Egiuhai'd, Vita Karoli, cbap. xvii
pour l'iustructioii et les lettres qu'il montra en recueillant des manuscrits, en fondant des écoles, en rassemblant autour de lui des hommes éminents venus de toutes parts, ne sauraient être appréciés à part de sa situation comme restaurateur de FEmpire romain. €harles offrait en lui la réunion des plus grandes facultés et n'était si grand qu'à cause justement de l'harmonieux équilibre de son génie. Ce n'était pas plus un simple guerrier barbare qu'un rusé diplomate, et il n'v a aucune de ses qualités qui ne fût dénaturée si nous la considérions isolément pour le caractériser. Les comparaisons qu'on a coutume de faire entre les hommes célèbres à diverses époques sont, en général, aussi faciles que dénuées de valeur : les circonstances au milieu desquelles vécut Charles ne nous permettent pas d'établir un parallèle minutieux entre sa grandeur et celle des deux hommes qu'on a pris aujourd'hui l'habitude de lui comparer, ni de dire s'il a été ou s'il fût devenu un politique aussi \n\)fond que César, un g-énéral aussi habile que Napoléon. (!lomme le Romain, comme le (^orse. et à un égal degré, il possédait cette cjualité qui, en eux, frappe si vivement notre imagination, cette énergie vigoureuse, intense, infatigable, qui le poussait à faire à travers l'Europe campagnes sur campagnes, à chercher un -champ de travail dans la théologie, dans la science, dans la littérature, aussi bien que dans la politique et .dans la guerre. Devenu }»ar cette prodigieuse activité le conquérant de l'Europe, il en fut, grâce à la variété de ses connaissances, le civilisateur. C'est lui, dont
l'empire et la politique de gharlemagne 97 le large et profond esprit réfléchissait comme un miroir toutes les théories du moyen âge sur le monde et l'humanité, qui donna à cette société la forme et l'empreinte qu'elle a gardées pendant tant de siècles et dont les traces subsistent encore au milieu de nous, et sur nous-mêmes.
Le grand Empereur fut enseveli à Aachcn, dans la basilique qu'il s'était plu, pendant ses dernières années, à ériger et à embellir des trésors de l'art antique. On lisait sur sa tombe placée sous le dôme — où se trouve aujourd'lmi une énorme dalle avec les mots : Carofo Magno — l'inscription suivante : Magnifs atque ovthodoxus Imperator ^ Encouragés par lui, les poètes célébrèrent celui qui avait donné aux Franks l'empire de Romulus ^ Le nuage d'or de la légende, qui s'éleva peu à peu, entoura son nom d'une auréole, jusqu'au jour où, canonisé enfin,
1. Cette basilique fut construite sur le plan de l'église du Saint- Sépulcre à Jérusalem, et comme c'était la première église de dimensions considérables qui eût été élevée depuis des siècles dans ces contrées, elle excita à un point extraordinaire la curiosité des Franks et des Gaulois. Par bien des côtés, elle ressemble fort à la belle église de San Vitale, ù Ravenne (imitée aussi de celle du Saint- Sépulcre), qui, commencée par Thèodoric, fut achevée sous Justinien. San Vitale servit probablement de modèle aux architectes de Charles : nous savons qu'il lit transporter des colonnes de marbre de Ravenne à Aix-la-Chapelle pour en orner son église. Par-dessus la tombe de Charles, au-dessous du dôme central (auquel le chœur ogival que nous voyons aujourd'hui fat ajouté quelques siècles plus tard), se balance un énorme lustre, don de Frédéric Barberousse.
2. « Romuleum Francis prœslitit imperium. » Elégie d'ErmoIdus Nigellus, dans Perlz, .M. G. H., t. I. De même, Florus le Diacre :
Huic etenim cessit etiara gens Romula genti, Regnorumque simul mater Roma inclyta cessit : Hujus ibi princeps regni diademata sumpsit Minière apostolico, Christi munimine frétas.
il oblinl la plus liaiilo gloire que le monde et la religion puissent donner \ Car l'Église romaine réclamait alors, comme elle réclame aujourd'hui, le privilège auquel, sous une forme ou sous une autre, l'humanité ne semble pas avoir la force de renoncer, de conférer des honjieurs presque divins à ses grands morts; de même qu'au temps du paganisme on avait dressé des temples à l'Empereur déifié, on dédia des églises à saint Charlemagne. Entre saint Charles et le divin Jules, quelle étrange analogie et quel étrange contraste !
1. Une liisloire de la lleimy Kringla fournit une preuve remarquable de l'influence du nom fl de la réputation de Charles, même sur des nations lointaines. Alfhild. une concubine de saiut Olaf, roi de Norwège, accoucha d'un enfant, la nuit, pendant le sommeil d'Olaf; et Sigvat, son skalde favori, voyant qu'il était faible et craignant qu'il ne mourût, le fit baptiser sur-le-champ et lui donna le nom de Magnus. Lorsque le roi s'éveilla et apprit ce qu'on avait fait, il se mit en colère et appelant Sigvat, il lui dit : » Pourquoi as-tu appelé l'enfant .Magnus, ce qui n'est pas un nom de notre race? » Le skalde répondit : « Je lui ai donné le nom du roi Karl Magnus, (|ui a été, à ma connaissance, le plus grand homme du monde. » L'enfant grandit et devint le roi Magnus le Bon, le plus populaire et l'un des plus grands parmi les rois norvégiens; et l'usage de son nom se répandit dans tout le Nord.