‹ Le Saint empire romain germanique et l'Empire actuel d'AllemagneChapitre 68 sur 133 · LES EMPEREURS E\ ITALIE. — FRÉDÉRIC BARBEROUSSE · texte numérisé non relu

LES EMPEREURS E\ ITALIE. — FRÉDÉRIC BARBEROUSSE

Frédéric cl la Papauté. — • On se remet à étudier le droit romain. — Arnaud de Brescia et les républicains de Rome. — Lutte de Frédéric coutre les villes lombardes. — Sa politique comme roi d'Allemasne.

Le règne de Frédéric I", plus connu par son surnom italien de Barberousse, est le plus brillant de l'histoire de l'Empire. Le territoire en était plus vaste sous Charlemagne, la force peut-être plus grande sous Henri III, mais l'activité n'en fut jamais plus vivante et plus pénétrante, l'éclat chevaleresque plus éblouissant, que sous le prince que ses compatriotes ont [tlacé au rang- de leurs héros nationaux, et qui est encore, comme le type à demi mythique du caractère teutonique, célébré par les peintres et les sculpteurs, dans les chants et les légendes, d'un bout à l'autre du sol allemand. La respectueuse afïection de ses annalistes et l'ensemble de sa vie entière s'accordent à justifier cette admiration, et dis[)osent à croire que de plus nobles mobiles se joignirent à l'ambition

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personnelle', pour le pousser à soutenir avec tant do hauteur et à exercer si rigoureusement ces droits impériaux dans lesquels il avait une confiance si illimitée. Sous sa conduite, la puissance transalpine fit son suprême ellort pour subjuguer les deux antagonistes qui la menaçaient sans cesse et qui étaient destinés finalement à la détruire — la nationalité italienne et la papauté.

On aurait pu prédire, avant même l'époque de Grégoire VII, que deux potentats tels que l'Empereur et le Pape, étroitement liés l'un à l'autre, mais animés chacun en particulier de prétentions aussi vastes que mal définies, devaient, avant qu'il fût longtemps, entrer en com[)étition. La hardiesse déployée par ce grand pontife pour fortifier la suprématie de l'autorité ecclésiastique, la fermeté inllexible de ses successeurs à la maintenir inspirèrent à leurs partisans un zèle et un courage qui compensèrent largement les avantages qu'avait rEmj)ereur en défendant des droits qu'il possédait depuis longtemps. Des deux parts, la haine s'envenima bientôt à un point extrême. Mais quand bien même les passions humaines ne se fussent pas entièrement opposées à une réconciliation, il aurail été fort malaisé de mettre en harmonie deux principes contraires, irrésistibles tous les deux, et qui se détruisaient récipro(|uement. Comme le pouvoir spirituel, plus pur dans son essence, puisqu'il s'exerçait sur l'àme et tendait au but le plus élevé, le bonheur éternel, avait droit à l'obéissance de tous, clercs aussi bien que laïques; de même, la personne

spirituelle, ù laquelle, selon les idées uiiiversellemeiil reçues alors, l'ordination communiquait une sainteté mystérieuse, ne pouvait sans péché être assujettie au magistrat civil, installée par lui dans son office, jugée par son tribunal, et contrainte par la force à lui rendre quelfjue service que ce fût. D'un autre côté, il n'était pas moins vrai que le gouvernement civil était indispensable à l'ordre et au progrès de la société, et que, tant qu'il existerait, on ne pouvait tolérer qu'une autre juridiction intervînt dans son fonctionnement ou qu'une moitié du peuple se dérobât entièrement à son contrôle. L'hostilité entre le Pape et l'Empereur fut ainsi l'inévitable conséquence de leur position comme champions de systèmes opposés , tout persuadés qu'ils pussent être, d'ailb'urs, de l'excellence de leurs raisons respectives, et quelque amèrement qu'ils fussent amenés à déplorer parfois les violences de leurs propres partis. D'autres causes de querelles surgirent encore, moins respectables, mais non moins dangereuses. Le pontife réclamait et le monarque refusait les terres que la comtesse Mathilde avait léguées au Saint-Siège : Frédéric les revendiquant comme suzerain féodal, le pape désirant ardemment exécuter, grâce à elles, ces plans de domination temporelle que la donation de Constantin avait sanctionnés et que l'apparente renonciation de Lothaire à la souverainté de Rome avait grandement encouragés. Comme suzerain des rois normands de Xaples et de la Sicile, comme protecteur des cités et des barons du nord de l'Italie, qui redoutaient le joug- des

Allemands, le successeur de Pierre avait drjà l'air duu souverain indépendant.

Personne n'était moins disposé que Frédéric à se soumettre à ces empiétements. II siégeait sur le trône impérial comme une sorte de ilildebrand temporel, soutenant avec chaleur que son oflice no dépendait immédiatement que de Dieu, et le tenant pour non moins sacré à tous égards que celui de son rival. Lors de son premier voyage à Rome, il refusa de tenir l'étrier au pape ', comme l'avait fait Lotliaire, jusqu'à ce que la menace de Hadrien lY de ne point le couronner l'eût obligé à y consentir. De nouveaux sujets de plaintes s'étant encore élevés peu après, le pape écrivit à Frédéric pour l'exhorler à se montrer digne de l'indulgence de sa mère, l'Eglise romaine, qui lui avait donné la couronne impériale et (|ui, s'il se montrait lils soumis, le comblerait de bienfaits j)lus considérables encore, (le mot de bienfaits — heneftcia — entendu dans son acc(q)ti(in légale usuelle de << lief », et rapproché (lu tableau (}ui avait été peint à Rome en commémoration de l'hommage fait par Lotliaire, excita les cris de colère des nobles, réunis en diète à Besançon; et (|uand le légat eut répliqué : « Et do qui donc, vraiment, si ce n'est de notre seigneur le pape, votre roi tient-il l'Empire? » sa vie ne fut jdus à l'abri de leur furie. Dans cette occasion, la vigueur de Frédéric

1. On semble avoir altaclié une iinporlance considérable à cet acte (le coiiiioisie symbolique. Voir arl. I du Sachsenspii'i/e/. » Dénie jiavese is ok gesat to rideue to bcscedener tiet u|> cneme Ijlankcu perde, unde de Keiser sal ime dem slegerip lialdeu dur do sadel uiclite ne wiiide. »

et les rcmoiitraiicos des prélats allemands forcèrent Hadrien à rétracter le mot répréhensiblo et à faire disparaître le tableau. Bientôt la querelle se ranima pour d'autres motifs et eut ])Our principal objet la demande faite par le pape (pu' le gouvernement de Rome lui fût entièrement conlié. Frédéric, en réponse, se réfère au droit civil et termine en ces termes : « Puisque par la volonté de Dieu Ton me ncunme Empereur des Romains, et que je le suis en elTet, de maitre il ne me restera guère que le nom si l'on me dépouille de mon autorité sur la ville de Rome. ^ Ou'il fût nécessaire de soutenir une revendication pareille, cela montre le cliangemcnl qui s'était opéré dejuiis Henri Hl, d'autant plus, d'ailleurs, «ju'cdle était destinée à rester impuissante. Hadrien prend alors un ton do défi; il mêle aux menaces d'excommunication des allusions au temjis où les Allemands ne possédaient pas encore l'Empire. « Qu'était-ce que les Franks, avant que Zacbarie eût si bien accueilli Pépin? Qu'est-ce maintenant que le roi teuton, avant qu'il ait été consacré à Rome ])ar de saintes mains? La chaire de Pierre a donné et peut reprendre ses dons. » Le schisme qui suivit la mort d'Hadrien amena un conflit nouveau et plus grave. Frédéric, comme chef de la chrétienté, se proposait de convo({uer les évè- (jues de l'Europe à un concile général, qu'il aurait présidé, comme; Justinieu ou Héraclius. Citant le texte favori des deux épées : « Sur la terre, contimie-t-il. Dieu n'a institué que deux puissances : là-haut, il n'y a qu'un Dieu, ici-bas, qu'un Pape et qu'un Empereur.

La divine Providence a spécialement désigné l'Empire romain ponr remédier à nn schisme prolongé i. » Le plan avorta, et Frédéric adopta le candidat qui avait été choisi par sa propre faction, tandis que le prétendant rival, Alexandre III, faisait appel, avec une conhance que l'événement justiha, à l'appui du parti clérical européen. La lutte ardenle et longtemps douteuse qui s'ensuivit pendant vingt années, simple dispute en apparence entre deux papes rivaux, fut en réalité une sérieuse tentative du monarcjue séculier pour ressaisir la domination ecclésiastiquequi lui avait a})partenu; il en était exactement de même du conflit contemporain soulevé entre l'Anglais Henri II et saint Thomas de (lanlorhérv, auquel elle se trouve constamment mêlée. S'il n'eût été soutenu, tout le génie et toute la décision d'Alexandre n'auraient pu le sauver : avec l'ajqmi des cités lombardes, qui s'étaient liguées sur ses conseils et avec sa hénédiction, grâce aux fièvres de Rome, (jui anéantirent rapidement l'armée allemande, il remporta une victoire d'autant plus signalée que ce fut sur un prince aussi sage et aussi pieux que Frédéric. C'est alors qu'à Venise, (]ui, dans sa ])Osition inaccessible, s'appli(|uait à garder la neutralité, proclamant son indépendance^ vis-à-vis de l'Empire et se laissant rarement amener à faire la guerre ])ar svmpathie pour les pa])es, lesdeux puissances dont la lutte avait agité toute l'Europe consentirent à se rencontrer, grâce à la médiation

■1. Letliv aux évèqiies alleuiaiids dans Italiewiii; apuil iMiiral.^ S. R. I.. t. VI, p. 833.

tlu doge Sébastien Ziani. Trois dalles de marbre rouge marquent, sous le porche de Saint-Marc, le point où Frédéric, profondément ému, s'agenouilla soudain, ■et où le pape le releva en pleurant de joie pour lui -donner le baiser de paix. Une légende postérieure, à laquelle la poésie et la peinture ont donné un crédit immérité ', nous raconte comment le pontife posa son pied sur le cou du roi }n-(isterné en disant : « Tu fouleras aux pieds le lionceau et le dragon-. » Il n'était pas besoin de cette exag'ération pour accentuer l'importance de cette scène, qui, quelque solennelle et quelque touchante qu'elle put paraître à la multitude des Vénitiens qui se pressaient dans l'église et sur la place, devait être plus significative encore aux yeux des générations futures. C'était, en etfet, le plus puissant prince de son siècle qui renonçait au projet auquel il avait voué son existence; c'était le pouvoir civil qui abandonnait le champ de bataille où il avait été vaincu par deux fois, et où la lutte ne devait plus, dorénavant, lui offrir de chances aussi favorables.

Une autorité maintenue si longtemps contre le suc- •cesseur de saint Pierre devait se montrer peu indulgente pour des sujets rebelles. Telle était, en effet, l'attitude des cités lombardes aux yeux d'un monarque qui s'appliquait à faire revivre tous les droits exercés par ses prédécesseurs, — bien plus, tous ceux que les anciennes lois de Rome reconnaissaient à son sou-

1. Un tableau de la grande salle du palais ducal (la Sala del JMaggior Consiglio) représente celte scène.

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