Tacite, Hist., l
sail une. D'où il suit que lorsque la descendance des Empereurs carolingiens s'éteignit avec Charles le Gros, les droits de Rome et de l'Italie pouvaient bien être ressuscites et que rien ne pouvait empêcher les citoyens de choisir qui leur plaisait. A cette époque mémorable (888), les quatre royaumes réunis par ce prince se disjoignirent; la France de l'Ouest, où Odo ou Eudes commençait à régner, ne s'unit plus jamais à l'Allemagne; la France de l'Est (l'Allemagne) élut Arnulf ; la Bourgogne ' se scinda en deux principautés : dans l'une (la Transjurane) llodolphe se proclama roi ; l'autre (la Cisjurane et la Provence) se soumit à Boson ^; l'Italie enfin se divisa entre les deux partis de Bérenger de Frioul et de Guy de Spolète. Le premier fut élu roi par les Etats de Lombardie; le second, et, après sa mort presque immédiate, son fds Lambert, furent couronnés Empereurs par le pape. La descente d'Arnulf les mit en fuite et soutint le droit des Franks; mais, dès son départ, l'Italie et la faction antigermanique à Rome ressaisirent leur liberté. Bérenger devint
\. Sur les difîérentes significations du mot Bourcjogne, voir, à l'Appendice, la noie A.
2. L'avènement au trône de Boson eut lieu en 877, onze ans avant la mort de Cliarles le Gros. Mais on ne peut considérer le nouveau royaume comme établi légalement qu'après cet événement, et son établissement du moins est une des phases de cette décomposition générale du grand empire carolingien dont l'année 888 marque la crise. (Voir la note A de l'appendice, vers la fin.) — Une preuve curieuse du respect qu'on portait à la race des Carolingiens, c'est ■que Boson, un prince ambitieux et puissant, semble avoir fait surtout consister ses prétentions dans le fait qu'il était le mari d'Irniengarde, fille de l'empereur Louis II. Le baron de Gingins la Sarraz cite une de ses chartes (rédigée alors (ju'il semblait hésiter encore à prendre le titre de roi) qui débute airvsi : « Ego Boso, Dei gratia id quod sum, et conjux mea Irmingardis proies imperialis. »
roi d'Italie et, peu après, Empereur. Louis de Bourgogne, le fils de Boson, refusa riiommage à Bérenger, prit la dignité impériale et conserva ce vain titre pendant plusieurs années de misère et d'exil, jusqu'en 928 '. Aucun de ces empereurs ne fut assez fort pour bien gouverner, même en Italie; au delà, ils ne furent pas même reconnus. La couronne n'était plus qu'un hochet, avec lequel des papes sans scrupule éblouissaient la vanité des princes qu'ils appelaient à leur aide et flattaient la crédulité de leurs plus honnêtes partisans. La démoralisation et la confusion de l'Italie, les honteuses licences de Rome et de ses pontifes durant cette période, étaient plus qu'il n'en fallait pour faire obstacle à la reconstruction d'un véritable royaume italien sur les bases de l'élection romaine et de l'unité nationale. Italien, c'est à peine vraiment .si l'on peut lui donner ce nom : car ces empereurs étaient toujours Teutons par le sang et par les mœurs, et plus semblables à leurs ennemis d'au delà les Alpes qu'à leurs sujets romains. Mais il le serait bientôt devenu sous un gouvernement vigoureux qui l'aurait organisé à l'intérieur et l'aurait uni de façon à résister aux attaques du dehors. Aussi la tentative de fonder un pareil royaume doit-elle être notée, car elle aurait eu de grandes conséquences et épargné, en réussissant, à l'Italie beaucoup de souffrances, à l'Allemagne des torrents de sang versés sans profit. Celui qui, du sommet de la cathédrale de Milan, contemple à l'iio-
1. Louis avait été surpris à Vérone, par Bérenger, aveugle, et contraint de se réfugier dans son royaume de Provence.
rizon de la plaine brumeuse les pics étincelants du mur de glace qui y déroule du nord à l'ouest sa courbe immense, peut s'étonner à bon droit qu'une contrée que la nature a si bien isolée de ses voisines ait, depuis les origines de l'iiistoire jusqu'à nos jours, été si souvent la victime do leurs envahissements et de leur tyrannie.
En 924 mourut Bércnger, le dernier do ces fantômes d'empereurs. Après lui, Hugues de Bourgogne et son fils Lothaire régnèrent comme rois d'Italie, si l'on peut appeler ainsi de simples mannequins entre les mains d'une noblesse séditieuse. Rome fut gouvernée dans l'intervalle par le consul ou sénateur Al])éric ', qui lui avait rendu ses institutions républicaines toujours prêtes à revivre, et, en face de la papauté dégradée, il était le maître presque absolu de la cité. A la mort de Lothaire, sa veuve Adolhaïdo ' fut rechorchée on mariage par Adalbert, fils de Bérenger II, le nouveau monarque italien. Sa beauté et ses aventures jettent un rayon do poésie sur la renaissance do l'Empire. Bcpoussant cotte odieuse alliance, elle fut enlevée par Bérenger, s'échappa avec peine de l'horrible prison où ce barbare l'avait enfermée, et appela à son secours le roi germain Ollon, le modèle de cette vertu chevaleresque qui commençait à apparaître après les féroces brutalités de l'âge qui s'achevait. Il répondit à
1. Albéric est appelé diversement sénateur, consul, patrice et prince des Romains.
2. Adelhaide élail la fille de Rodolphe, roi de la Bourgogne transjurane. Elle avait alors dix-neuf ans.
cet appel, descendit en Italie par la vallée de l'Adige, épousa la reine outragée et força Bérenger à se reconnaître vassal de la couronne des Franks de TEst. Ce prince était turbulent et déloyal; de nouvelles plaintes arrivèrent bientôt à son seigneur lige, et des envoyés vinrent de la part du pape offrir à Otton le titre impérial, s'il voulait revenir en Italie et la pacifier. La proposition était opportune. On pensait encore alors, comme aux temps qui avaient précédé les Carolingiens, que l'Empire était suspendu, non pas supprimé; et le désir de lui voir reprendre une autorité effective, l'opinion qu'en son absence quelque cliose d'indispensable manquait au monde, pouvaient sembler mieux fondés qu'ils ne l'avaient été avant le couronnement de Charles. Le titre impérial ne rappelait alors que le faible souvenir de l'ordre et de la majesté romaine; aujourd'hui, il s'associait aussi à celui de l'âge d'or du premier empereur frank, dont la seule main ferme et juste avait guidé l'Etat, réformé l'Eglise, réprimé les excès des pouvoirs locaux; — d'une époque où, sans redouter Hun ni Sarrasin, l'œuvre civilisatrice du christianisme contre la barbarie avait fait de grands progrès. Un annaliste nous dit que Charles fut élu « de peur que les païens n'insultassent les chrétiens, si le nom d'empereur fût tombé en désuétude parmi eux ' ». Les calamités des cinquante dernières années eussent redoublé l'amertume de cet argument. Aussi au milieu de la décomposition, des désordres,