CHAPITRE VII
THÉORIE DE l'eMPIRE AU MOYE.X AGE
La monarchie universelle et la religion universelle. — Unité de l'Eglise chrétienne. — Influence de la doctrine du réalisme. — Les papes comme héritiers de la monarchie romaine. — Caractère de l'empire romain restauré. — Fonctions respectives du pape el de l'empereur. — Preuves et exemples. — Interprétations d'une prophétie. — Deux peintures remarquables.
Tels furent les événements et les circonstances : examinons-en maintenant les causes. La restauration de l'Empire par Gharlemagne s'explique assez bien, semble-t-il, par l'étendue de ses conquêtes, les relations particulières qu'il entretenait déjà avec l'Église romaine, par son autorité personnelle et la vacance momentanée du trône byzantin. Pour saisir les causes de son rétablissement sous Otton, il faut aller chercher plus profondément. Une large part faite aux incidents favorables qui viennent d'être exposés, il a fallu certainement l'action d'une influence plus intime pour le pousser lui et ses successeurs, rois des Saxons ou des Franks, si loin de leur patrie à la recherche d'une couronne stérile, — pour amener les Italiens à accepter la domination d'un étranger et d'un barbare,
— pour (lonnor à l'Empire lui-même, pendant toute la durée du moyen âge, alors qu'il ne nous semble plus à nous qu'un magnifique anachronisme, l'apparence d'une institution nécessaire et divine, fondée sur la nalurcmème des choses et découlant de l'ordre général. L'Empire de l'ancienne Rome avait eu une splendide fortune; pourtant la misère à laquelle il réduisit les provinces et son impuissance finale en face des attaques des Bar])ares l'avaient condamné. Il était mort depuis longtemps, du moins à ce qu'il nous semble, et la direction des événements était contraire à sa restauration. Le peuple romain, qui le représentait pour le moment, n'était qu'une populace turbulente, plongée dans une dépravation criante, même pour cette honteuse époque. Malgré tout, cependant, les hommes ne s'en attachèrent pas moins à cette idée, et s'efforcèrent pendant de longs siècles de s'opposer à l'irrésistible marche du temps, s'imaginant follement qu'ils remontaient le courant qui les emportait avec une rapidité toujours croissante loin du vieux monde, vers de nouvelles idées, de nouveaux sentiments, une forme nouvelle de l'existence. Ce ne fut (]u'à la Réforme que cette illusion finit par se dissiper.
L'état de l'esprit humain pendant cette période de fhistoire nous en fournira l'explication. La science politique était absolument inconnue du moyen âge. Des noti(»ns (^ui nous sont aussi familières qu'elles l'étaient aux républiques de l'antiquité : par exemple, le bien public envisagé comme but de l'État; les droits
(lu peuple, les mérites comparés des différentes formes de gouvernement, bien qu'appliquées parfois en fait, y étaient inconnues au point de vue spéculatif, faute peut-être d'être comprises. La féodalité fut la seule grande institution sortie de cette époque, et la féodalité, système social et légal avant tout, n'était qu'indirectement et par voie de conséquence un système politique. Bien loin, toutefois, de rester oisif, l'esprit humain au contraire n'a jamais été plus actif sur certains sujets; il ne lui eût pas été possible, d'ailleurs, de se passer de conceptions générales sur les relations mutuelles des hommes ici-bas. Ces conceptions ni n'exprimèrent l'état véritable des choses présentes, ni ne furent tirées par induction du passé ; elles étaient en partie l'héritage du système précédent, en partie le résultat des principes de cette théologie métaphysique qui devait s'appeler la scolastique \ Or les
1. Je ne veux pas dire que le système d'idées que j'ai tenté d'exposer dans les pages qui vont suivre fût conaplet sous cette forme particulière, soit au temps de Charles, soit à celui d'Otton ou de Frédeiic Barberousse. Il semble qu'il ait été se développant, puis déclinant sans cesse du iv au xvi*' siècle, l'importance relative de ses principales doctrines variant d'un siècle à un autre. Mais, de même que le peintre qui voit les mobiles nuances de l'ombre et de la lumière se succéder sans fin, à la surface d'un vaste paysage, plus rapidement que son pinceau ne parvient à les fixer sur la toile, et, désespérant de les représenter dans leur position exacte à un moment donné, se contente de rendre leurs effets les plus généraux et les plus durables, pour donner plutôt l'impression qu'il ressent en présence de ce spectacle que tous les détails du spectacle même; de même, le meilleur parti pour nous, le seul qui soit vraiment pratique, nous parait être ici d'exposer, sous sa forme la plus cohérente, l'ensemble des idées et des croyances sur lesquelles reposait l'Empire, quoique cette forme ne soit strictement aucune de celles qu'elles ont revêtues dans tel ou tel siècle, et quoique les preuves à l'appui soient tirées à l'occasion d'auteurs plus ou moins
deux grandes idées léguées par l'antiquité mourante aux âges à venir furent celles d'une monarchie et d'une religion universelles.
Avant les conquêtes de Rome, les hommes, se connaissant peu les uns les autres, sans expérience d'une vaste union politique quelconque \ avaient regardé les dififérences entre les races comme des barrières naturelles et infranchissables. La religion, de même, leur parut une chose purement locale et nationale; et de même qu'il y avait des dieux des montagnes et des vallées , des dieux de la terre ou de la mer, chaque tribu se glorifiait de ses divinités spéciales et considérait les habitants des autres pays qui adoraient dautres dieux comme des Gentils, des ennemis naturels, des êtres impurs. Si ces sentiments sont plus ardents en Orient, ils se montrent fréquemment dans les premières annales do la Grèce et de l'Italie : dans Homère, le héros qui erre sur la mer inféconde se glorifie de piller les cités étrangères -; les premiers Latins n'ont qu'un mot pour désigner l'étranger et
anciens. La doctrine de l'Empire ayant été essentiellement la même pendant tout le moyen âge, une description aussi générale que celle qu'on a tentée ici pourra, j'ose l'espérer, paraître, au fond, aussi vraie du x" que du xivc siècle.
1. Des empires comme celui des Perses ue firent rien pour s'assimiler les races sujettes, qui gardaient leurs propres lois, leurs coutumes, quelquefois même leurs princes, et n'étaient obligées qu'à servir dans les armées du grand roi et à remplir son trésor.