‹ Le Saint empire romain germanique et l'Empire actuel d'AllemagneChapitre 46 sur 133 · Eginhard, Ann · texte numérisé non relu

Eginhard, Ann

l'empire et la politique de CHâRLEMAGNE 91 et de la barbarie. L'œuvre d'Arminius s'écroule sous la main de son successeur.

('e n'est point, toutefois, le seul point de vue auquel on puisse se placer pour envisager la politique et le caractère de Charles. Si l'unité de l'Église et l'ombre de la prérogative impériale formaient un des piliers de sa puissance, la nation franke formait l'autre. L'Empire était toujours militaire, quoique, en un sens, étrangement différent de celui de Jules César ou de Sévère. Le peuple belliqueux des Franks s'était répandu dans tout l'ouest de l'Europe ; sa suprématie était acceptée des tribus congénères, telles que celles des Lombards, des Bavarois, des Thuringiens, des Alamans et des Burgondes ; sur les frontières , les Slaves tremblaient et envoyaient le tribut ; dans les Asturies, l'empereur protégeait Alphonse contre les hostilités des inlidèles. Son influence, sinon son autorité réelle, traversait l'Océan; les rois des Scots lui adressaient des présents et le qualifiaient de seigneur ' : le rétablissement d'Eardulf en Northumbrie, et surtout celui d'Egbert dans le Wessex, eussent fourni aux revendications de suzeraineté de ses successeurs un bien meilleur fondement que la plupart de ceux sur lesquels ils essayèrent plus tard de s'appuyer. C'était bien grâce aux armes des Franks qu'avait été conquise en Europe cette prédominance à laquelle le titre impérial servait de parure et de légitimation; aussi le gouvernement de Charles n'avail-il

1. Très probablement les Scots de l'Irlande. — Eginhard, \'ita Karoli, chap. xvi.

guère de romain que les dehors. Ce n'était pas en restaurant le mécanisme usé du vieil Empire, mais par sa propre action personnelle et vigoureuse et celle de ses grands officiers, qu'il travaillait à administrer et à réformer. Au milieu de tous ces efforts pour créer un solide gouvernement central, il n'y a pas ombre de despotisme ; chaque nation garde ses lois, ses chefs héréditaires, ses libres assemblées populaires. Les conditions accordées aux Saxons après les guerres si cruelles qu'il leur fit, conditions si favorables, qu'au siècle prochain leurs ducs occuperont le premier rang en Germanie, montrent combien il souhaitait peu que les Franks devinssent une caste dominante.

Il renouvelle la tentative faite par Théodoric d'animer les formes romaines de l'esprit teuton. La conception était magnifique ; de grands résultats répondirent à ce qu'on put en exécuter. Deux causes l'empêchèrent de réussir. Le pouvoir donné au clergé d'abord, et en particulier au pape, soumis en apparence au pouvoir temporel, mais armé de prérogatives considérables, mal définies, et qui n'attendait qu'une occasion pour fouler aux pieds ce qu'il avait contribué à relever. Le pape pouvait reprendre la couronne qu'il avait donnée, et tourner contre l'Empereur le clergé qui lui obéissait aujourd'hui. Ensuite, la discordance des éléments qui constituaient l'Empire. Les nations n'étaient pas mûres pour mettre quelque fixité dans leur vie et les faire servir d'instrument aux desseins d'une aussi vaste politique ; les différences de race, de langag-e, de mœurs, sur d'immenses terri-

l'empire et la politique de CHÂRLEMâGNE 93 toires peu peuplés, faisaient échouer tous les efforts tentés pour les maintenir unies : le charme exercé par le grand esprit n'avait pas eu le temps de cesser, que déjà les forces qui se repoussaient mutuellement étaient à l'œuvre et que tout s'abîmait encore dans le même chaos. Ces éléments, néanmoins, ne se séparaient pas dans l'état où ils s'étaient associés, car ils avaient subi des influences qui continuèrent à agh" sur eux après que leurs liens politiques se furent brisés. L'œuvre de Charles, en effet, — de ce génie créateur par excellence, — ne s'effondra pas au sein de l'anarchie qui suivit : son règne doit plutôt nous apparaître comme l'aube d'une ère nouvelle, comme la première assise de l'édifice que bien des généralions vont continuer à bâtir.

Il n'y a pas de revendication plus mal fondée que celle que les Français modernes , les descendants des Celtes latinisés, font valoir à l'égard du Teuton Cliarlemagne. A Rome, il put revêtir la chlamyde et les sandales; mais, à la tête de son armée franke, il se conformait strictement aux coutumes de son pays, et son peuple le chérissait comme le plus parfait représentant de son caractère et de ses mœurs ^ D'une force et d'une taille presque surhumaines, nageur el chasseur incomparable, ferme et terrible pendant le combat, doux et plein de condescendance pour ses amis, il n'avait de romain, et à un bien moindre degré, de gaulois, que la culture de son esprit et ses

Page 1