Electores imperii ad indictum et mandatiim domini papîB
A dater de ce jour, une ère nouvelle commence. Nous avons vu l'Empire romain ressuscité, en l'an 800, par un prince dont les vastes Etats autorisaient les prétentions à la monarchie universelle; restauré de nouveau en 91J2 sur la base plus étroite, mais plus ferme, du royaume germanique. Nous avons vu Otlon le Grand et ses successeurs, pendant une durée de trois siècles, une série de monarques sans égaux puur la vigueur et la capacité, faire tous leurs cflorts pour soutenir les prétentions de leur office contre les révoltes de l'Italie et contre la })uissance ecclésiastique. Ces eflorts venaient d'échouer avec éclat et sans espuir. Chacjue empereur était descendu à son tour dans l'arène avec des ressources inférieures à celles de son prédécesseur; chacun d'eux avait été battu d'une façon plus décisive par le pape, les cités et les princes. On pouvait dès lors, et on devait, si l'on ne considère que son utilité jtratique, laisser périr l'Empire romain; car il ne pouvait disparaître plus glorieusement qu'avec le dernier des Hohenstaufen. Qu'il ne pérît pas ainsi, qu'il survécût, au contraire, pendant six
npiul Francheufiirte super eleclione convenienles, comitem Riidol-
pliiim in regem elegerunt. " Ann. S. Riidh. Salisô., ad aun.
(Pertz, M. G. H., IX). — Hapsbourg esl un château (coustruit vers 1020) dans l'Aargau, sur les rives de TAar. el voisin de la ligne du chemin de fer d'Ollen à Zurich, d'où, sur un point de son parcours, on peut l'entrevoir. « Dans l'enceinte des anciennes murailles de Vindonissa, dit Gibbon, le château de Hapsbonrg, Tabbaye de Kœnigsfelden et la ville de Brugg se sont successivement élevés. Le voyageur philosophe peut comparer aux monuments de la conquête romaine ceux de la tyrannie féodale ou autrichienne, de la superstition monacale et de l'industrieuse liberté. Si c'est réellemeut un philosophe, il applaudira au génie et à riieurense fortune de son propre temps. »
cents ans encore, jusqu'à devenir une relique presque aussi ridicule (pie vénérable, jusqu'à ce que tout ce qu'on put dire de lui. selon le mot de Voltaire, c'est qu'il n'était ni saint, ni romain, ni un empire, iî faut l'attribuer en partie certainement à cette croyance, que rien n'avait encore ébranlée, qu'il jouait un rôle indispensable dans l'économie du monde, mais surtout aux liens, indissolubles désormais, qui rattachaient ses destinées à celles du royaume germanique. Les Allemands avaient si longtemps confondu les deux caractères de leur souverain, ils s'étaient tellement épris du style et des privilèges d'une dignité dont la possession semblait les placer au-dessus de toutes les autres nations de l'Europe, qu'il était trop tard alors pour qu'ils parvinssent à distinguer le monarque local du monarque universel. Si l'on devait conserver un roi d'Allemagne, il fallait qu'il fût aussi empereur romain; et la nécessité d'un roi d'Allemaene était évidente. Tout brièvement, et même tout mortellement qu'il eût été atteint, comme l'événement le démontra, par les désastres de l'Empire auquel il était enchaîné, l'heure de sa lin était encore loin d'avoir sonné. Au milieu du désordre de la société et des conflits d'une multitude tle petits potentats, aucune force autre que la féodalité n'était capable d'empêcher une dissolution sociale complète; et, à cet égard, son efficacité dépendait, comme l'anarchie du dernier interrègne venait de le prouver, dv la présence d'un chef féodal reconnu de tous.
Ce chef, toutefois, ne (levait plus être dcu'énavant ce
qu'il avait été. La situation respective de rAliemagne et de la France était devenue exactement l'inverse de celle où elles se trouvaient deux siècles auparavant. Rodolphe était un souverain plus faible que Philippe III de France, aussi manifestement que l'empereur franconien Henri III avait été plus fort que le capétien Philippe I". Dans tous les autres Etats de l'Europe, la tendance des événements avait été de centraliser l'administration et d'augmenter le pouvoir monarchique, de ne pas le diminuer du moins, comme par exemple, vu Angleterre : c'est en Allemagne uniquement que l'union politique s'était relâchée et que l'indépendance des princes s'était afiirmée de ])lus en plus. Il ne faut pas chercher bien loin les causes de ce contraste. Elles se résument toutes en une seule : le roi d'Allemagne entreprit beaucoup troj) à la fois. Les hommes qui gouvernaient la France, où les mœurs étaient moins rudes que dans les autres pays transalpins, et où le tiers état s'éleva plus ra[)idement au pouvoir, avaient réduit un à unies grands feudataires, qui avaient à peine daigné reconnaître les premiers Capétiens. Les rois d'Angleterre s'étaient annexé le pays de Galles, la Cumbrie et une partie de l'Irlande, avaient obtenu des prérogatives considérables, sinon sans contrôle, et exerçaient une autorité incontestée d'un bout à l'autre de leur contrée. Les succès des rois de France et d'Ang-leterre provenaient de ce qu'ils avaient concentré sur ce seul but toute leur activité individuelle et de l'habile parti qu'ils avaient su tirer de tous les>
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expédients grâce auxquels leurs droits féodaux, personnels, judiciaires et législatifs pouvaient leur servir à enchaîner leurs vassaux. Pendant ce temps-là, le monarque germanique, qui eut eu besoin des efforts les plus énergiques pour dompter ses farouches barons et maintenir l'ordre sur de vastes territoires occupés par des races de langue et de mœurs différentes, avait eu à combattre les cités lombardes et les Normands du sud de l'Italie, et il avait été, pendant plus de deux siècles, l'objet de l'implacable hostilité du pontife romain. Ajoutez que, dans cette dernière lutte, celle qui décida surtout du sort de l'Empire, ses désavantages étaient bien autres^ que ceux de ses frères d'Angleterre et de France, (juillaume le (iOnquérant avait bravé Hildebrand, Guillaume le Roux avait résisté à Anselme; mais les empereurs Henri IV et Barberousse eurent à se mesurer avec des prélats qui unissaient en eux les caractères d'Hildebrand et d'Anselme, chefs spirituels de la chrétienté en même temps que primats de leur royaume spécial, l'Empire. Et voilà comment, tandis que les ecclésiastiques allemands formaient un corps que ses possessions rendaient plus formidable que tout autre en Europe et qui jouissait de privilèges bien plus étendus, l'Empereur ne pouvait pas ou ne pouvait que très faiblement les rallier à sa cause, eu invoquant contre le pape ce sentiment national qui faisait que le cri d'alarme poussé en faveur des libertés gallicanes était entendu volontiers, même par le clergé de la France.
ïî8iî LE SAINT EMPIRE ROMAIN GERMANIQUE
Après des défaites successives, plus écrasantes les unes que les autres, l'Empire, l)ien loin de pouvoir traiter la papauté avec dédain, n'était même pas capable de se maintenir sur un pied d'égalité. Depuis Grégoire YII, le droit du monarque à la nomination ou à la confirmation des papes, que personne ne songeait à contester au temps des Ottons et de Henri III, n'avait pu être exercé envers aucun pontife. C'était maintenant au tour de l'Empereur de repousser la même prétention chez le Saint-Siège, qui entendait examiner son élection, peser ses mérites et l'écarter s'il le jugeait indigne, c'est-à-dire impatient de la tyrannie cléricale. Une lettre d'Innocent III, qui fut le pr<'mier à poser ia question dans ces termes, fut insérée par Grégoire IX dans son Digeste du Droit canon, cet inépuisable arsenal des gens d'Église, et elle fut citée par tous les canonistes jusqu'à la fin du \\f siècle \ Trouver des fondements pour une semblable doctrine n'était pas chose difficile. Grégoire YII la déduisit, avec la hardiesse qui le caractérisait, de la puissance conférée par les clefs, et de la suprématie sur toutes les autres dignités qui devait nécessairement appartenir au pape, comme arbilre du bonheur ou du malheur éternel. D'autres s'appuyèrent sur l'analog'ie offerte par l'ordination cléricale et soutinrent que, puisque le pape, en consacrant l'empereur, lui donnait un titre à l'obéissance de tous les chrétiens, il devait
1. Corpus Ji/iis Caitoiiici. Decr. Greg. , I, oliai). xxiv, Venerahilein : «■ Jus el authorilas exaniiiiandi personam electam in reyeni et piomovendam ad imperiinn, ad nos spécial, qui eam inungimus, consocranuis cl coronamus. »
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avoir lui-même le droit d'accepter ou de rejeter les caudidats selou leurs mérites. D'autres encore, rappelant l'Ancien Testament, montraient comment Samuel avait écarté Saiil et oint David à sa place \ et en concluaient que le pape devait avoir, dès lors, un pouvoir au moins égal à celui des prophètes hébreux. Mais l'ascendant conquis par cette doctrine date du temps du pape Innocent III, dont l'habileté lui découvrit une base historique. C'est par la faveur du pape, déclara-t-il, que l'Empire fut enlevé aux Grecs et confié aux Allemands dans la })ersonne de (^harlemag-ne ", et l'autorité qu'exerça Léon dans cette circonstance comme représentant de Dieu, doit dès lors et pour toujours demeurer à ses successeurs, qui peuvent, par conséquent, à n'importe quel moment, retirer leur don pour en charger une personne ou une nation qui en soient plus dignes que ses possesseurs actuels. C'est là la fameuse théorie de la translation de l'Empire, (|ui joue un si grand rôle dans les controverses jus- (ju'au xvn" siècle '\ théorie assez plausible pour
1. Louis II, ne prévoyant pas l'avenir, se sert de ce parallèle dans sa lettre (déjà citée) à Basile : « Nam Francoruuj principes primo reges, deinde vero imperatores, dicti sunt ii dumiaxat qui a Ro-
niano pontitice ad hoc oleo sanclo perfusi suiil Porro si calump-
niaris Romanum pontilicem, quod gesserit, poteris calumpniari et Samuel, quod spreto Saule, quem ipse unxerat, David in regem ungere non renuerit. »
2. « Iliis principibus, écrit Innocent, jus et potestatem eligendi regem [Romanorum] in imperatorem postmodum promovendum recognoscimus, ad quos de jure ac antiqua consuetndine noscitur perlinere, prtesertim quum ad eos jus et potestas hujusmodi ab apostolica sede pervenerit, quae Romanum imperium in persona magnilici Caroli a Graecis translulit in Germanos. » Decr. Greg..,],G, flmp. XXXIV, Venerabiletn.
3. Son influence, toutefois, comme le remarque Dollinger '/>«.<
s'être imposée généralement, et qui cependant paraîtra à tout esprit impartial fort loin de la vérité des faits. Léon III. pas plus que Charles lui-même, ne supposa que ce fût en vertu de sa seule autorité pontificale que la couronne passait sur la tête d'un Frank; nous ne voyons pas davantage qu'une telle opinion ait été admise par aucun de ses successeurs avant le xn" siècle. Grégoire YII en particulier, dans une lettre remarquable où il s'étend sur sa prérog'ative. rappelle que la substitution de Pépin au dernier Mérovingien fut due à l'intervention du pape; il va même jusqu'à citer le cas de Tliéodose s'humiliant devant saint Ambroise, mais ne dit pas un mot de cette « translation », quoique rien n'eût servi plus efticacement son dessein.
Bons ou mauvais, n'importe, ces arguments faisaient leur œuvre, car ils étaient maniés avec adresse et avec audace, et personne ne niait, d'ailleurs, que le pape fût le seul qui jiùt légalement ceindre de la couronne le front d'un empereur '. Dans certaines circonstances, les droits en litige furent revendiqués avec un réel succès. C'est ainsi (ju'Innocent III prit le parti de Philippe et renversa Otton IV; c'est ainsi qu'un
Kuiscrtliuvi. Karls des Grossen iind seincr Nac/ifolger), ne devint considérable que lorsque celte lettre, quarante ou cinquante ans environ après avoir été écrite par Innocent, fut insérée dans le Digeste du Droit canon.
1. Sur ce qu'on appelle la « translation de l'Empire » un grand nombre d'ouvrages nous est resté: un plus grand nombre encore a probablement péri. Un bon résumé des controverses soulevées à ce propos, quoique fait d'une façon partiale, se trouve dans le livre de Vagedes, De Ludibriis AuLv Romanse in transferend Imperio Romano.
nuire prêtre, aussi aider, ordonna aux électeurs de nommer le landgrave de Thuringe (1246) et fut obéi par plusieurs d'entre eux; c'est^ainsi que Grégoire X obtint par force que Rodolphe fût reconnu. Les autres prétentions des papes au vicariat de l'Empire pendant les interrègnes ne furent jamais admises par les Allemands \ Dès lors, cependant, l'opinion générale les plaçait à un rang' supérieur à celui qu'occupait le monarque, et le contrôle qu'ils exerçaient sur les trois électeurs ecclésiastiques et le corps entier du clergé avait une bien autre portée que le sien. Une étincelle de sentiment national se réveilla enfm au spectacle des exactions de la cour papale à Avignon - et de sa honteuse servilité vis-à-vis de la France; et la jeune démocratie de l'intelligence et de l'industrie, repré-
1. « Vacante imperio Romano, cum in illo ad saeciilarem jiidicem nequeat haberi recursiis, ad summum ponlificem, cui in persona B. Pétri tcrreni simul et cœlestis imperii jura Deus ipse commisit. imperii prœdicti jurisdictio, regimen et dispositio devolvitur. » Bulle Si fratrum (de Jean XXII, en 1316), in Bullar. Rom. Et encore : «■ Attendeutes quoi! Imperii Romani regimen, cura et administratio tempore quo illud vacare contingit ad nos pertinet, sicut dignos- ■citur pertiuere. » De même, Boniface VIII, refusant de rcconuailre Albert l«'^, parce qu'il était laid et borgne (» est houio monoculus et vultu sordido, non potest esse Imperator ») et avait épousé une femme de cette race de vipère de Frédéric II (« de sanguine viperali Friderici »), se proclama vicaire de l'Empire et prit la couronne et le sceptre de Constantin. Le pape Jean VIII, au tx'^ siècle, datait ses écrits pendant les vacances du Irùne impérial : « Imperatore domino nostro Jesu Gliristo », selon une formule qu'on employait assez souvent au moyen âge.
2. Avignon ne faisait pas encore partie du territoire de la France : iil était inclus dans les bornes du royaume d'Arles. Mais le pouvoir de la France était plus voisin que celui de l'Empereur; et, parmi les pontifes, la plupart de ceux qui étaient d'extraction française sympathisaient, comme cela était naturel, avec des princes de leur propre race.
soiitéc par les cités ol par le moine franciscain anglais Occam, vint à l'aide de Louis lY dans le conflit qu'il eut avec Jean ^XII, au point même d'obliger les princes qui s'étaient élevés avec l'appui du pape à se retourner contre lui. Dans leur fameuse réunion à Rhense, en 1338, les électeurs de l'Empire déclarèrent formellement que la dignité impériale provenait de Dieu seul, que c'était par leur choix que le souverain acquérait son droit au titre do roi et d'empereur, et que, par conséquent, il n'avait aucun besoin de l'approbation ou de la confirmation du siège apostoli(pie. La diète tenue à Francfort dans la même année confirma cette déclaration, et soutint en outre qu'il pour- ]-ait prendre légalement le titre impérial avant d'avoir été couronné par le pape. Le même sentiment inspira les réformes de Constance; mais la puissance imj)ériale, qui aurait pu être portée plus loin et plus haut par la marée montante de l'opinion publique, manqua d'hommes qui fussent au niveau des circonstances : le Jlapsbourg- Frédéric III, timide et superstitieux, s'abaissa devant la cour romaine , et sa maison a généralement observé le traité d'alliance qui fut alors signé entre eux.