Jordanis Chronica (rédigée vers la fin du xn[<= siècle
y voyait que la crosse de Pierre avait été trouvée sur les bords du Rhin, et le miracle signifiait que les Germains avaient reçu la mission de ramener "au bercail les brebis égarées. Les preuves tirées de l'Écriture paraissent si concluantes entre les mains des hommes d'église de ce temps , un grand nombre d'entre eux regardant comme péché mortel la résistance au pouvoir transmis par Dieu, que nous oublions qu'ils ne faisaient rien autre qu'adapter à une institution existante ce qu'ils trouvaient déjà écrit; et nous commençons à nous figurer que le maintien de l'Empire, sa puissance, sa haute position duraient depuis des siècles, par la force de certains mots que nous entendons, dans la plupart des cas, d'une manière entièrement différente.
Ce serait une tâche aussi agréable qu'utile de passer des théologiens aux poètes et aux artistes du moyen âge, et de s'efforcer de démêler dans leurs œuvres l'influence des idées qui viennent d'être exposées. Mais elle dépasserait de beaucoup les limites de ce travail, et elle exigerait de ces œuvres elles-mêmes une connaissance qui ne saurait être le fruit que de longues et minutieuses études. Il suffit, en effet, à n'importe qui de quelques notions superficielles pour voir qu'il reste encore beaucoup à interpréter dans la littérature et les peintures de cette époque, et qu'il nous arrive trop facilement, en examinant une de ces œuvres, de ne pas remarquer ces indications de la pensée ou de la croyance de l'artiste qui semblent insignifiantes, et qui sont d'autant plus précieuses qu'elles
sont indirectes ou inconscientes. C'est pourquoi une histoire de l'art du moyen âge, où l'on dégagera sa philosophie de ses formes concrètes, devra, pour avoir quelque valeur, allier à la minutie des descriptions la subtilité des méthodes. De peur, cependant, de paraître avoir tout à fait lïégligé cette source de renseignements, nous croyons devoir mentionner ici deux peintures dans lesquelles la théorie de l'empire au moyen âge se montre à ne pouvoir s'y méprendre. L'une d'elles est à Rome , l'autre à Florence ; tous ceux qui voyag-ent en Italie peuvent les étudier.
La première est la fameuse mosaïque du triclinium du palais de Latran, construit par le pape Léon III, vers 800, et qui, plus tard, restaurée et enlevée de son emplacement primitif, fut placée contre la façade de Saint-Jean de Latran. Destinée tout d'abord à orner la salle d'apparat où les papes donnaient leurs festins, elle est placée aujourd'hui en plein air, dans le plus bel endroit de Rome, au haut d'une colline d'où la vue s'étend par-dessus les verts sommets de la Campanie jusqu'aux bosquets d'oliviers de Tivoli, jusqu'aux escarpements lumineux et aux cimes neig-euses des Apennins de l'Ombrie et de la Sabine. Au centre est représenté Jésus entouré par les apôtres qu'il envoie prêcher l'Evangile ; une de ses mains est étendue pour bénir, l'autre tient un livre où se voient les mots : (< Pax vobis ». Au-dessous et à droite, le Christ est encore peint, assis cette fois : à sa droite est agenouillé le pape Sylvestre; à sa gauche, l'empereur Constantin ; à l'un il remet les clefs du ciel et de
loO LE SAINT EMPIRE ROMAIN GERMANIQUE
l'enfer, à l'autre une bannière que surmonte la croix. Dans le groupe opposé, c'est-à-dire du côté gauche de l'arche , nous voyons l'apôtre Pierre assis , et, agenouillés devant lui pareillement, le pape Léon III et l'empereur Cliarlemagne, celui-ci portant sa couronne, comme Constantin. Pierre, tenant lui-même les clefs, donne à Léon le pallium des archevêques, à Charles la bannière de l'armée chrétienne. L'inscription porte : « Béate Petre donas vitam Leoni PP. et victoriam Carolo régi donas. » On lit tout autour du cintre la légende : « Gloria in excelsis Deo, et in terra pax omnibus bonœ voluntatis. »
Les idées qui sont symbolisées ici sont d'une nature et d'un ordre suffisamment clairs. C'est d'abord la révélation de l'Évangile et la mission divine de rassembler tous les hommes sous son égide ; ensuite, l'institution, à l'époque mémorable de la conversion de Constantin, des deux pouvoirs chargés respectivement de l'instruction et du gouvernement des Chrétiens ; en troisième lieu, nous voyons le vicaire permanent de Dieu, l'apôtre qui garde les clefs du ciel et de l'enfer, rétablissant ces mêmes pouvoirs sur une base nouvelle et plus solide '. Il remet le signe de la
1. Comparez à cela les paroles dont le pape Hadrien P' s'était servi, vingt-trois ans environ auparavant, au sujet de Chariemagne considéré comme l'eprésentant de Constantin : « Etsicut tempnribus Beati Sylvestri, Romani pontificis, a sauctae recordationis piissimo Constanlino magno imperatore, per ejus largitatem saucta Dei calholica et apostolica romana Ecclesia elevata atque exaltata est, et poteslatem in liis Hesperiœ partibus largiri dignatus est, ita et in his vestris felicissimis temporibus atque nostris, sancta Dei Ecclesia, id est beati Pétri apostoli, germinet atque exsultet, ut omnes gentes quee hœc audierint edicere valeant : « Domine salvum
THÉORIE DE L'EMPIRE AU MOYEN AGE loi
primauté ecclésiastique à Léon, comme au chef spirituel des fidèles sur la terre, la bannière de l'Église militante à Charles, qui doit soutenir sa cause contre les hérétiques et les infidèles.
La seconde peinture est d'une date bien plus récente. C'est une fresque du chapitre du couvent dominicain de Santa Maria Novella \ à Florence, connu vulgairement sous le nom de Capellone degii Spagnuoli. On l'attribue généralement, sur l'autorité de Vasari, à Simone Martini de Sienne ; mais l'examen des dates de son existence semble contraire à cette opinion ". Elle fut très probablement exécutée entre 1340 et J 3o0. C'est une œuvre colossale, couvrant toute la surface d'un mur du chapitre, et remplie de figures dont quelques-unes, paraît-il, ont été données, mais sans preuves suffisantes, pour les portraits de personnages éminents de ce temps : Cimabue, Arnolfo, Boccace, Pétrarque, Laure, et d'autres encore. Là se déroule toute la destinée humaine dans ce monde et dans l'autre, l'Église terrestre et l'Église céleste. Tout à fait au premier plan siègent, côte à côte, le pape et l'empereur : à leur droite et à leur gauche, en
fac regem, et exaudl nos in die in qua invocaverimus te »; quia ecce novus Christianiasimus Dei Constantinus imperator his temporibus surrexit, per quem omnia Deus sanctœ suœ Ecclesife beati apostolorum priiicipis Pétri largiri dignatus est. » — Lettre XLIX du Cocl. CaroL, 111 (in Mural., Scriptores rerum italicarum). — Gidte lettre est remarquable en ce qu'elle contient la première allusion, à ce qu'il semble du moins, à la Donation de Constantin. — La phrase « sancta Dei Ecclesia, id est B. Pétri apostoli » est à noter.
i. L'église dans laquelle s'ouvre la première scène du Décaméron.
2. C'est l'avis de Kugler (Eastlake, éd. t. I, p. 144) et aussi de MM. Crowe et Cavaleaselle , dans leur New Ilisiory of painting in Itahj, II, p. 8o et suiv.
rangée descendante , des officiers inférieurs dans l'ordre spirituel et temporel; près du pape, un cardinal, des évêques et des docteurs; près de l'empereur, le roi de France et une file de nobles et de chevaliers. Derrière eux s'élève le Dôme de Florence, comme un emblème de l'Eglise visible, tandis qu'à leurs pieds un troupeau de brebis (les fidèles) est attaqué par des loups furieux (les hérétiques et les schismatiques), que combat et que chasse une meute de chiens au pelage tacheté (les Dominicains '). Partant de ce premier plan central de la peinture, un sentier g'agne en serpentant le sommet d'une colline, où l'apôtre saint Pierre se tient à l'entrée d'une grande porte pour n'y laisser passer que les vrais croyants : ceux-ci, lorsqu'ils l'ont franchie, sont accueillis par des chœurs de séraphins qui les conduisent dans les délicieux boscjuets du paradis. Pardessus tout, au point cuhiiinant du tableau, et juste au-dessus de l'endroit où sont placés ses deux lieutenants, le pape et l'empereur, le Sauveur est sur son trône au milieu des saints et des anges '.
Ici aussi tout commentaire est superflu. L'Église militante est l'exacte contre-partie de l'Église triom-
1. Dominl canes. Tachetés, à cause de leurs vêlenienls hlancs et Doirs.
2. Il y a naturellement dans ce tableau beaucoup d'autres détails qu'il ne paraît pas nécessaire de décrire. Saint Dominique en est un des principaux personnages. Il est digne de remarque (jue l'empereur, qui est à gauche du pape, et, par suite, à un rang un peu inférieur vis-à-vis de lui, quoique supérieur à tous les autres, tient dans sa main, au lieu du globe impérial habituel, une tête de mort, symbole de la nature passagère de son pouvoir.
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pliante : son principal danger provient de ceux qui voudraient détruire son unité visible , déchirer la robe sans couture de son divin Maître. Le culte envers sa personne sacrée, qui est le résumé de sa croyance et l'essence de son être, doit être rendu sur la terre à ses deux lieutenants, choisis par lui pour régner en son nom.
Une théorie telle que celle dont on vient do tenter une explication et une démonstration ne comporte absolument aucune restriction au sujet des questions de lieux ou de personnes. L'idée qu'il n'y avait qu'un seul peuple chrétien, dont tous les membres étaient égaux aux yeux de Dieu, — idée qui exprimait d'une façon si énergique l'unité du clergé, où aucune barrière ne séparait le successeur de l'Apôtre du plus humble prêtre, — et la prédominance d'un seul langage commun au culte et au g-ouvernement, rendait le poste impérial indépendant de la race, le rang ou la fortune présente de celui qui l'occupait. L'Empereur avait droit à l'obéissance de la chrétienté, non comme chef héréditaire d'une tribu victorieuse ou comme seigneur féodal d'une portion de la surface de la terre, mais comme ayant été investi solennellement d'un office. Non seulement il surpassait en dignité les rois de la terre, mais sa puissance n'était pas de la même nature, et bien loin d'amoindrir les leurs ou de rivaliser avec elles, elle s'élevait fort audessus, comme la source et l'indispensable condition de l'autorité qu'ils exerçaient sur leurs territoires respectifs, — comme le lien qui les unissait en un en-
semble harmonieux. Les vastes États et la vigoureuse action personnelle de Charlemagne avaient dissimulé cette importante distinction pendant la durée de son règne; mais, sous ses successeurs, la couronne impériale apparut dégagée de toute attache directe avec le gouvernement des royaumes qu'ils fondèrent, sous la pure forme d'une suzeraineté vaguement détinie , comme le symbole de cette unité après laquelle soupiraient tous les esprits. C'est un des traits caractéristiques du moyen âge, qu'on y réclamât l'existence d'un empereur, sans se soucier de savoir qui il était et de quelle manière il avait été élu, pourvu qu'il eût été intronisé dans les formes et qu'il ne présentât pas de contraste choquant entre Timmensité (sans bornes) de ses droits et sa véritable impuissance. A aucune ère de l'histoire du monde, la théorie, tout en prétendant dominer la pratique, ne s'en sépara aussi absolument. Féroce et sensuel, ce siècle eut le culte de l'humilité et de l'ascétisme; l'idéal de l'amour ne fut jamais plus pur, la dépravation de la vie plus grossière. On ne saurait encore donner à la puissance de l'empereur romain le nom d'internationale, bien que ce fût plus tard, comme nous le verrons, son aspect le plus important; car c'est à peine si, au x" siècle, le germe des distinctions nationales commençait à poindre. Mais son génie était clérical et vieux-romain; il n'était nullement territorial ou teuton : il ne reposait ni sur la force des armes, ni sur l'étendue des possessions, mais sur l'obéissance, le respect et l'affection de ses sujets.