Chron. Moiss., dans Pertz, M. G. II., I
des lutlos de ce temps, les aspirations des esprits les plus sages, des âmes les meilleures qui souhaitaient le retour de l'unité, de la paix, de la justice, l'union en un seul faisceau de toutes les forces chrétiennes, individuelles ou sociales, contre l'ennemi commun de la foi, réclamaient-elles passionnément la restauration de l'Empire romain ^ Tels furent les sentiments qui se traduisirent sur le champ de hataille de Mersebourgpar l'exclamation de « Vive l'empereur Henri! » ; telles furent les espérances de l'armée teutonique, lorsqu'après la grande victoire remportée dans la plaine du Leclifeld, elle salua le vainqueur des Magyars, Olton : Imperator Augustus^ Pater Patrice^.
L'anarchie, à laquelle un empereur pouvait seul remédier, était à son comble dans l'Italie, désolée par les discordes d'une multitude de petits princes. Une succession de papes infâmes , élus par des moyens encore plus infâmes, amants et fils de Théodora et Marozie, venait de déshonorer la chaire apostolique, et quoique Rome pût sembler avoir renié toute pudeur, l'alarme et la colère gagnèrent
1. Voir plus particulièrement le poème de Florus le Diacre (imprimé dans la collection des Bénédictins et celle de Migne), qui est une amèro lamentation sur la dissolution de l'Empire carolingien. 11 est trop long pour qu'on puisse le citer. En voici quatre vers :
Ouid faciant populi quos ingens alluit Hister, Qiios Rhenus Rliodanusqiie rigant, Ligerisve, Padusve, Quos omnes dudum lenuit concordia nexos, I'"œdere nunc ruplo divorlia niœsta fatigant.
2. WitiUind, Aîinalcs, dans Pertz. On peut soupçonner toutefois l'annaliste de nous donner là une très libre traduction des cris triomphants de l'armée germani<iue.
la chrétienté en Occident. Les consciences ne s'étaient pas encore habituées à juger les personnes en dehors de leurs fonctions. Au gouvernement d'Albéric avait succédé la plus affreuse confusion ; des clameurs s'élevèrent en faveur du rétablissement de l'autorité impériale, que tout le monde admettait en théorie \ et que l'opposition résolue d'Albéric avait seule empêché Otton de reprendre en 951. De l'empire byzantin, vers qui l'Italie avait été plus d'une fois tentée de se retourner, il n'y avait rien à espérer; leS' dangers que lui faisait courir l'ennemi étranger s'augmentaient des complots de la cour et des dissensions delà capitale; sa séparation d'avec l'Occident devenait tous les jours plus irrévocable grâce au schisme de Photius et aux difficultés relatives à la procession du Saint-Esprit soulevées par celte querelle. L'Allemagne s'agrandissait, se consolidait, avait échappé à ses périls domestiques et pouvait songer à faire valoir ses anciennes prétentions. Personne n'y était plus disposé qu'Otton le Grand. Son ardente nature, après l'avoir poussé à une lutte aussi hardie qu'heureuse contre les grands seigneurs turbulents de son royaume, à des guerres avec les nations avoisinantes, fut aisément séduite à l'idée d'une puissance plus étendue, d'une dignité la plus haute de l'univers. Et son peuple n'accueillit pas moins bien les perspectives que l'offre du pape venait d'ouvrir. Aix-la-Chapelle, sa capitale, était l'antique résidence de famille des Pé-
I. Cf. surtout le Liôellus de imperatoria potestate in urbe Roma, dans Pertz.
pins ; son souverain, Lion qu'il fût de race saxonne, s'intilulait roi des Franks, par opposition aux princes des Franks de rOuest, dont le caractère teutonique s'elTaçait au contact des Romains de la Gaule ; les rois allemands se considéraient à tous les points de vue comme les véritables représentants des Carolingiens et ne tenaient l'intervalle écoulé depuis la mort d'Arnulf que pour un interrègne qui avait pu suspendre, mais non afTaiblir leurs droits sur Rome. (( Car aussi longtemps, dit un écrivain du temps, qu'il V aura des rois des Franks, la dignité de l'Empire romain ne périra pas tout entière, parce qu'elle subsistera dans leurs rois ^ » Recouvrer l'Italie était donc, aux yeux des Germains, un but aussi légitime que glorieux, — approuvé par l'Eglise teutonique, qui négociait récemment encore avec Rome au sujet des missions clicz les Barbares, — com}»ris par un peuple qui y voyait un surcroit do force promis au jeune royaume. Tout souriait à renlrcprise d'Otton, et ces relations, destinées à être pour l'Allemagne et pour l'Italie la source de tant do luttes et de tant de malbeurs, furent saluées par les liommes les plus sages de ces deux pays comme le commencement d'une ère meilleure.
Quels que fussent les sentiments personnels d'Otton,
1. « Licct videamus Romauorum rognum in maxima parte jani dcstructum, tamen quamdiii reges Francorum duraverint qui Romanum imperium teuere debent, dignitas Romani iniperii ex toto non peribit, quia stabit in regibus suis. >- Liber de Anlicliristo, adressé par Adso, abbé de Moulier-en-Der, à la reine Gerberge (vers 9o0).
LES EMPEREURS CAROLINGIENS ET ITALIENS 113 qu'il sentît ou non qu'il sacrifiait, comme l'ont pensé des auteurs modernes, la grandeur de son royaume germanique à l'ambition de dominer le monde, ses actes ne montrent aucune hésitation. Descendant des Alpes à la tête de forces écrasantes, il fut reconnu roi d'Italie à Pavie '; et, après avoir juré de protég-er le Saint-Siège et de respecter les libertés de la cité, il se dirigea sur Rome. Il y fut couronné, avec la reine Adelliaïde, par le pape Jean XII, le jour de la Purification (2 février 962). Les détails relatifs à son élection et à son couronnement sont, par malheur, •encore plus rares que dans le cas de son grand prédécesseur.
La plupart des autorités représentent l'acte comme une faveur du pape -; il est clair cependant que le consentement du peuple était encore reg-ardé comme une partie essentielle de la cérémonie, et •([u'Otton s'appuyait, en définitive, sur son armée de Saxons victorieuse. Qu'il en soit comme on voudra, il n'y eut à Rome ni difficulté ni opposition ; l'Em-
1. D'après les monnaies frappées par Otton en Italie, il parait probable qu'il se servait parfois du titre de roi d'Italie ou des Lombards. Il serait difficile de tenir son couronnement pour tout à fait ■certain.
2. » A papa imperator ordinatur », dit Ilermannus Contractus. « Dominum Oltonem, ad hoc usque vocatum regem, non solum romano sed et pœne lotius Europae populo acclamante imperatorem consecravit Augustum. » Annal. QuedLinb.. à l'an 962. — « Benedictionem a domno apostolico Jolianne, cujus rogatione hue venit, cum sua conjuge promeruit impcrialem ac patronus Romanœ etfectus est ecclesia». » Thietmar. — « Acclamalione totius Romani populi ab apostolico Johanue, filio Alberici, imperator et Augustus vocatur et ordinatur. » Continuator Reginonis. — Les autres annalistes ne s'expriment pas différemment.
pereiir et le pape échangèrent les courtoisies et les promesses habituelles; le pape se reconnut le sujet d'Otton , auquel les citoyens jurèrent de n'élire à l'avenir aucun pontife sans son consentement.