que de l'Empereur seul, mais le choisissant comme le titre qui obligeait son possesseur à soutenir et à défendre l'Eglise contre ses ennemis, les Lombards. D'où il suit que la formule est toujours Patricius Romanorum et non, comme jadis, Patricius seulement, et qu'elle s'associe ordinairement aux termes defensor et protector. Or, comme la « défense » suppose nécessairement un degré d'obéissance correspondant chez ceux qui en profitent, on dut, ce semble, concéder au nouveau palrice une part plus ou moins grande d'autorité positive à Rome, de façon toutefois à ne pas annihiler la suprématie de l'Empereur.

Aussi longtemps, en vérité, que les Franks furent séparés de leurs nouveaux alliés par un royaume hostile, ce ne fut guère autre chose qu'un conlrùle nominal. Mais lors(ju';i la mort de Pépin, les Lombards, toujours remuants, prirent les armes derechef et menacèrent les possessions de l'Église, le fils de Pépin, Charles ou Charlemag^ne, descendit les Alpes comme un ouragan à l'appel du pape Hadrien, saisit dans sa capitale le roi Didier, s'arrogea la couronne lombarde et s'empara de l'Italie septentrionale, qui fit désormais

RESTAURATION DE L'EMPIRE EN OCCIDENT o3

partie intégrante de l'empire frank. Arrivant à Rome à la tête de son armée victorieuse, le premier d'une nombreuse lignée de rois teutons auxquels son amour devait être encore plus fatal que sa haine, il y fut reçu par Hadrien avec de grands honneurs, et accueilli par le peuple comme un maître et un sauveur. Même alors pourtant, soit adresse politique, soit par un sentiment de resj)ect auquel son ambitieux génie ne se refusait pas à céder, il n'éleva, au point de vue de la juridiction, que des réclamations modérées, laissa au pontife la place d'honneur dans les processions, et renouvela, bien qu'à la façon d'un grand seigneur et d'un conquérant, le don de l'Exarchat et de la Pentapole que Pépin avait fait à l'Eglise romaine vingt années auparavant.

(j'est avec une étrange impression d'amusement mêlée de tristesse, qu'en suivant de Vœ'û le déroulement de ce grand drame historique nous découvrons les motifs plus bas auxquels ont obéi ses principaux acteurs. Le roi frank et le pontife romain étaient à cette époque les deux forces les plus puissantes qui dirigeaient le mouvement du monde et le conduisaient à grands pas à l'une des crises solennelles de sa destinée. On aurait pu croire qu'ils étaient guidés par le zèle le plus pur pour le salut du monde. Leurs paroles et leurs actes, l'ensemble de leur caractère et de leur conduite en présence de la chrétienté dans l'attente, furent dignes de ces hommes destinés à laisser sur leur siècle et sur plusieurs de ceux qui le suivirent une empreinte indé-

lébile. En eux aussi pourtant on aperçoit le flot trouble des passions et des cupidités vulgaires. L'esprit élevé et ardent de Charles n'était pas audessus des agitations de l'ambition personnelle : on peut toutefois excuser, sinon défendre, ces défauts presque inséparables d'un génie insatiable et puissant, qui, quel que soit le désintéressement de ses vues, doit, en les poursuivant, faire sentir partout son étreinte et faire tout contribuer à l'élévation de son édifice. La politique des papes s'inspira de motifs moins nobles. Denis que l'extinction de l'empire d'Occident avait afl'rancbi le potentat ecclésiastique de la tutelle séculière, le premier et le plus constant objet de ses desseins et de ses prières avait été l'acquisition d'un riche domaine territorial dans le voisinage de sa capitale. Il pouvait à ce sujet, il est vrai, fournir une sorte de justification : Rome, en effet, ville sans commerce et sans industrie, était encombrée de pauvres, à l'existence desquels il incombait à l'évèque de pourvoir. Ce but néanmoins devait infailliblement pervertir les intentions des papes et donner un caractère fâcheux à tout ce qu'ils firent. Ce fut cette crainte pour les terres de TÉglise bien plus que pour la religion ou la sécurité de la Cité , — les attaques des Lombards ne menaçant sérieusement ni l'une ni l'autre, — qui détermina leurs appels passionnés à Charles Martel et à Pépin; c'était à présent l'espoir bien fondé de voir ces possessions confirmées et agrandies par le fils encore plus illustre de Pépin, qui poussait le clergé romain à

embrasser sa cause avec tant d'empressement. Les mêmes convoitises pour les richesses et les pompes de ce monde, s'ajoutant à la perspective naissante d'une principauté indépendante, les entraînaient maintenant peu à peu dans une longue série de fraudes et d'intrigues. Ici, en efTet, semble être Pépoque probable, car on no peut en fixer exactement la date, à laquelle on doit placer ^extraordinaire fabricalion de la fausse donation de Constantin, où l'on prétendait que le premier empereur chrétien avait donné pleine autorité sur l'Italie et sur l'Occident tout entier au pape Sylvestre et à ses successeurs dans la chaire de Saint-Pierre.

Pendant les vingt-quatre ans qui suivirent, l'Italie demeura tranquille. Le gouvernement de Rome fut exercé au nom du patrice, Charles, bien qu'il ne paraisse point y avoir envoyé aucun représentant officiel; tandis que, en même temps, la Cité et l'exarchat continuaient tous les deux à reconnaître la suprématie nominale de l'empereur d'Orient et dataient les. documents d'après les années de son règne. En 796, Léon IIÏ succéda au pape Hadrien et signala son dévouement au trône frank on adressant à Charles la bannière municipale et les clefs de la plus vénérée de toutes les châsses de Rome, celle qui contient les restes de saint Pierre, le priant de lui déléguer quelque officier entre les mains duquel le peuple prêterait serment de fidélité au patrice. Il eut bientôt besoin de l'appui du patrice pour lui-même. Une sédition éclata en 798 : le pape, se rendant en procession

solennelle du palais de Lalrau à l'église de Sanlo- Lorenzo in Lucina. fui attaqué par une bande d'hommes armés, commandée par deux fonctionnaires de sa cour, neveux de son prédécesseur : il fui blessé, laissé pour mort et parvint difficilement à s^enfuir jusqu'à Spolète, d^où il gagna le Nord et les terres frankes. Charles avait conduit son armée contre les Saxons révoltés : Léon l'y suivit et le rejoignit à Paderborn, dans la Westphalie. Le roi accueillit avec respect son père spirituel, le retint et conféra avec lui quelque temps, puis le renvoya à Rome sous l'escorte d'Angilberl, un de ses plus fidèles serviteurs, promettant de Tv suivre sous peu en personne. Au bout de quelques mois, la paix fut rétablie en Saxe, et, dans l'automne de 799, Charles descendait de nouveau les Alpes, pendant que Léon méditait profondément au grand dessein que le temps semblait être venu d'accomplir.

Trois cent vingt-quatre ans s'étaient écoulés depuis que le dernier César d'Occident avait déposé son pouvoir entre les mains du Sénat, et abandonné à son frère d'Orient une primauté unique sur le monde romain. A dater de ce moment, l'Italie avait été noniinalement soumise à ce dernier ; mais ce fut seulement durant un court intervalle, entre la mort de Teia, le dernier des rois ostrog-otlis, et l'invasion d'Alboin, le premier roi lombard, que son pouvoir y eut une réalité etTective. Dans les provinces reculées, en Gaule, en Espagne, en Bretagne, il n'était plus qu'un souvenir. Mais l'idée que l'Empire romain

jouait un rôle indispensable dans l'organisation du monde ne s'était pas évanouie : ceux qui semblaient la détruire l'avaient admise ; l'Église la chérissait ; on la retrouvait encore dans les lois et dans les coutumes; elle était sympathique aux populations vaincues, qui se rappelaient avec regret une époque où la paix et l'ordre compensaient du moins la servitude. Nous avons vu le Teuton s'ellorcer partout de s'identifier avec le système qu'il renversait. A l'exemple des Golhs, des Burgondes, des Franks qui recherchaient les titres de consul et de patrice, des rois lombards qui, lorsqu'ils renoncèrent à l'arianisme, se qualifièrent de Flavicns; au fond même de l'Angleterre, les farouches conquérants angles et saxons prirent les noms des dignités romaines et ne tardèrent pas à s'intituler imperatores et basileis de Bretagne. Les progrès du mahométisme ' dans le siècle précédent et la moitié de celui-ci venaient de donner au christianisme en Europe un relief plus saillant. Le faux prophète avait laissé une seule religion, un seul empire, un seul commandeur des croyants : la société chrétienne avait plus que jamais besoin d'un centre et d'une tète dirigeante. Cette direction, il était tout à fait superflu de la demander à la cour du Bosphore, plus faible chaque jour et plus étrangère aux choses de l'Occident. Depuis plus de deux siècles, son administration avait été moitié grecque, moitié asiatique; et, se détachant des anciennes traditions, avait enfin

1. Après la translatio ad Francos. en 800, les deux empires correspondirent exactement aux deux khalifats de Bagdad et de Cordoue.

revêtu la forme des despotismes orientaux. Claiidien s'était déjà raillé des « Quirites grecs * » ; l'usage général de la langue grecque depuis le règne d'ITéraclius et la différence des mœurs et des coutumes donnaient alors plus de justesse encore à ce sarcasme. Le pape n'avait aucun motif de sympathie pour les princes byzantins, qui, insultant à sa faiblesse, ne l'avaient pas soutenu contre les sauvages Lombards et étaient restés souillés, pendant soixantedix ans environ ' , d'une hérésie d'autant plus odieuse qu'elle ne touchait pas à des questions de doctrine spéculative, mais bien aux coutumes du culte les plus populaires. Dans l'Italie du Nord, leur pouvoir n'existait plus; aucun pontife, depuis Zacharie, ne leur avait demandé de confirmer son élection; bien plus, l'élévation de l'intrus frank au patriciat, oflice qu'il appartenait à l'Empereur de conférer, constituait par elle-même un acte de rébellion. Leurs droits subsistaient néanmoins : ils étaient toujours, et, tant qu'ils conservaient le titre impérial, devaient continuer à rester les souverains titulaires de la Cité. Aussi bien, le chef spirituel de la chrétienté ne pouvait-il se passer de son chef temporel; sans Empire romain, il ne jtouvait y avoir d'Église romaine et,

1. Plaudentem cerne senalum Et Byzantines proceres, Graiosque Quirites.

{In Eutrop., II, 13o.)

2. Plusieurs empereurs avaient pris pendant cet intervalle les images sous leur protection, comme le faisait Irène au moment dont je parle : la souillure s'était attachée néanmoins à leur gouvernement pris en bloc.

par iino suite nécessaire (dans l'esprit des hommes), d'Église catholique et apostolique \ Car — on le montrera plus amplement tout à l'heure — les hommes ne pouvaient diviser dans la réalité ce qui dans leur pensée était indivisible : le christianisme devait vivre ou mourir avec le grand État chrétien : ils n'étaient que les deux noms d'une même chose. Ainsi pressé, le pape prit une détermination, à laquelle quelquesuns de ses prédécesseurs, dit-on, avaient déjà songé ^, et que les événements des cinquante dernières années avaient indiquée. Le moment était opportun. L'impératrice veuve, Irène, également célèbre par sa beauté, ses talents et ses crimes, venait de déposer, en lui faisant crever les yeux, son fds Constantin VI : une femme, une usurpatrice, presque un parricide, déshonorait le trône du monde. De quel droit, pouvait-on se demander, les factions de Byzance imposaient-elles un maître au siège primordial do l'Empire? Il était temps de nommer un plus digne à la plus auguste des fonctions humaines : une élection avait à Rome la même validité qu'à ConstantinopJe ; au possesseur effectif du pouvoir devaient aussi être remis les insi-

1. Aux yeux des modernes il n'y pas naturellement de liaison nécessaire entre l'Empire romain et une Église catholique et apostolique; en réalité, les deux choses semblent être plutôt, telles ont été les impressions que nous a laissées une longue lutte de l'Église et de l'Etat, antagonistes par nature. — L'intérêt que nous otïre l'histoire tient précisément à ceci qu'elle nous montre comment les hommes à dilTérentes époques ont entretenu des notions absolument diiïérentes au sujet des rapports réciproques des mêmes idées ou des mômes institutions.

2. Monachus Sangallensis, De Gestis Caroli; dans Pertz, Monurnenta Germanise Historicu.

gncs extérieurs. Où roii devait trouver ce possesseur, cela n'était pas douteux. Le Frank avait toujours été fidèle à Rome : son baptême avait été l'enrôlement d'un nouvel auxiliaire barbare. Ses services contre les liérétiques ariens et les maraudeurs lombards, contre les Sarrasins d'Espagne et les Avares de Pannonie, lui avaient mérité le titre de cbampion de la Foi et de défenseur du Saint-Siège. C'était maintenant sans conteste le maître de l'Europe occidentale, dont les nations qu'il avait soumises, Celtes et Teutons, s'empressaient de prendre le nom et d'imiter les coutumes '. Cliarles, le liéros qui unissait sous son sceptre tant de races diverses, qui les gouvernait toutes comme le vicaire de Dieu, pouvait paraître aux veux du pontife ce qu'il fut pour les âges suivants, la nouvelle tète en or pur d'une nouvelle statue érigée sur les ruines de celle dont les débris mélangés de fer et d'argile semblaient tomber en poussière derrière les remparts inexpugnables de Constantinople. Enfin l'armée franke entra à Rome. Le pape fut entendu; sou innocence, à laquelle un miracle venait déjà de servir de témoig'nage, fut proclamée par le patrice en plein synode, et ses accusateurs condamnés à sa place. Cliarles séjourna quelques semaines dans la Cité; et le jour de Noèl de l'an 800 ^ il assista à la

1. Monachus Sangalleusis; itt supi-a. De même le pape Grégoire le Grand deux siècles plus tôt : « Quanto cœteros homines regia dignilas aalecedit, tanto caelerarum gentium régna regni Francorum culmeu excellit. » Ep., Y, 6.

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