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CHAPITRE IX

Aventures d'Otton le Grand à Rome. — Jugement et déposition du pape Jean XII. — Position d'Otton en Italie. — Sa politique en Europe. — Cpmparaison entre son empire et celui des Carolingiens. — Caractère et projets de l'Empereur Otton III. — Les Empereurs Henri II et Conrad II. — L'Empereur Henri III.

Celui qui commence à étudier Diistoire du moyen âge passe alternativement de l'amusement à l'irritation en présence des absurdités apparentes quelle lui offre à chaque pas. Il voit des écrivains proclamer avec l'assentiment universel des théories magnifiques que personne ne songe à mettre en pratique. Des hommes souillés de tous les vices lui apparaissent pleins d'un dévouement sincère pour une religion qui, malgré les formes bizarres que ses doctrines ont prises par moments, n'a jamais laissé ternir la pureté de son enseignement moral. Aussi est-il disposé à conclure que de telles gens ont dû être des fous ou des hypocrites. Pourtant une pareille conclusion serait tout à fait erronée. Chacun sait combien les actions des hommes sont peu conformes aux maximes générales

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qu'ils so sont tracées pour règle de conduite, et combien de choses ils croient sans les comprendre jamais : croyances qui suffisent à les influencer, et qui ne parviennent pas à les gouverner. Or, au moyen âge, ce contraste entre la théorie et la pratique avait quelque chose de particulièrement abrupt. Les impulsions des hommes y étaient plus violentes, leur conduite plus inconsidérée que nous ne la voyons dans la société moderne; d'autre part, l'absence d'esprit critique et de mesure les livrait alors presque sans défense à toutes les illusions d'une théorie imposante et tout d'une pièce. Voilà pour quelle raison, tandis que chacun regardait les droits de l'Empire comme une partie de la vérité divine, personne ne voulait plus s'v soumettre le jour où ses propres passions ou ses propres intérêts entraient en jeu. La résistance au vicaire de Dieu pouvait bien être et était réellement considérée comme un péché mortel, personne cependant n'hésitait à le commettre. De là provint la nécessité, dans le but d'assurer à cette prérogative impériale sans limites une efficacité pratique, de l'étayer de l'autorité limitée, mais tangible du moins, d'un roi féodal. Le seul endroit, dans l'empire d'Otton, qui eût toujours échappé à l'influence de la féodalité et où, par conséquent, il ne pouvait exercer que son pouvoir d'empereur et point celui de roi, fut celui où ni lui ni ses successeurs ne furent jamais à couvert des insultes et des révoltes : ce seul endroit était sa capitale, (i'est pourquoi le récit des événements qui accueillirent à Rome le premier empereur saxon ne

sera pas un commentaire déplacé de la théorie qui vient d'être exposée, et il olTrira un curieux épisode de l'histoire du siège apostolique.

Après son couronnement, Otton avait regagné le nord de l'Italie, où les partisans de Bérenger et de son fils Adalbert n'avaient pas encore déposé les armes. Il était à peine parti, que déjà le remuant Jean XII, qui venait de reconnaître trop tard qu'en cherchant un allié il s'était donné un maître, déclara nul son serment de fidélité, ouvrit des négociations avec Bérenger et ne se fit même pas scrupule d'envoyer des ambassadeurs presser les Magyars païens d'envahir l'Allemagne. L'Empereur fut bientôt au courant de ces complots, ainsi (jue de l'infâme existence du pontife, jeune homme do vingt-cinq ans et le plus dissolu, sinon le plus criminel, de tous ceux qui ont porté la tiare. Il atTecta, toutefois, de les mépriser, ajoutant avec une sorte d'insouciance ironique : « C'est un enfant, l'exemple des honnêtes gens le corrigera. » Lorsqu'Otton revint cependant, à la tête de forces considérables, il trouva les portes de la cité fermées, et, dans ses murs, un parti furieux contre lui. Jean XII n'était pas seulement pape, mais, comme héritier d'Albéric, il était le chef d'une puissante faction aristocratique et une sorte de prince temporel dans la ville même. Ni lui ni elle n'eurent pourtant le courage de braver un siège : Jean prit la fuite vers la Campanie pour s'y joindre à Adalbert, et Otton, dès son entrée, convoqua un synode dans l'église de Saint- Pierre. Présidant en personne, à titre de chef tem-

porc'l de FÉgiise, il commença mie enquête sur le caractère et les mœurs du pape. A l'instant, une tempête d'accusations s'éleva des rangs du clergé. Luidprand, un témoin auquel on peut ajouter foi malgré son hostilité, en a dressé une longue liste : (( Pierre, cardinal-prêtre, se leva et affirma qu'il avait vu le pape célébrer la messe sans communier lui-même. Jean, évêque de Narni, et Jean, cardinal-diacre, déclarèrent qu'ils lui avaient vu ordonner un diacre dans une écurie, sans observer les formes requises. Ils dirent, en outre, qu'il avait souillé le palais pontifical de turpitudes nombreuses ; qu'il s'était livré ouvertement au plaisir de la chasse ; qu'il avait crevé les yeux à Benoit, son pèi'e spirituel; mis le feu à des maisons; qu'il avait ceint une épée et revêtu un casque et un haubert. Toutes les personnes présentes, laïques ou clercs, s'écrièrent qu'il avait bu à la santé du diable ; qu'en jouant aux dés il avait invoqué l'aide de Jupiter, de Vénus et d'autres démons; qu'il avait célébré les matines à des heures interdites par les canons et ne s'était pas fortifié en faisant le signe de la croix. » A ces paroles, l'Empereur, qui ne savait pas le latin et dont les Romains ne pouvaient comprendre la langue maternelle, c'est-à-dire le saxon, commanda à Luidprand, évêque de Crémone, de lui servir d'interprète : il adjura l'assemblée de déclarer que ces imputations étaient bien vraies et qu'elles ne provenaient pas de la méchanceté ou de l'envie. Tout le clergé et tout le peuple s'écrièrent alors à haute voix : « Si le pape Jean n'a pas commis tous les crimes que

k' diacre Benoît vient d'éiiumérer, et de plus grands encore, que le chef des Apôtres, le bienheureux Pierre, dont la parole ferme le ciel aux indignes et l'ouvre aux justes, ne nous absolve jamais de nos péchés, et puissions-nous être liés par les chaînes de l'anathème et être, au dernier jour, relégués à la gauche du Seigneur et parmi ceux qui lui ont dit : « Laisse-nous, car nous ne voulons pas suivre tes voies. »

La solennité de cette réponse semble avoir satisfait Otton et l'assemblée. On expédia à Jean une lettre écrite en termes respectueux, exposant les imputations dirigées contre lui et l'invitant à venir se justifier, sous le sceau de son propre serment et de celui d'un nombre suffisant de témoins. La réplique de Jean fut courte et énergique :

« Jean, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à tous les èvêques. Nous avons entendu dire que vous vouliez faire un autre pape; si vous faites cela, par le Dieu tout-puissant, je vous excommunie, afin que vous n'ayez plus le pouvoir de dire la messe ou d'ordonner personne *. »

Otton et le synode y répondirent par une lettre pleine de remontrances plaisantes, où ils priaient le pape de réformer à la fois sa morale et son latin. Mais le messager qui la portait ne put trouver Jean :

1. « Johannes episi^opus, serviis servoriim Dei, omnihus episcopis. Nos audivimus dicere quia vos vullis alium papam facere : si hoc facitis, (la Deum omnipotentem exconimiinico vos, ut non habeatis licentiam missam celebrare aut nullum ordinare. >> (Luidprand. loc. cit.) Le « da » est un signe curieux des progrès du latin vers l'italien. Dans leur réponse, Otton et l'assemblée se formalisent de l'emploi de la double négation.

il était retombé dans celui de ses péchés qu'on semble avoir regardé comme le plus odieux, et courait la campagne muni de son arc et de ses flèches. Après l'avoir fait chercher en vain, le synode se détermina à prendre une mesure décisive, Otton, qui en dirigeait encore les délibérations, demanda la condamnation du pape; l'assemblée le déposa par acclamation, (c à cause de sa vie de réprouvé », et, du consentement de l'Empereur, procéda d'une façon non moins hâtive à l'intronisation de Léon, son principal secrétaire et un laïque, dans la chaire de l'Apôtre.

Il ])eut sembler qu'Otton eût alors atteint une position |)lus haute et plus sûre que celle d'aucun de ses prédécesseurs. Dans l'espace d'un peu plus d'une année depuis son arrivée à Rome, il avait eu à exercer des pouvoirs plus grands que ceux dont CJiarlemagne lui-même avait joui, ordonné la déchéance d'un pontife et l'installation d'un autre, forcé un peuple mal disjtosé pour lui à plier sous sa volonté. La soumission qu'impliquait son serment de protéger le Saint-Siège était compensée et au delà par le serment de fidélité à sa couronne que le pape et les Romains lui avaient prêté, et par l'engagement solennel qu'ils avaient pris de n'élire et de n'ordonner aucun pontife à l'avenir sans le consentement de l'Empereur '. Mais il lui restait encore à apprendre ce que valaient

1. « Cives fidclitatem promiltunt, ha^c aildentcs et firmitcrjurantes nunqiiam se papam elecluros aiil ordinaturos prœter consensum atqiie eleclionem doniini imperatoris Ottonis GiRsaris AiigusU filiique ipsiiis Ottonis. » — Luidprand, Gesta Ottonis, lib. IV.

cette obéissance et ces serments. Les Romains avaient aidé avec empressement à l'expulsion de Jean; ils le regrettèrent bientôt après. Ils furent mortifiés de voir leurs rues encombrées d'une soldatesque étrangère, la licence habituelle de leurs mœurs réprimée avec sévérité, le privilège auquel ils étaient le plus attachés, le droit de choisir l'évèque universel, confisqué par la rude main d'un maître qui le faisait servir à des desseins peu faits pour leur plaire. Cliez un peuple léger et turbulent, la désaffection se changea très vite en révolte. Une nuit, alors que les troupes d'Otton étaient, pour la plupart, dispersées dans leurs quartiers éloignés , les Romains coururent aux armes, bloquèrent les ponts du Tibre et attaquèrent furieusement l'Empereur et sa créature, le nouveau pape. Une valeur et une fermeté supérieures l'emportèrent sur le nombre, et les Romains défaits furent livrés à un terrible carnage. Cette leçon ne les empêcha pourtant pas de se révolter une seconde fois , après le départ d'Otton à la poursuite d'Adalbert. Jean XII rentra dans la cité, et lorsque sa carrière pontihcale eut été prématurément abrégée par le poignard d'un mari outragé \ le peuple élut un nouveau pape, au mépris de l'Empereur et de son candidat. Otton le

1. « Iq lemporibus adeo a dyabulo est percussus ut infra diorum octo spatium eodem sil in vulnere morliius », dit le chroniqueur, n'accordant que bien peu de son habileté ordinaire à l'auleur supposé de la mort de Jean, qui eût bien pu désirer une plus longue existence pour un serviteur aussi utile. Il ajoute un détail, qui caractérise trop bien cette époque pour qu'on l'omette : « Sed cucliaristiae viaticum.ipsius inslinctu qui eum percusserat, non percepit. »

réduisit ot lui pardonna oncore;mais lorsqu'il se fut insurgé une troisième fois, en 966, il se décida à lui montrer ce qu'était la suprématie impériale. Treize des meneurs, au nombre desquels étaient les douze tribuns, furent exécutés, les consuls bannis, les formes républicaines entièrement supprimées; le pape Léon, à litre de vice-roi, fut chargé du g-ouvernement de la cité. Lui, non plus, ne devait pas se prévaloir du caractère sacré de sa personne pour élever des prétentions à la moindre indépendance. Otton ne regardait le pontife que comme le premier de ses sujets, la créature de sa propre volonté, le dépositaire d'une autorité qu'il ne devait exercer que selon le bon plaisir de son souverain. Les citoyens avaient cédé à l'Empereur un droit de veto absolu sur les élections papales, en 963. Otton obtint de son candidat, Léon VIII, la confirmation de ce privilège, que l'on supposa plus tard avoir été octroyé par Hadrien I" à Gbarlemag-ne, par un décret qu'on peut lire encore dans les recueils de droit canon '. On pouvait s'attendre à ce que le vigoureux exercice d'un tel pouvoir réformât et contint le siège apostolique; et c'est dans ce but, et en toute honnêteté, que les souverains teutons l'employèrent. Mais les diverses fortunes d'Otton sont la fidèle image de ce que ses successeurs étaient destinés à éprouver. Nonobstant l'évidence de leurs droits et l'enthousiasme momentané avec lequel

1. Corpus Juris Canonici, Dist. LXIII, « In sjjnodo ». Ce décret est probal)lement aulhenU(iue en substance, bien que la forme sous laquelle il nous a été transmis soit évidemment de date plus récente.

ils étaient tout crabord accueillis, tous les efforts répétés des empereurs ne purent parvenir à les établir fermement dans cette capitale dont ils étaient si fiers. Ne la visitant qu'une fois ou deux pendant leur règ'ne. ils avaient besoin, au milieu de cette piipulace inconstante , de l'appui d'une nombreuse armée d'étrano-ers, qui fondait avec une terrible rapidité sous le soleil d'Italie et dans ces vallées meurtrières de la Campanie K Rome ne tardait guère à recouvrer son indépendance turbulente.

Ce sont à peu près les mêmes causes qui empêcbèrent les princes saxons de s'établir à demeure dans le reste de l'Italie. Depuis que Cliarles le Cbauve avait trafiqué au profit de la couronne de tout ce i[iii en faisait la valeur, aucun empereur n'y avait exercé une autorité réelle. Les mi.ssi dominici ne parcouraient plus le pays; les erouverneurs locaux s'étaient affrancliis de tout contrôle; une multitude de petits potentats s'étaient créé des principautés aux dépens des plus faibles de leurs voisins. A peine eût-on pu trouver dans les seuls domaines de quelques grands seigneurs, comme le marquis de Toscane et le duc de Spolète, ou dans quelques-unes des cités où la suprématie de l'évèque frayait la voie au système républicain, des traces d'ordre politique ou voir fleurir les arts de la paix. Otton , qui régnait sur l'Italie de

i. Cf. les vers de saint Pierre Dainien :

Roma Yorax hominum doniat ardua colla virorum; Roina ferax febrium necis est uberrima frugum ; Romanœ febres slabili sunt jure fidèles.

droit légitime, quoiqu'il y fût venu en conquérant, y trouvait parmi ses feudataires moins de soumission qu'en Allemagne. Lorsqu'il était présent, il réussissait, par des voyages, des édits et une stricte justice à apaiser quelque peu ces troubles ; mais à peine était-il parti, que l'Italie retombait dans cette désorganisation qu'expliquent à la fois et sa structure physique et la diversité des races qu'elle renfermait. C'est à cette époque pourtant, alors que la confusion était à son comble, qu'apparaissent les premiers rudiments de la nationalité italienne, fondée en partie sur sa position géographique, en partie sur l'usage d'une langue commune et le progrès insensible de coutumes et de façons de penser particulières. Mais, bien que jaloux déjà du tudesque, le sentiment national était encore bien loin de contester sa puissance. Pape, princes et cités s'inclinaient devant Otton, roi et empereur; et celui-ci ne songeait pas luimême à écraser, pendant qu'il était faible encore, un sentiment dont les progrès menaçaient l'existence de son empire. Estimant que l'Italie lui appartenait au même titre que l'Allemagne, et les gouvernant toutes deux au nom des mêmes principes, il laissa volontiers la première à l'état de royaume distinct, ne changea pas ses institutions et n'y envoya pas de Saxons, comme Gharlcmagne y avait envoyé des Franks, pour représenter son gouvernement '.

Les droits considérables que la couronne impériale

1. II y eut un chancelier particulier pour l'Italie, comme plus tard pour le royaume de Bourgogne.

avait apportés à Ottoii lui faisaient une obligation pressante de reprendre les plans de conquête à l'étranger qui avaient été abandonnés depuis le temps de Charles : la vigueur croissante du peuple teutonique, qui se séparait alors nettement des races environnantes (c'est l'ère des marches, — Brandebourg, Meissen, Schleswig), plaçait entre ses mains, pour l'exécution de ses plans, une force qui avait manqué à ses prédécesseurs. Dans cette entreprise, comme dans les autres, l'activité, la sagesse, la bonne fortune de l'Empereur ne se démentirent point. Retenant l'extrême sud de l'Italie, et se refusant à avouer la perte de Rome, les Byzantins n'avaient cessé de contrarier par leurs intrigues ses maîtres germains, et ils pouvaient alors, sous la vigoureuse direction de Nicépliore et de Tsimiscès, espérer encore que leurs armes les intimideraient. La politique et la fascination exercée sur le Saxon étranger, par une cour légitime et fastueuse, firent recherchera Otton la main de la princesse Théophanie pour son fils, ainsi que Napoléon demanda celle de Marie-Louise. Le récit que Luidprand a laissé de son ambassade dépeint d'une façon fort amusante les prétentions rivales de l'ancien empire et du nouveau ^ Les Romains d'Orient, qui s'imaginaient qu'ils avaient conservé, avec le nom, le caractère et les droits de Rome, tenaient pour quelque chose d'absurde presque autant que de criminel qu'un Frank insultât à leur prérogative en régnant comme

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