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CHAPITRE XIII

CHUTE DES HOHEXSÏAUFEN

Règne de Henri VI. — Conflit entre Philippe et Otton IV. — Caractère et destinée de l'empereur Frédéric II. — Destruction de l'autorité impériale en Italie. — Le grand interrègne. — Rodolphe de Habsbourg. — L'Empire change de caractère. — Hautaine altitude des papes. — Protestation des électeurs à Rhense.

Dans les trois chapitres qui précèdent il a été queslioa du Saint Empire au moment le plus brillant, mais aussi le plus critique de son histoire, dans la période où il était en compétition avec la papauté pour la première place dans la chrétienté. Ce fut, en effet, principalement grâce à leurs relations avec le pouvoir spirituel, à l'amitié qui les unit et à la protection qu'ils se prêtèrent, non moins qu'à l'iiostiiité qui les divisa ensuite, que les empereurs teutons exercèrent une influence sur le développement de la politique européenne. La réforme de l'Église romaine, qui se poursuivit pendant le règne d'Otton P"" et de ses successeurs jusqu'cà Henri HI, et qui fut surtout due aux ctTorts de ces monarques, est le véritable commencement de la grande période du moyen âge, le premier de cette longue série de mouvements, de vicissitudes

■et de créations clans le système ecclésiastique de l'Europe qui fut comme le courant central, si l'on peut s'exprimer ainsi, de l'histoire aussi Lien séculière que religieuse durant les siècles qui suivirent. Le premier résultat de l'épuration de la papauté par Henri III apparut dans la tentative que fit IIilde])rand de soumettre toute juridiction à celle de son propre tribunal, et dans la longue querelle des Investitures, qui mit en pleine lumière les prétentions opposées du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. Quoique destiné à porter plus tard de bien autres fruits, l'eiTet immédiat de cette querelle fut d'éveiller chez toutes les classes un profond sentiment religieux, et, en ouvrant un nouveau champ aux ambitions du sacerdoce, de stimuler d'une façon étonnante ses aptitudes à l'organisation politique. Ce fut cette impulsion qui donna naissance aux croisades et (]ui [lermit aux papes, se présentant comme les chefs naturels d'une guerre religieuse, de la faire servir à leurs propres hns : et c'est toujours en lui obéissant qu'ils contractèrent une alliance — toute singulière qu'une pareille alliance nous semble aujourd'hui — avec les cités révoltées de la Lombardie et se proclamèrent les protecteurs des franchises municipales. Mais le troisième et le plus grand triomphe du Saint-Siège était réservé au xnf siècle. Par la fondation des deux grands ordres de chevalerie ecclésiastique, de ces dominicains et de ces franciscains tout- puissants et répandus partout, la ferveur relig-ieuse du moyen âge atteignit k sou apogée; par la ruine du seul pouvoir qui pou-

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vait avoir la prétention de rivaliser avec elle en ancienneté, en sainteté, en universalité, la papauté se voyait élever sur un trône d'où elle pouvait seule juger les rois de la terre. Cette ruine, qui succédait avec une soudaineté terrible aux jours de force ai de gloire dont nous venons d'être témoins, voilà quel sera le sujet du présent chapitre.

Il arriva d'une manière assez étrange qu'au moment même où sa ruine devenait imminente, la maison de Souabe remporta sur ses adversaires ecclésiastiques ce qui put revêtir un moment l'apparence d'un avantage du plus grand prix. Frédéric Barberousse eut pour fils et pour successeur Henri VI, à qui il légua toute sa dureté et aucune de ses qualités généreuses. Par son mariage avec Constance, l'héritière des rois normands, celui-ci était devenu le maître de Naples et de la Sicile. Enhardi par la possession de ce c[ui avait été jusque-là la forteresse la plus redoutable des ennemis les plus acharnés de ses prédécesseurs, et en mesure de menacer le pape au nord comme au sud, Henri conçut un plan qui eût pu prodigieusement changer l'histoire de l'Allemagne et de l'Italie. Il proposa aux seigneurs teutons d'alléger leurs charges an réunissant à l'Empire ces contrées récemment acquises, de faire passer leurs terres du régime féodal sous le régime allodial, et de ne plus faire aucune nouvelle demande d'argent au clergé, à condition ■(^[u'il déclarerait la couronne héréditaire dans sa famille. Des résultats d'une importance considérable <iuraient été la suite naturelle de ce changement,

que Henri soutenait en faisant ressortir le danger des interrègnes et qui n'était sans doute, dans son esprit, qu'une portion d'un système politique entièrement nouveau. Puissants comme ils l'étaient déjà en Allemagne et maîtres absolus dans leur nouveau royaume, les Holienstaufen auraient pu se passer à l'avenir du service féodal, auquel ils renonçaient ainsi, et organiser une forte centralisation, semblable à celle qui commençait alors à se développer en France. Mais les princes saxons tout d'aliord, puis quelques ecclésiastiques dirigés par Conrad de Mayence s'opposèrent à ce projet; le pontife relira son consentement, et Henri dut s'estimer lieureux: d'avoir obtenu que son lils en bas âge, Frédéric II, fût élu roi des Romains. A sa mort, qui eut lieu prématurément, on ne tint pas compte de l'élection, et la lutte qui suivit entre Otton de Brunswick et Pbilippe de Holienstaufen, le frère de Henri VI, fournit à la papauté, qu'inspirait alors le génie d'Innocent III, l'occasion d'étendre son influence au détriment de son antagoniste. Le pape remua ciel et terre en faveur d'Otton, dont la famille avait été la rivale infatieable de celle des Holienstaufen, et qui était prêt à faire toutes les promesses (julnnocent voudrait exiger de lui; mais le mérite personnel de Pliilip]>e et les vastes domaines de sa maison lui assurèrent, tant qu'il vécut, l'ascendant en Allemagne;. Sa mort sous les coups d'un assassin, en même temps qu'elle parut justifier le choix du ])ape, priva le parti souabe de son chef, et le candidat papal fut bientôt reconnu sur toute la

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surface de l'Empire. Ottoii IV, toutefois, se montra moins soumis à mesure qu'il se sentit mieux assis sur son trône. Si sa naissance en avait fait un Guelfe, ses actes en Italie, où il était allé recevoir la couronne impériale, furent ceux d'un Gibelin pressé de revendiquer les droits auxquels il venait à peine de renoncer. L'Egiise romaine finit par déposer et excommunier ce fils ingrat, et Innocent se félicitait d'avoir, pour la seconde fois, affirmé aussi heureusement la suprématie pontificale , lorsqu'Otton fut détrôné par le jeune Frédéric II, qu'une ironie tragique du destin envoyait dans l'arène politique comme champion de ce Saint-Siège dont la haine devait empoisonner sa vie et anéantir sa maison.

Il n'est pas nécessaire pour notre dessein, quand bien même cela serait possible, de nous étendre sur les péripéties de cette terrible lutte , dans laquelle empereur et pape rassemblèrent toutes leurs forces pour se mesurer une dernière fois, ni de faire le récit de la carrière de Frédéric II, avec ses aventures romanesques, ni la triste peinture de ces facultés merveilleuses, perdues pour une époque qui n'était pas mûre pour elles, et qu'un vent de malédiction balaya à l'heure même du triomphe. Ce confiit décida sans doute et du sort du royaume germanique et de celui des républiques italiennes , mais c'est sur le sol de ritahe qu'il se vida et à son histoire qu'en appartiennent les détails.

Autant en faut-il dire de Frédéric lui-même. Dans la nombreuse suite des successeurs allemands de

Cliarles, Ottoii III et lui sont les seuls qui s'olFrent à nous avec un génie et une complexion morale qui n'étaient pas dun homme du nord ou d'un Teuton K Toute Fénergie et toute la valeur chevaleresque de son père Henri et de son grand-père Barberousse se retrouvaient en lui, il est vrai. Mais ces qualités furent modifiées par d'autres, qu'il avait peut-être héritées de sa mère, une Normande d'Italie, et que son éducation au milieu des bosquets d'orangers de Palerme avait développées, l'amour du luxe et du beau, une intelligence raffinée, subtile, philosophique. A travers les ténèbres dont il a été enveloppé par la calomnie et la légende, on ne peut qu'imparfaitement saisir la véritable physionomie de l'homme , et le peu qu'on en démêle sert à exciter plutôt qu'à apaiser la curiosité avec laquelle nous considérons un des personnages les plus extraordinaires de l'histoire. Sensualiste, doublé pourtant d'un homme de guerre et d'un homme d'État ; législateur profond et poète passionné; dévoré dans sa jeunesse de la ferveur des croisades , persécutant plus tard les hérétiques pendant (ju'on l'accusait lui-même de ])lasphème et d'incrédulité; de manières séduisantes et ardemment aimé de ses compagnons, mais souillé de plus d'une cruauté, il fut la merveille de son

1. Je lire du Liher Atu/ustalis, publié parmi les œuvres de Pétrarque, ce curieux portrait de Frédéric : « Fuit armorum strenuus, linguarum pcritus, rigorosus, luxuriosus, epicurus, niliil curans vel credens nisi temporale : fuit malleus Romance ecclesiœ. » De même qu'on avait appelé Ottou III « mirabilia mundi », ou désigne souvent Frédéric 11, de son propre temps, par les mots de « stupor muudi Fridericus ».

siècle, et les âges suivants contemplèrent avec une crainte respectueuse, qui n'était pas exempte de pitié, l'impénétrable ligure du dernier des empereurs qui ait bravé toutes les foudres de TÉgiise et qui soit mort sous sa malédiction, du dernier qui ait régné depuis les sables do l'Océan jusqu'aux rivages de Sicile. Mais cette pitié ne les a pas empêchés de le condamner. La haine implacable de la papauté environna sa mémoire d'une auréole sinistre ; c'est lui, et lui seul dans toute la lignée des empereurs, que Dante, cet adorateur de l'Empire, se voit contraint de livrer aux flammes de l'enfer \

Dans la situation où se trouvait l'Empire, il n'était guère possible que son chef ne fût pas entraîné à combattre les agressions incessantes de la papauté, qui prétendait à la fois à la domination territoriale en Italie et au droit de juridiction ecclésiastique sur le monde entier. Mais le malheur particulier de Frédéric, ce fut d'avoir fourni aux papes une arme contre lui dont ils surent parfaitement se servir. Dans un instant d'enthousiasme juvénile, il avait pris la croix des mains d'un moine éloquent, et le retard qu'il mit dans l'accomplissement de son vœu fut flétri comme une négligence impie. Excommunié par Grégoire IX parce qu'il n'allait point en Palestine, il y alla, et fut excommunié parce qu'il y était allé : après avoir conclu une paix avantageuse, il fit voile pour l'Italie, et fut excommunié une troisième

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