‹ Le Saint empire romain germanique et l'Empire actuel d'AllemagneChapitre 54 sur 133 · OcL, III · texte numérisé non relu

OcL, III

oli Tî //-iVcTrips;, \niz\p aXa, toi t' àlôtovrai vj^y/àî uapÔÉfievot, xaxôv àX>,oôaTioTcj: :pîpûVT£;;

Cf. Od., IX, 39, et l'hymne à Apollon Pythien, 1, 274.

roiîiiemi; les systèmes exclusifs do l'Egypte, de rilindoustan, de la Chine ne sont que des formes plus énergiques de cette croyance qui déterminait les philosophes athéniens à regarder comme naturel l'état de guerre entre les Grecs et les Barbares ' , et à défendre l'esclavage au nom de cette même diversité originelle entre les races destinées à commander et les races destinées à obéir. La domination romaine, en imposant à tant de nations une langue et des lois communes, entama cette croyance par le côté politique; le christianisme la chassa plus efficacement des âmes en substituant à la variété des pantliéons locaux la foi en un seul Dieu, devant qui tous les hommes sont égaux ^

C'est sur le sentiment religieux que repose la vie des nations. A la multiplicité des dieux correspondait la division au sein de l'humanité ; la doctrine de l'unité de Dieu fortifia à son tour celle de l'unité de riiomme créé à son image ^ L'amour fut la première leçon du christianisme, un amour qui devait réunir intimement ceux que la défiance, les préjugés, l'org-ueil de race avaient jusque-là séparés. Grâce à la religion nouvelle, il se forma une communauté des fidèles, un Saint Empire, destiné à rassembler tous les hommes dans son sein, et se dressant en face des

1. Platon, au début des Lois, le représente comme naturel entre tous les l'étais : t^6\z\xoz çuast -juâp^ret Tipbi; aTiâffaç -zkc, ■KrAz'.ç.

■2. Voir spécialement Actes, XV1I^26; Gai., III, 28; Eph., II, n, sqq., IV, 3-6; Col., III, n.

;i. Cela est démontré par Laurent, Histoire du Droit des Gens; et par .Egldi, Der Fïcrstenrath nach dem Liinemller Friedeîi.

divers polytliéismes de l'ancien monde, exactement comme la puissance universelle des Césars contrastait avec les royaumes et les républiques innombrables qui disparaissaient devant lui. Leur analogie fit qu'ils semblèrent jouer le même rôle dans le grand mouvement ([ui entraînait le monde vers l'unité : la coïncidence de leurs limites, qui datait d'avant Constantin, dura assez longtemps après lui pour les associer d'une façon indissoluble et rendre synonymes les noms de Romain et de Chrétien '. Les conciles œcuméniques, où tous les membres du corps spirituel s'assemblaient de toutes les parties du royaume temporel, sous la présidence du chef temporel, offraient l'image la plus visible et la plus frappante de leurs relations ^ Le langage du gouvernement civil, dans

1. «. Romanos enim vocitanl liomincs nostrae religioois. » Grégoire de Tours, cilé par ^-Ëgidi, d'après A. F. Pott, Essai sur les mots Hiimisch. liomanisch. Roman. Romantixch. Ainsi au moyeu âge emploie-t-on 'Pw;jLatoi dans le sens de chrétiens, par opposition à "E».Yiv£ç, païens. — Cf. Ducange : n l\omani olim dicti qui alias Clirisliani vel eliam Calholici. »

2. Un critique ayant cru, lors d'une édition précédente, comprendre que ce passade signifiait que « l'on s'était imaginé que la religion chrétienne devait durer éternellement parce que le Saint-Empire romain ne périrait jamais », il n'est peut-être pas inutile de dire que cela est loin de faire l'objet de l'argumentation contenue dans ce chapitre. Le contraire serait plus voisin de la vérité. « On s'imagina que l'Empire romain ne périrait jamais parce que la religion chrétienne devait durer éternellement. » — On peut, peut-être, exposer ce phénomène ainsi qu'il suit : — Les esprits, qui étaient déjà enclins à croire à l'éternité de l'Empire romain par une série de raisons, furent conduits par une autre série de laisons, encore plus décisive à leurs yeux, à croire à l'éternité de l'Église chrétienne. Voyant que ces deux institutions s'étaient liées dans la réalité, ils crurent aussi à l'éternité de leur alliance et de leurs rapports, et persistèrent pendant des siècles à avoir foi à la nécessité de l'existence de l'Empire romain, parce qu'ils avaient foi à la nécessité de son union avec l'Église catholique.

toul l'Occident, était celui des écrits sacrés et du culte ; le plus grand esprit de son siècle consolait les âmes croyantes attristées par la chute de Rome, leur capitale terrestre, en leur décrivant celle qui -devait lui succéder et la remplacer, <c la cité dont les fondations auront été jetées par Dieu lui-même ' ».

De ces deux unités parallèles, l'unité de la société politique et l'unité de la société religieuse, se confondant dans l'unité plus haute de tous les chrétiens, à laquelle on peut donner inditïéremment le nom de Catholicité ou de Romanisme (ces mots auraient eu à cette époque le même sens), celle-là seule, qui avait été mise sous la sauvegarde de l'Eglise, survécut aux orages du v" siècle. On peut assigner bien des raisons à la ténacité avec laquelle elle s'y attacha. Voyant, l'une après l'autre, toutes les institutions tomber en pièces autour d'elle, voyant de quelle façon l'irruption des hordes barbares et la difhculté croissante des moyens de communication isolaient les villes et les contrées les unes des autres, elle s'efforça de sauver la société religieuse en fortiliant l'organisation ecclésiastique et en resserrant plus étroitement tous ses liens extérieurs. Les nécessités de la foi furent encore plus puissantes. La vérité est une, disait-on, et de même qu'elle doit grouper fortement tous ceux qui la possèdent, de même ce n'est qu'en maintenant

1. Saint Augustin, dans le De Civilale Dei. Son influence, i|ui fut considérable pendant tout le moyen âge, ne le fut jamais plus que sur Charles. <^ Deleclabatur et libris sancti Augustini, pra'cipueque his qui De Cluilate Dei pruetilulati sunt. » — Egiuhard, Vila Karoli, ch. XXIV.

cette union qu'ils peuvent la défendre. Ainsi, en même temps que s'augmentait cette rigidité dogmatique, dont on peut suivre le développement du concile de Jérusalem au concile de Trente, était née l'idée de compléter la révélation par la tradition en la considérant comme une des sources de la doctrine, d'exalter la conscience et la foi universelles aux dépens de la conscience et de la foi individuelles, et de ne tolérer que l'àme entrât en communion avec Dieu que par l'intermédiaire de la conscience universelle représentée par l'ordre sacerdotal. Ces principes, que soutient encore une branche de l'Eglise chrétienne, pouvaient alors, quelques-uns au moins d'entre eux, invoquer en leur faveur, dans la rareté des témoignages écrits et l'aveugle ignorance des masses, des raisons d'un bien autre poids que celles auxquelles leurs avocats modernes ont recours. Il y eut aussi une autre cause, jjIus profonde encore et qu'il est difficile de décrire avec une complète exactitude. On ne peut dire que ce fût précisément un manque de foi dans l'invisible, une crainte qui fit reculer devant la contemplation (le l'univers considéré isolément; c'était plutôt l'impuissance' de l'esprit inexpérimenté à concevoir une abstraction pure et à s'y renfermi-r. C'était la tendance à ne voir que l'aspect concret des choses, à convertir en faits les paraboles, à prendre la doctrine par son sens le plus littéral, à faire d'un symbole une cérémonie essentielle. C'est elle qui introduisait des madones et des saints entre l'adorateur et son Dieu tout spirituel, et ne parvint à satisfaire son besoin de dé-

votiou qu'on lui en offrant des images visibles; qui conçut les aspirations et les tentations de l'iiomme comme le résultat de l'action directe des anges et des démons; qui, par la recherche du Saint-Graal, exprima les efforts des âmes pour atteindre à la pureté ; qui tit les Croisades et lança sur Jérusalem des milliers d'hommes pour y conquérir, le glaive au poing', la tombe de celui auquel ils étaient incapables de rendre seulement le culte do l'esprit et de se sentir unis par leurs seules prières. Voilà })()urquoi le système entier du christianisme reposait au moyen âge sur l'idée de l'Eglise visible. Une pareille Eglise ne pouvait en aucune façon être locale ou limitée. Condescendre à l'établissement d'ég-lises nationales eût paru à ces Iiommes — et le paraîtra toujours lorsqu'on y rétlécliira attentivement — contraire à la nature du corps religieux, opposé au génie du christianisme, défendable, si toutefois il peut l'être jamais, seulement comme ressource temporaire en présence de difficultés insurmontables. Eùt-on proposé ce plan, que tant de gens ont caressé plus tard avec complaisance, soit à l'Eglise primitive dans l'adversité, soit à l'Eglise triomphante du ix'' siècle, qu'il eût été repoussé avec horreur; mais comme les nations n'existaient pas encore, ce plan ne put se présenter et ne se présenta pas. L'Église visible fut par conséquent l'Eglise universelle, la congrégation de tous les chrétiens dispersés à travers le monde.

Or l'emblème et le soutien de l'Eglise visible, c'était le clergé; c'est par lui, en qui résidait tout ce

qu'il y avait encore en Europe de savoir et d'intelligence active, que fut sauvée la seconde des deux grandes idées dont il a été fait mention, la foi en un Etat temporel universel. En réalité, cet Etat avait disparu de l'Occident, et il semble que le clergé était intéressé à en laisser se perdre aussi le souvenir. Il n'envisagea pas ainsi pourtant son intérêt. Bien loin de s'opposer à l'autorité civile au vu" et au vni'' siècle, comme il en vint à le faire au xu^ et au xni", il était absolumeut convaincu que son maintien était indispensalde à leur prospérité. Ses membres furent tout d'abord , qu'on se le rappelle , des Romains , eux aussi, vivant sous la loi romaine, se servant du latin comme langue maternelle et imbus de l'idée que les deux puissances étaient liées historiquement l'une à l'autre. Cette idée trouva donc surtout parmi eux ses interprètes et ses défenseurs pendant des siècles; nul ne la servit avec plus de zèle qu'Alcuin d'York, le conseiller de Charles \ Les limites de ces deux puissances se coufoudaient dans la pratique : les évoques étaient des princes, les principaux ministres du souverain, quelquefois même les généraux de ses troupes en temps de guerre; les rois avaient pris l'habitude de convoquer les conciles et de nommer aux offices ecclésiastiques.

1. « Quapropter universorum precibiis fuleliiim optainluni est, ut in omnem slo''''ini veslram extendatiir impcrium, ut scilicet

catholica lîdes veraciler iu una confessione cunctoruin cor-

dibus inflgatur, quatenus sunimi Régis douante pietate eadera sanctae pacis et perfectaî caritatis omues ubique regat et custodial unitas. » — Cité par Waitz iUeutsche Vevfassungsqeschichte. II, 182) d'une lettre inédite d'Alcuin.

Mais, comme l'unité de l'Eglise, la doctrine de la monarchie universelle eut sa base tout à la fois théorique et historique, et on peut en attribuer l'origine aux idées métaphysiques qui donnèrent naissance au système que nous appelons le réalisme. La philosophie débutait alors par la logique; distribuer, classifier, furent ses premiers elforts : réduire la pensée et la vie en un système où tout fût subordonné et uniforme parut le but capital. La recherche des causes <levint la recherche des principes de la classification; on ne considérait pas, en effet, la simplicité et la vérité comme consistant dans l'analyse de la pensée ou l'observation des progrès de son développement, mais plutôt dans une sorte de généalogie des idées, et dans le relevé des relations de classes qui se contenaient ou s'excluaient l'une l'autre. Ces classes, genres ou espèces, n'étaient pas elles-mêmes considérées comme des conceptions inspirées à l'esprit par les phénomènes , ou de purs assemblages fortuits d'objets groupés et désignés sous quelque nom commun ; c'étaient des réalités , existant en dehors des éléments qui les composaient, reconnues plutôt que créées par l'esprit humain. A ce point de vue, l'humanité est une qualité essentielle qui se rencontre dans tous les hommes et les fait ce qu'ils sont; par rapport à elle, ils ne sont pas, par conséquent, plusieurs, mais un seul : car les différences individuelles ne sont rien de plus que des accidents. La réalité absolue de leur existence personnelle réside dans cette propriété universelle qui est seule en possession d'une existence

indépendante et permanente. La nature commune à tous les individus ainsi ramenés à un seul Être est figurée sous ses deux aspects, spirituel et séculier, par deux, personnes, le Prêtre universel et le Monarque universel, qui offrent ici-bas une image do l'unité divine. Car, nous l'avons vu, on ne saisissait alors une idée que sous sa forme concrète et symbolique. Quoique le clergé fût, en théorie comme en pratique, attaché surtout à l'unité religieuse, celle-ci lui parut inséparable de l'unité politique correspondante. 11 vit que toutes les actions des hommes avaient une importance publique et sociale, non moins que morale et personnelle, et en conclut que les règles dirigeantes et les pouvoirs cliarg-és de récompenser et de punir devaient être parallèles, semblables, et moins deux espèces de pouvoirs que des manifestations différentes d'un seul et même pouvoir \ Que tous les chrétiens soumissent leurs consciences à la direction

1. Une preuve curieuse de celte tendance des esprits nous est fournie par les descriptions qui nous sont faites du Savoir ou de la Théologie {Studiiim) , doué d'une existence concrète et ayant établi son siège visible dans l'Université de Paris. Les trois grandes puissances qui gouvernent la vie humaine, dit uu auteur, la Papauté, l'Empire et le Savoir, ont été séparément départies aux trois premières nations de l'Europe : les Italiens, les Allemands, les Français. « His siquidem tribus, sciiicet sacerdotio, imperio et studio, tanquam tribus virtutihus, videlicet naturali, vitali et scientiali, catholica Ecclesia spiritualiter mirificatur, augmentatur et regitur: his itaque tribus, tanquam i'undamento, pariete et tecto, eadem ecclesia tanquam materialiter proficit. Et sicut ecclesia materialis uno tantum fundamento et uno tecto eget, parietibus vero quatuor, ita imperium quatuor habet parietes, hoc est, quatuor imperii sedes, Aquisgranum, Arelalum, Mediolanum, Romam. » — Jordanis Chronica ; np. Schardius, Si/llor/e Tractatuum. Voir aussi Dollinger, Die Verr/anfjenlu'it und Ger/enwart der Catholischen Théologie, p. 8.

d'une hiérarchie unique, aboutissant par degrés successifs à un chef suprême, mais que leurs actes fussent justiciables d'une multitude de potentats locaux, sans liens mutuels, entièrement irresponsables, voilà ce qui leur semblait nécessairement en opposition avec l'ordre divin. Incapables d'imaginer, ou d'apprécier, s'ils avaient pu l'imag^iner, une communion des Saints qui fût autre chose qu'une Ég-lise visible, ils ne comprenaient pas davantag-e, en matière temporelle, une fraternité des âmes qui échappât au joug- de la forme, une humanité universelle qui ne se présentât pas sous l'aspect d'un État universel '. En cela, comme en bien d'autres choses, les hommes du moyen âg-e furent les esclaves de la lettre et se montrèrent, malgré toutes leurs aspirations, impuissants à franchir les bornes du concret. La grandeur, la hardiesse de leurs conceptions fut justement ce qui les empêcha de les réaliser en surmontant les énormes obstacles qu'elles rencontrèrent.

Si profondes que fussent les racines de cette croyance, elle n'aurait jamais pu mûrir, ni affecter d'une manière sensible la marche des événements, si

1. u Una est sola respublica totius populi Christian! , ergo de uecessilate erit et uous solus priaceps et rex illius reipublicte, statutus et stabilitus ad ipsiiis fidei et populi christiani dilatationeai et defensiouem. Ex qua ratione concludit etiam Auguslinus (De Civitate Dei, lib. XIX , quod extra Ecclesiam nunquam fuit, nec potuit nec poterit esse verum imperium, etsi fuerint imperatores qualitercumque et secundam quid, non simpliciter, qui fuerunl extra fidem catholicam et Ecclesiam. » — Engelbert (abbé d'Admont, dans la Haute-Autriche). De Ortu et fine Imperii romani (vers 1310). — Tout est contenu dans ce de necessitate.

la préexistence de la monarchie romaine ne lui eût fourni un modèle déterminé à suivre, un but précis il atteindre. L'action de la papauté fut, ici surtout, des plus efficaces. Lorsque, sous Constantin, l'Église chrétienne s'organisa sur le modèle de l'Etat qui la protégeait, l'évèque de la métropole saisit l'analogie qui le rapprochait du chef du gouvernement civil et la mit à profit. On voit, dès le début de leur histoire, les papes assimiler la chaire de Saint- Pierre au trône impérial de TÉg-lise et cette opinion acquérir plus de force d'âge en âge sous l'influence ■de causes que nous avons déjà spécifiées. Avant même la chute de l'empire d'Occident, saint Léon le Grand pouvait se vanter que Rome , élevée par la parole du chef des Apôtres au rang de nation sainte, de peuple choisi, de cité sacerdotale et royale , était destinée à une domination spirituelle plus vaste que la puissance dont elle avait joui sur la terre. En 476, Rome cessait d'être la capitale politique des contrées occidentales, et la Papauté, Jiéritant d'une portion assez considérable du pouvoir impérial, accapara la vénération que le nom de la grande cité commandait encore, jusqu'au moment ■où, vers le milieu du viii" ou du ix" siècle au plus tard, elle eut achevé en théorie un projet qui fit -d'elle le pendant exact du despotisme qui venait 'de finir, le centre de la hiérarchie, la maîtresse absolue du monde chrétien. Le caractère de ce projet est exposé de la façon la plus complète dans ce document singulier, la plus étonnante de toutes les

pièces aj)Ocryplies fabriquées au moyen âge, qui, sous le nom de donation de Constantin, s'imposa pendant sept siècles à Faveugle crédulité des hommes \ Quelque monstrueuse que fût cette fausseté, elle n'en est pas moins le plus irrécusable témoignage des pensées et des croyances des prêtres qui l'inventèrent dans l'intervalle qui s'écoule entre le milieu du vni" et celui du x" siècle. On y raconte comment Constantin le Grand, g^uéri de la lèpre par les prières de Sylvestre, se décida, quatre jours après son baptême, à quitter l'ancienne capitale pour la nouvelle sur les rives du Bosphore, de peur que le voisinage continuel du gouvernement séculier n^y entravât la liberté du gouvernement spirituel, et comment, làdessus, il investit le pape et ses successeurs de la souveraineté de l'Italie et des contrées de l'Occident. Mais ce n'est pas tout, quoique les historiens qui en ont admiré la magnifique audace aient insisté principalement sur ce point. L'édit poursuit par le don au pontife romain et à son clergé d'une série de dignités et de privilèges qui avaient tous appartenu à l'Empereur et à son sénat, et qui, tous, montraient le même désir de modeler l'office pontifical à l'exacte ressemblance de l'office impérial. Le pape doit habiter le palais de Latran, porter le diadème, le collier, le manteau de pourpre, tenir le sceptre, et être environné d'un cortège de chambellans. Son clergé, de même, doit monter sur des chevaux blancs et recevoir les honneurs et

1. Cela est admirablement élucidé par ^Egidi, Der Fûrstenrath nach dem Luneviller Frieden.

jouir (les prérogatives accordés au sénat ot aux patriciens K

L'idée qui prédomine partout, à savoir que le chef de la société religieuse doit ressembler exactement à son prototype, le chef de la société civile, est la clef do toutes les pensées, de tous les actes du clerg^é romain; on le voit aussi nettement dans les détails de l'étiquette que dans le système gigantesque de la législation pontificale. Le droit canon était destiné par ses auteurs à reproduire la jurisprudence impériale et à rivaliser avec elle ; on établit une correspondance entre ses divisions et colles du Corpus

1. Voy. la pièce fausse originale (ou plutôt les extraits qu'en donne Gratien) dans le Corpus Juris Cano/ilci, Dist. XGVI, cliap. xui. xiv : « Et sicut nostram terrenam imperialem poteutiam, sic sacrosanclaiu romanam Ecclesiam decrevimus veneranter Iionorari, et amplius quam nostrum imperium et terrenum thronum sedem beati Pétri gloriose exaltari , tribuentes ei potestateui et gloriœ dignitatem

atque vigorem et honoriflcentiam imperialem Beato Sylvestro

patri nostro, summo pontifie! et universali urbis Romœ papœ, et omnibus ejus suceessoribus pontificibus, qui usque in finem mundi in sede beati Pétri erunt sessuri, de prœsenti contradimus palatium imperii nostri Lateranense, deiade diadema videlicet coronam capitis nostri, simulque phrygium necnon et super humorale, verum etiam et chlamydem purpuream et tiinicaui coccineam, et omnia imperialia indumenta, sed et dignitatem imperialem jjraesidentium equitum, conférantes etiam et imperialia sceptra, simulque cuncta signa atque banda et diversa ornamenta imperialia et omnem proces-

sionem imperialis culminis et gloriam potestatis nostrœ

Et sicut imperialis militia ornatur ita et clerum sanctce Romana;

ecclesite ornari decernimus Unde ut poutificalis apex non vilescat,

sed magis quam terreni imperii dignitas gloria et potentia decoretur, ecce tani palatium nostrum quam romanam urbem et omnes Italiaseu occidentalium regionum provincias, loca et civitates beatissimo

papfB Sylvestro universali papaî contradimus atque relinquimus

Ubi enim principatus sacerdotum et christianœ religionis caput ab imperatore cœlesti conslitutum est, juslum non est ut illic imperator terrenus liabeat potestatem. » — L'usage de baiser le pied du pape fut adopté à l'imitation de l'ancienne cour impériale. Les empereurs allemands le firent revivre par la suite.

Jwis civilis, et Grég-oire IX, qui fut le premier à le fixer sous forme de code, rechercha l'honneur qu'on lui décerna, d'être appelé le Justinien de l'Eglise. Mais le désir du clergé fut toujours, même alors que le pouvoir temporel se montra faible ou hostile, d'être son imitateur et son rival, non de le supprimer; car il le regardait comme le complément nécessaire de son propre pouvoir et pensait que la chute soit de l'un, soit de l'autre, mettait également en péril les populations chrétiennes. Yoilà ce qui explique la répug-nance de Grégoire II à rompre avec les princes bvzantins \ et la durée de leur souveraineté titulaire jusqu'en 800, — le rôle joué par le Saint-Siège en transférant la couronne à Charlemag-ne, le premier souverain de l'Occident capable de remplir les devoirs qu'elle imposait, — enfin la douleur avec laquelle on la vit tomber entre les mains de ses faibles successeurs et la joie qui accueillit le couronnement d'Otton comme représentant du royaume frank.

Historiquement, l'Empire romain s'était prolong-é d'une façon lég'itime, à Constantinople, jusqu'en 800. Techniquement, nous l'avons vu, l'élection de Charles, après la déposition de Constantin YI, en fut encore une prolongation et maintint l'intégrité des formes et des droits anciens. Mais le pape, quoiqu'il l'ignorât,

1. Dôllinger a montré, dans un travail récent {Die Papst-Fabeln des Mittelallers). que l'opinion reçue, qui veut que Grégoire II ait poussé à la révolte contre Léon l'Iconoclaste, est sans fondement. On lit dans le Liber pontificalis : « Ammonebat {se. Gregorius secundus) ne a fide vel amore Romani imperii désistèrent. « — Vit^ Ponlif. Rom.

i3^ LE SAINT EMPIRE ROMAIN GERMANIQUE

accomplissait une œuvre bien aiilremeiit considérable qu'un changement de dynastie, en repoussant Irène pour couronner le chef barbare. Les restaurations sont toujours trompeuses. On pourrait aussi bien songer à arrêter la rotation de la terre dans son orbite que l'irrésistible courant des affaires humaines qui empêche qu'une vieille institution, transplantée tout à coup au sein d'un nouvel ordre de choses, n'y occupe la même place et n'y poursuive les mêmes fins. La dictature à Rome, pendant la seconde guerre punique, ne différait pas plus de la dictature de Sylla ou de César, les Etats Généraux sous Louis XIII ne ressemblent pas moins à l'assemblée convoquée par son infortuné descendant en 1789, que le pouvoir impérial de ïhéodose à celui du Frank Charlemagne. « Renovatio Romani Imperil ^ », ces mots de la légende, que porte un sceau, attribué à l'an 800, expriment sans doute, avec plus de justesse que ne le pensait faire son auteur, cette renaissance de l'Empire romain. Ce n'est pas, toutefois, à l'époque des Carolingiens qu'on peut se former sur cette création nouvelle une opinion convenable. Dans cette période de transition, de fluctuation, d'incertitude, ce pouvoir,

1. Ce curieux sceau, qui est en plomb, esl conservé à Paris. II y a bien peu de monuments de cette époque dont l'autbenticité puisse être mise absolument hors de doute; celle de ce sceau a été défendue par un certain nombre d'autorités respectables. Voir, entre autres, Le Blanc, Dissertation histori(jue sur quelques mounoies de Charlemagne, Paris, 1689; J. M. Heineccius, De velerilms Germanorum allarumque nationum sigilUs, Lips., 1709; Anaslasius, Vitœ Pontificum Ro7nanorum, éd. Vignoli, Romœ, 17^2; GôLz, Deutschlands Kaysermûnzen des Mittelalters, Dresden, 1827; et les autorités citées par Edaitz, Deutsche Verfassungsgeschichte, III, 179, n. 4.

passant d'une dynastie à nne autre, d'un pays dans un autre, n'eut pas le temps d'acquérir un caractère et des droits fixes et n'aurait pas été d'ailleurs en mesure de les soutenir. Au couronnement d'Otton le Grand, une nouvelle ère commence, où les idées que nous avons vues flotter dans les esprits prennent une forme plus arrêtée, et attachent au titre impérial des droits et des devoirs nettement définis. C'est cette nouvelle phase, le Saint Empire, que nous allons considérer maintenant.

La philosophie réaliste, et les besoins d'un temps où se soumettre à l'autorité était le seul principe connu d'ordre civil ou religieux, voulaient que l'Etat universel fût une monarchie; la tradition, non moins que la perpétuité de certaines institutions , firent donner au monarque le nom d'empereur romain. Un roi ne pouvait pas être un souverain universel, car il y avait plusieurs rois : l'empereur le devait, car il n'y en avait jamais eu qu'un seul, et qui avait été autrefois, en de meilleurs jours, le véritable maître du monde civilisé ; son trône fut placé à côté de celui de l'autocrate spirituel de la chrétienté ^ On aura une idée plus claire de ses fonctions, si on les regarde comme une conséquence du principe qui domina la mythologie du moyen âge, l'exacte correspondance

1. » Praeterea mirari se dilecta fraternitas tua qiiod non Francorum sed Romanorum imperatores nos appellemus; sed scire te convenit quia nisi Romanorum imperatores essemus, utique nec Francorum. A Romanis enim hoc uomen et dignitatem assumpsimus, apud quos profecto primum tantœ culmen sublimitatis elTulsit, etc. » — Lettre de l'empereur Louis II à L'empereur Basile à Constantinople, in Cliron. Salernit., ap. Murât., S. R. I.

établie entre le ciel et la terre. De même que Dieu présidait, au milieu de sa cour céleste, les saints du paradis, le pape, son vicaire, à la tète des prêtres, des évêques, des métropolitains, gouvernait ici-bas le monde des âmes. Et de même que Dieu est le maître de la terre aussi bien que du ciel, de même fallait-il qu'il fût représenté, lui, V Imperator cœlestis, par un second vice-roi terrestre , l'empereur , V Imperator terrenus *, exerçant sur les choses de cette vie une autorité passagère comme elles. Puisque l'âme ici-bas ne peut agir que par l'organe du corps, celui-ci n'étant rien de plus, d'ailleurs, que l'instrument et l'intermédiaire dont elle dispose, il doit y avoir un gouvernement particulier des corps comme il y en a un des âmes, mais subordonné toujours à celui des deux qui est le plus pur et le plus durable. C'est sous l'emblème de l'âme et du corps que les relations du pouvoir papal et du pouvoir impérial se présentent à nous pendant toute la durée du moyen âge-. Le pape, en qualité de vicaire de Dieu, est chargé de mener

1. « lUam {se. romanam Hcclesiani) soins ille fundavit, et super petram fidei mox nascentis erexit, qui beato icternée vltœ clavigero ïerreui simul et cœlestis imperii jura commisit. » — Corpus Juris Canonici, Dist. XXII, chap. i. L'expression n'est pas rare chez les écrivains du moyen âge. Exemple : « Unum est imperium Patris et Filii et Spiritus Sancti, cujus est pars Ecclesia coustitula in terris. » Une phrase de la lettre de Louis II, déjà citée.

2. « .Merito summus Pontifex romanus episcopus dici potest rex et sacerdos. Si enim dominus uoster Jésus Ghristus sic appellatur, non videtur incongruum suum vocare successorem. Gorporale et temporale ex spirituali et perpetuo dependet, sicut corporis operatio ex virtute animae. Sicut ergo corpus per animam habet in se virtutem et operationem, ita et temporalis jurisdictio principum per spiritualeui Pétri et successorum ejus. » Saint Thomas d'Aquin, De regimine Prmcipum.

les hommes à la vie éternelle ; l'empereur, en qualité (le vicaire temporel, doit régler de telle sorte leurs rapports mutuels, qu'ils puissent satisfaire en sécurité à leurs obligations religieuses et atteindre par là cette lin suprême et commune du bonheur éternel. A cet égard, son principal devoir consiste à maintenir la paix dans le monde. Sa position envers FEgiise est celle d'avocat, titre emprunté à l'usage adopté par les églises et les monastères de choisir quelque puissant baron pour protéger leurs terres, et, en temps de guerre, de commander leurs vassaux i. Les fonctions de l'avocat sont de deux sortes : à l'intérieur, veiller à l'obéissance des populations chrétiennes envers le clergé, et exécuter ses décrets contre les hérétiques et les pécheurs ; à l'extérieur, propager la foi parmi les infidèles sans craindre de recourir pour cola à la force ^ L'empereur est donc, point pour point, la

1. « Nonne romana Ecclesia tenetiir imperatori tanquam suo patrono, et imperator Ecclesiam fovere et defensare tanquam suus

vere patronus? certe sic Patronis vero concessum est ut prœlatos

in Ecclesiis sni patronatus eligaut. Cum ergo imperator ouus sentiat patronatus, ut qui tenetur eam defendere, sentire débet honorein et emolumenlum. » J'extrais ce passage d'un curieux document, qui fait partie du recueil de traités de Goldast {Monarchia Imperii), intitulé : Lettre des quatre Universités. Paris, Oxford, Prague et la « Romana generalitas»,à l'empereur Venceslas et au pape Urbain [1380). Le litre n'est guère vraisemblable; mais si ce document n'est pas postérieur au xv^ siècle, ainsi que tout le laisse supposer, en dépit de celte erreur et fût-il même apocryphe, ce n'en est pas moins un précieux témoignage des idées des hommes de ce temps.

2. Voyez une charte de Léon III, publiée le jour du couronnement

de Charlemagne : << actum in pra'sentia gloriosi atque excelleu-

tissimi hlii nostri Garoli, quem, auclore Deo, in defensionem et provectionem sanclœ universalis Ecclesia; hodie Auguslum sacravimus. » — JalTé, Regestu Pontificum romaaorum. à l'an (SOU. — Dans les vers suivants, en vérité, Theodulf d'Orléans, un contemporain de Charles,

contre-partie du pape, bien que son pouvoir soit toujours pourtant d'un ordre inférieur, créé à l'image de celui du pape, comme celui-ci l'avait été déjà à l'image de celui des anciens empereurs. Le parallèle peut se poursuivre jusque dans ses détails. De même, en effet, que nous avons vu le prêtre prendre la couronne et la robe du prince, de même le voyons-nous maintenant revêtir l'empereur de ses propres liabits, de l'étole et de la dalmatique, lui communiquer un caractère clérical non moins que sacré, élever son office au-dessus de toutes les conditions de naissance et de nationalité qui pouvaient le rapetisser, inaugurer son avènement par une série de cérémonies dont cliacune avait été calculée de façon à lui prescrire, sous une forme symbolique, des obligations essentiellement religieuses. La sainte Église romaine et le Saint Empire romain ne sont donc qu'une seule et même cliose, vue par ses deux faces; et le catliolicisme, principe de la société chrétienne universelle, peut aussi s'appeler le romanisme, si l'on entend parla que Rome est la source et le type de son universalité. Il est l'expression d'une sorte de dualisme mystique qui répond aux deux natures de son fondateur. Eternel et divin, il a pour chef le pape chargé du soin des

donne à l'empereur sur l'Église elle-même une autorité pres(iLic équivalente à celle du pape :

Cœli habet hic {se. Papa) ciaves, proprias te jussit liahere;

Tu régis EcclesitT, nam régit iile poli; Tu régis ejiis opes, clerum populumqiie gubernas,

Hic te cœlicolas ducet ad usque choros.

Dans D. Uoiuiiiet, v. 41f).

THÉORIE DE l'empire AU MOYEN ÂGE 137

Ames ; humain et passager, l'empereur qui règne sur les corps et qui gouverne les actes.

La nature et l'étendue du gouvernement de ces potentats sont identiques, leur sphère d'action seule est différente. Que l'on qualifie le pape d'empereur spirituel ou l'empereur de pape séculier, il n'importe guère. Aussi hien d'ailleurs, quoique une fonction fût au-dessous de l'autre dans la mesure où l'importance de la vie terrestre le cède à celle de la vie future, l'autorité impériale, suivant l'ancienne théorie, en cela plus vraie, n'était pas une délégation de l'autorité pontificale. En effet, comme on l'a déjà dit, si Dieu est représenté par le pape, c'est uniquement comme chef des esprits célestes ; comme souverain de la terre, il confie directement ses pouvoirs à l'empereur. On nt3 conçoit pas d'opposition entre deux serviteurs d'un même roi, tenus de s'aider et de se protéger mutuellement, et dont la coopération est indispensable à tout ce qui concerne la prospérité générale de la chrétienté. C'est là le seul système parfait et conséquent d'union entre l'Eglise et l'Etat ; car, considérant comme indiscutable la coïncidence absolue de leurs limites , il conclut à l'infaillibilité de leur double gouvernement, et en tire, comme corollaire, le devoir, pour le magistrat civil, d'extirper l'hérésie et le schisme comme de punir la trahison et la révolte. C'est aussi le système qui, en admettant la possibilité d'une action harmonieuse , place ces deux puissances vis-à-vis l'une de l'autre juste dans la position où elles auront chacune leur maximum de

force. Mais, par une loi à laquelle on trouverait diflicilement des exceptions, en même temps que l'esprit du christianisme pénétrait davantage dans l'État, l'Eglise, qui, pour réaliser ses desseins, avait emprunté au monde ses formes, devenait à son contact plus mondaine, s'abaissait et s'affaiblissait spirituellement. Le système établi par Constantin au milieu de si joyeux applaudissements, qui avait si triomphalement atteint son apogée au moyen âg-e dans cette fusion de l'Empire avec l'Eglise, a été peu à peu entamé par le cours des siècles; sa splendeur a pâli, sa perfection n'a pu se soutenir, et nous voyons aujourd'hui les partisans les plus zélés de celles de ses institutions qui lui ont survécu défendre faiblement ou détester en silence le principe qui doit leur servir de base commune.

Le complet accord des deux pouvoirs, exigé par cette théorie aussi sublime qu'impraticable, ne fut réalisé qu'à quelques rares moments de leur histoire '. Elle fut définitivement supplantée par une autre conception de leurs rapports, qui, se donnant pour le développement d'un principe reconnu fondamental , l'importance supérieure de la vie religieuse, jouit d'une faveur croissante auprès des membres les plus ardents du clergé ^ Proclamant le pape seul repré-

1. Daus ces trois seules circonstances, peut-être : à l'époque de Charlemagne et de Léon; puis sous Otton III et ses deux papes, Grégoire V et Sylvestre II; enfin sous Henri III; jamais assurément depuis lors.

2. Le Sac/isenspiegel (Spéculum mxonicum. vers 1240), le grand manuel de droit des Allemands du Nord, dit : « L'empire relève de

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sentant de la divinité sur la terre, elle en concluait que c'était de lui et non pas immédiatement de Dieu que l'empire devait relever, — relever à titre de fief, ajoutaient beaucoup de gens, — et elle ravalait par suite le pouvoir temporel à n'être plus que l'esclave de ce pouvoir spirituel dont il avait été le frère ', Toutefois la papauté, à son plus haut point do gloire et sous la direction de ses plus grands esprits, d'un Hildebrand , d'un Alexandre , d'un Innocent , sans chercher à abolir ou à absorber le gouvernement civil, ne lui demanda que son obéissance et l'exalta comme supérieur à tous, sauf à elle-même '. Il était réservé à Boniface VIII, dont les prétentions extravagantes trahirent la décadence qui se manifestait déjà à l'intérieur, de se montrer à la multitude des pèlerins, lors du Jubilé de 1300, assis sur le trône de Constantin, ceint de l'épée, la couronne au front

Dieu seul, non du pape. L'empereur et le pape ordonnent souverainement dans toutes les malières qui leur ont été soumises à chacun en particulier : le pape, dans les choses de l'âme; l'empereur, dans tout ce qui tient au corps et à la chevalerie. » Le Schwahenspiegel, rédigé un demi-siècle plus tard, subordonne le prince au pontife : « Daz wellliche Schwert des Gerichtes daz lihet der Babest dem Chaiser; daz geistlich ist dem Babest gesetzt daz er damit richte. »

1. C'est ainsi que Boniface VIII, dans la bulle Unain sanctam, n'admet qu'un chef pour le peuple chrétien : « Igitur Ecclesiœ unius et unicœ unum corpus, unum caput, non duo capita quasi monstrum. »

2. Saint Bernard écrit à Conrad III : « Non veuiat anima mea in consilium eorum qui dicuut vel imperio pacem et libertatem Ecclesia; vel Ecclesiœ prosperitatem et exaltationem imperii nocituram. >> De même encore dans le De consideratione : « Si utrumque siniul habere velis, perdes utrumque. » Il s'agit des prétentions papales à l'autorité temporelle et spirituelle. La citation est de Gieseler.

et le sceptre à la main, et s'écriant : « C'est moi qui suis César; c'est moi qui suis l'empereur M >>

La théorie des fonctions remplies par l'empereur et de son rôle, telle qu'on vient de l'esquisser, n'appartient proprement à aucune époque ; elle se développa et se transforma sans cesse du v" au xv" siècle. Nous ne devons pas non plus être surpris de ne découvrir dans aucun auteur un exposé des principes sur lesquels elle s'appuyait, par cette raison que ce que nous y trouvons de plus étrange leur paraissait trop clair pour qu'ils songeassent à en faire l'objet formel d'une explication. Tous ceux qui étudieront les écrits du moyen âge ne pourront manquer cependant d'observer que des idées analogues, soit exprimées en propres termes, soit présentées le plus souvent sous forme d'allusions ou d'hypothèses, préoccupent l'esprit de leurs auteurs ^ L'alliance intime de l'Empire

1. « Sedens in solio, armatus et cinctus ense, habensque in capite Conslantini diadema, striclo dextra capulo ensis accincti, ait : « Numquid ego summus sum pontifex? Nonne ista est cathedra Pétri ? Nonne possuui imperii jura tutari? ego, ego sum imperator. » Fr. Pipinus (ap. Murât., S. R. I, IX; 1. IV, chap. xli.) — Ces paroles, toutefois, sont celles que cet écrivain met dans la bouche de Boniface,, lorsqu'il reçut les envoyés de l'empereur Albert l'^<^, eu 1299. Je n'ai trouvé aucune autorité contemporaine confirmant qu'elles aient été prononcées lors du jubilé, et je ne donne cette histoire, ainsi qu'on l'admet, que pour ce qu'elle vaut. — On a supposé que Dante avait pu faire allusion à cette scène dans un passage bien connu de sou Purgatoire (XVI, i, 106) :

Soleva Ronia, che'l buon monde feo

Duo Soli aver, che l'una e l'altra strada

Facean vedere, del monde e di Deo, L'un l'altro ha spento, ed è giunta la spada

Col pastorale : e l'un coU' altro insieme

Per viva forza mal convien che vada.

2. Voir surtout Pierre d'Andlo {De Imperio Homano); Landolpho

avec la religion est plus facile à démontrer. De toutes les annales, chroniques ou traités, proclamations, recueils de lois et sermons, on peut tirer des passages où la défense et la propagation de la foi et le maintien de la concorde au sein de la chrétienté sont considérés comme le rôle spécial réservé à l'empire. L'opinion de Louis II, « Imperii dignilas non in vocahuli voce sed in gloriosa' pietalis culmine consistit * », se retrouve dans l'adresse de l'archevêque de Mayence à Conrad II ^, qu'il appelle vicaire de Dieu. Frédéric I" " la partageait encore, lorsqu'il écrivait aux prélats d'Allemagne : « Dieu n'a constitué que deux pouvoirs sur la terre, et de môme qu'il n'y a au ciel qu'un seul Dieu, il n'y a ici-has qu'un pape et qu'un empereur. La divine. Providence a établi l'Empire romain expressément pour empêcher la perpétuité du schisme dans l'Église \ » Les juristes et les théologiens s'en font l'écho jusqu'au temps de Charles-Quint^. C'est une doctrine que les amis et les

Colonna [De translatione Imperii Romani); Dante [De Moiutrchia); Engelbert [De Ortie et Fine Imperii Romani); Marsile de Padoue [De translatione Imperii Romani); .-Eiieas Sylvius Piccolomini [De Ortu et Auctoritate Imperii /io»ia«?) ; Zoannelus [De Imperio romane atque ejus Jurisdictio?ie) ; el les auteurs cités dans le Sijlloge de Schardius et dans le Recueil de Goldast intitulé : Monarchiu Imperii.

1. Lettre de Louis II à Basile de Macédoine, empereur d'Orient, in Chron. Salernit., apud Murât., S. R. I.; publié aussi par Baronius, Ann. EccL. ad aunum 871.

2. « Ad summum dignitatis pervenisti : vicarius es Christi. » — Wippo, Vita Chuonradi, apud Pertz, chap. ni.

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