CHAPITRE XVI
Décadence rapide de la cité après les guerres gothiques. — Son état pendant 1' « âge sombre ». — Renaissance de la République au xnc siècle. — Caractère et idées de Nicolas Rienzi. — Rome au moyen âge; son état social. — Visites des empereurs teutons. — Révoltes qu'elles excitent. — Traces qui sont restées de leur passage à Rome. — Absence de monuments du moyen âge et spécialement d'édifices gothiques dans la Rome moderne. — Quelles en sont les causes. — Ravages des ennemis et des citoyens eux-mêmes. — Restaurations modernes. — Traits caractéristiques qui subsistent de la vraie architecture du moyeu âge : les beffrois. — L'Église romaine et la cité romaine. — Rome depuis la Révolution.
« On rapporte, dit Sozomène, dans le neuvième livre de son Histoire ecclésiastique, que lorsqu'Alaric se dirigeait à marches forcées sur Rome, un saint moine d'Italie Fexhorta à épargner la cité et à ne pas être la cause d'aussi horribles calamités. Mais Alaric répondit : <■<■ Ce n'est pas en vertu de ma propre volonté que j'agis ainsi; il y a quelqu'un qui me pousse et qui ne me laisse aucun repos, et qui m'a ordonné de détruire Rome '. »
L Hlst. EccL, I, IX, c. 6 : tôv ôï yxvat, un o'J-/ îxwv tâSs lTzi'/j.ipeï,
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Vers la lin du x*" siècle, le Bohémien Woitecli^ célèbre plus tard dans la légende sous le nom de saint Adalbert, quitta son évêché de Prague pour voyager en Italie et se fixa dans le monastère romain de Sant'x4.1essio. Au bout de quelques années passées dans cette solitude religieuse, il fut invité à venir reprendre les devoirs de son siège et s'y consacra de nouveau au milieu de ses compatriotes à demi sauvages. Bientôt, cependant, son ancien désir se réveilla en lui; il regagna sa cellule sur les hauteurs de l'Aventin, et là, errant parmi les vieilles reliques et se chargeant des plus humbles occupations du couvent, il vécut heureux quelque temps. A la fin, les reproches de son métropolitain, rarchovèque de Mayence, et les commandements exprès du pape Grégoire V le contraignirent à repasser les Alpes et il se joignit à la suite d'Otton III, se lamentant, dit son biographe, de ce qu'il ne lui fût plus permis désormais de jouir de sa douce quiétude au sein de la mère des martyrs, de la demeure des Apôtres , de la Rome enchantée. Au bout de quelques mois il subissait le martyre chez les Lithuaniens païens de la Baltique *.
Environ quatre cents ans plus tard et neuf cents ans après Alaric, François Pétrarque écrit en ces termes à son ami Jean Colonna :
« Ne penses-tu pas que je souhaite vivement voir cette cité, qui n'a jamais eu et n'aura jamais son
1. Voyez les deux Vies de saint Adalbert, dans Pertz, M. G. H., V,. évidemment compilées peu après sa mort.
ég'ale ; qu'un ennemi même a appelée une cité de rois ; sur la population de laquelle il a été écrit : <( Grande est la valeur du peuple romain, grand et terrible est son nom » ; dont la gloire sans exemple et l'empire sans pareil, passé, présent et futur, ont été célébrés par les divins propliètes; où sont les tombes des apôtres et des martyrs et les corps de tant de milliers de soldats du Christ '? »
C'était la même impulsion qui entraînait irrésistiblement le guerrier, le moine et l'érudit vers la cité mystique, qui était pour l'Europe du moyen âge bien plus que n'avait été Delphes pour la Grèce ou la Mecque pour l'Islam, la Jérusalem de la Chrétienté, la ville qui avait jadis gouverné la terre et gouvernait à présent le monde des esprits incorporels -. Car alors, comme aujourd'hui, Rome offrait à chaque classe d'hommes un genre d'attractions particulier. Le pèlerin dévot venait prier devant la châsse du prince des apôtres, trop heureux s'il pouvait rapporter à son monastère, dans les forêts de la Saxe ou sur le sombre rivage de l'Atlantique, l'os de quelque saint
1. Une autre lettre de Pétrarque à Jean Colonna, écrite aussitôt après son arrivée dans la cité, mérite d'être rapportée, tant elle ressemble à ce qu'un étranger, arrivé à Rome depuis la veille, écrirait aujourd'hui : « In pra?sens nihil est quod inchoare ausim, miraculo
rerum tantarum et stuporis mole obrutus praesentia vero, mirum
dictu, nihil imminuit, sed auxit omnia; vere major fuit Roma majoresque sunt reliquiœ quam rebar : jam non orbem ab hac urbe domitum, sed tam sero domitum miror. Vale. »
2. L'idée de la continuité de l'empire de Rome sous une forme nouvelle est une de celles que les écrivains du moyen âge se plaisent à reproduire. A l'Appendice, note D, on trouvera cité, comme spécimen, un poème sur Rome par llildebert (évéqne du Mans, et ensuite archevêque de Tours) écrit au commencement du xn» siècle.
martyr; l'amoureux des lettres et de la poésie rêvait à Virgile et à Cicéron parmi les colonnes renversées du Forum; les rois germains, en dépit de la peste, de la trahison et des séditions, venaient avec leurs armées chercher dans l'antique capitale du monde la source de la puissance temporelle. Son prestige ne s'est pas encore complètement évanoui. Aux yeux de la moitié des nations chrétiennes, Rome est la métropole de la religion; pour tous, elle est la métropole de l'art. Dans ses rues, et là seulement, parmi toutes les villes du monde, résonnent toutes les formes du langage humain. Dans la décrépitude et la désolation du siècle passé, elle était plus glorieuse que les plus fastueuses capitales modernes.
Telle était l'opinion des hommes sur Rome; mais qu'était Rome elle-même?
De nos jours, lorsque le voyageur, après avoir passé ses premières journées à Rome, a contemplé la campagne environnante du haut de Saint-Pierre, traversé les corridors glacés du Vatican, médité sous le dôme plein d'échos du Panthéon, lorsqu'il a passé en revue les monuments de la Rome royale, républicaine, pontificale, il commence à rechercher quelques restes de ces douze cents ans qui séparent Constantin du pape Jules II. « Où est donc, demande-t-il, la Rome du moyen âge, la Rome d'Albéric, d'Hildebrand et de de Rienzi — la Rome qui creusa les tombes de tant d'armées teutonnes ; où se pressaient les pèlerins ; d'où partaient ces ordres devant lesquels se courbait le front des rois? Où sont les monu-
menls de la plus brillante époque de rarcliiteclure chrétienne, de l'époque qui a élevé les merveilles de Cologne, de Reims, de Westminster, qui a doté l'Italie des cathédrales de la Toscane et de ces palais de Venise dont la vague vient baigner le seuil? »
A cette question, pas de réponse. Rome, la mère des arts, n'a presque pas conservé un seul édifice qui rappelle ces âges : âges qui furent, il est vrai, pour elle des âges de désordre et de misère, pendant lesquels les hontes du présent étaient encore rendues plus amères par les souvenirs d'un passé plus glorieux. Néanmoins , à l'aide d'une enquête minutieuse, on peut encore découvrir, cachés dans de sombres recoins ou défig'urés par de maladroites restaurations modernes, bien des vestiges qui nous ramènent à la cité du moyen âge et qui nous aident à reconstituer sa condition sociale et politique. C'est pourquoi un court aperçu de l'état de Rome à cette époque, où il sera surtout question de ces monuments que le visiteur peut encore examiner par lui-même, peut n'être pas sans utilité; il ne saurait faire, dans tous les cas, un trop indigne pendant à l'histoire de l'institution qui a emprunté à la grande cité son nom et ses prétentions superbes. En outre, comme on le verra plus amplement par la suite, l'histoire du peuple romain jette un jour instructif sur l'influence des idées qui servaient de fondement même à l'Empire, dans ce qui fit leur faiblesse comme dans ce qui fit leur forcée
1. En écrivant ce chapitre, je me suis fort aidé de l'ouvrage de Ferdinand Gregorovius, Geschichte der Stadt Rom in Mittelaltcr.
Ce n'e.st pas de sa prise par Alaric, ni même des dévastations encore plus funestes du Vandale Genséric que date la ruine sociale et matérielle de Rome, mais plutôt des sièg-es répétés qu'elle eut à soutenir dans la guerre de Bélisaire contre les Ostrogotlis. Et même cette lutte, quelque longue et quelque accablante qu'elle ait été, n'aurait pas eu une issue aussi funeste, si la condition antérieure de la cité eut été vigoureuse et saine. Sa richesse et sa population, au milieu du v^ siècle, étaient probablement peu inférieures à ce qu'elles furent dans les jours les plus prospères du gouvernement impérial. Mais cette richesse s'était entièrement concentrée entre les mains d'une aristocratie efféminée et peu nombreuse. La multitude qui remplissait ses rues se composait en partie d'hommes libres, qui étaient pauvres, oisifs, sans expérience du métier des armes , privés de droits politiques, — en partie d'un troupeau bien plus considérable d'esclaves, venus de tous les points de l'univers, et moralement plus bas placés même que leurs maîtres. Il n'y avait pas de classe moyenne ni de système d'administration municipale; car bien que le sénat, les consuls et plusieurs autres magistratures de moindre importance n'eussent pas cessé d'exister, leur pouvoir effectif était nul depuis des siècles et ils n'étaient en rien capables de guider et de gouverner le peuple. D'où il s'ensuivit que lorsque la guerre gothique et les incursions des Lombards, qui la suivirent, eurent réduit les grandes familles à la misère, la charpente do la société s'écroula et ne
put être relevée. Dans un État gangrené jusqu'au cœur Aucune force vitale ne subsistait à l'aide de laquelle on put reconstruire quelque chose. Les vieilles formes de l'activité politique étaient mortes depuis trop longtemps pour avoir chance de revivre : au peuple manquait la force morale qui crée de nouvelles forces, et toute l'autorité qu'on pouvait encore regarder comme existant au sein de l'anarchie tendait à se personnifier dans le chef de la nouvelle société religieuse.
Jusque-là, la condition de Rome ressemblait à celle des autres grandes villes de l'Italie et de la Gaule. Mais sur deux points son cas différait du leur, et de là vient la différence de leurs destinées ultérieures. Son évêque n'avait aucun souverain temporel à ses côtés qui put éclipser sa dignité ou contrecarrer son ambition; le vicaire de la cour orientale vivait, en effet, loin de là, à Ravenne, et intervenait rarement, sauf pour ratifier une élection papale ou punir une sédition un peu plus violente que d'habitude. Sa population reçut à peine une imperceptible infusion de ce sang teuton et de ces mœurs teutoniques dont la sévère discipline parvint à renouveler les habitants de l'Italie septentrionale. Partout les vieilles institutions étaient tombées de vétusté : dans Rome seule, il ne se trouvait rien autre que le système ecclésiastique d'où il pût en surgir de nouvelles. Sa condition était, par suite, la plus pitoyable de toutes celles qui peuvent affliger une communauté, et se résumait en des luttes sans objet et sans progrès possible. Les citoyens se divisaient en trois ordres : la classe mili-
taire, comprenant tout ce qui restait de l'ancienne aristocratie; le clergé, une armée de prêtres, de moines et de nonnes, attachés à ses couvents et à ses églises innombrables; et le peuple ou \di plèbe, comme on l'appelle, une populace dévorée par la misère, sans commerce , sans industrie , sans organisation municipale suffisante pour servir de lien commun. Le pape était le chef naturel de ces deux dernières classes ; la première se partageait en factions ayant à leur tête les trois ou quatre grandes familles et dont les querelles ensang-lantaient sans cesse la ville. L'histoire intérieure de Rome, du vn" au xn'' siècle, est l'obscur et fastidieux récit des conflits de ces factions entre elles et de l'aristocratie en masse contre le lent accroissement du pouvoir de l'Église.
La révolte des Romains contre les empereurs iconoclastes d'Orient, suivie, comme elle le fut, de la réception des Franks à titre de patrices et d'empereurs, est un événement de la plus haute importance dans l'histoire de l'Italie et de la papauté. A la constitution intérieure de Rome il changea peu de chose. Avec l'instinct d'un profond g-énie, Charlemagne vit que Rome, quoiqu'elle put en être regardée comme la capitale ostensible, ne pouvait pas être le centre véritable de ses États. Il continua à résider en Germanie, et ne bâtit pas un seul palais à Rome. Pendant quelque temps, le respect superstitieux excité par sa puissance, la présence de son tnissus ou lieutenant, et les visites accidentelles que ses successeurs, Lothaire et Louis II, firent à la cité, y réprimèrent les
désordres intérieurs. Mais après la mort de ce dernier prince, et bien davantage après la dissolution de Fempire carolingien lui-même, Rome retomba dans un état de dégradation et de barbarie avec lequel, même à cette époque, l'Europe n'offre rien à mettre en parallèle, une barbarie qui avait hérité de tous les vices de la civilisation sans une seule de ses vertus. La fonction du pape en particulier semble avoir perdu son caractère religieux, comme elle avait certainement perdu toute espèce de pureté morale. Pendant plus d'un siècle, le souverain pontife de la chrétienté ne fut que l'instrument d'une des féroces factions de la noblesse. Porté au trône par des moyens criminels, il en était arraché par la violence, poussée parfois jusqu'à la mutilation et au meurtre. Le prodige, un prodige dans lequel les historiens des papes ont vu assez naturellement un miracle, c'est qu'après être descendue si bas, la papauté se soit relevée de nouveau. Sa délivrance et son élévation à l'apogée de la gloire furent l'œuvre, non des Romains, mais des efforts de l'Église transalpine, aidant et aiguillonnant les empereurs saxons et franconiens. Avec la réforme religieuse, pourtant, ne disparurent pas les troubles intestins, et ce fut seulement au xn'^ siècle qu'un nouvel esprit commença à s'introduire dans la politique, qui ennoblit du moins, s'il ne put les guérir, les souffrances du peuple romain.
Depuis les jours d'Albéric, son orgueil s'était révolté contre la hautaine attitude des empereurs teutons. Depuis des temps plus reculés encore, l'autorité sacer-
dotale avait excité sa jalousie, et il surveillait maintenant avec anxiété l'extension rapide de son influence. Les événements du xn'' siècle donnèrent à ces sentiments une direction déterminée. Ce fut le temps de la querelle des Investitures, alors qii'Hildebrand et ses disciples s'efforçaient de mettre la main sur toutes les choses de ce monde comme sur toutes celles du monde futur. Ce fut l'époque où l'on se remit à Tétude du droit romain, à l'aide duquel seulement on pouvait opposer une résistance aux extravagantes prétentions des décrétalistes. Les villes lombardes et toscanes étaient devenues de florissantes municipalités, indépendantes de leurs évêques et en guerre ouverte avec leur empereur. Au moment où tous ces faits agitaient l'esprit des Romains, survint Arnaud de Brescia, prêchant la réforme, dénonçant les corruptions du clerg-é, ne se refusant pas, peut-être, comme quelques autres prétendus schismatiques ses contemporains, à reconnaître la nécessité d'une classe sacerdotale, mais réclamant tout au moins qu'elle se renfermât strictement dans l'exercice de ses devoirs spirituels. Un pareil enseignement fit sur l'esprit des Romains l'effet d'une étincelle sur de la paille ; ils secouèrent le joug' du pape *, chassèrent le préfet impérial, reconstituèrent le sénat et l'ordre équestre, élurent des consuls, battirent monnaie et prétendi-
1. Des formes républicaines d'un certain genre existaient avant l'arrivée d'Arnaud, mais nous ne voyons mentionné le nom d'aucun autre chef de parti; et c'est sans doute grâce à lui surtout que i'esprit d'hostilité à la puissance cléricale pénétra parmi les Romains.
rent traiter les empereurs germains comme des gens qui dépendaient de leurs suffrages. Avoir réussi à imiter la constitution républicaine des cités du nord de l'Italie, c'eût été beaucoup, mais ils ne s'en contentèrent même pas. Ayant la notion indécise et grossière d'une république romaine qui avait existé avant l'empire romain, ils repurent leur vanité de l'illusion que toutes leurs anciennes institutions allaient renaître, et virent en imagination le sénat et le peuple siégeant de nouveau sur les sept collines et dictant des lois aux rois de la terre. Descendant, pour ainsi dire , dans l'arène où pape et empereur se disputaient la suprématie dans le monde, ils rejetèrent l'un comme prêtre, et, déclarant que l'autre ne pouvait être que leur créature, ils revendiquèrent comme leur véritable et légitime liéritage cette domination universelle conquise par leurs ancêtres. En un sens, l'antiquité était pour eux, et il nous semble aujourd'hui moins étrange que le peuple romain ait aspiré à gouverner la terre que de voir un Germain barbare la gouverner en son nom. Mais, en réalité, l'entreprise était absurde et ne pouvait se soutenir devant la plus légère opposition. Comme l'a dit un historien moderne avec beaucoup de justesse, « ils érigeaient des ruines » ; ils auraient pu tout aussi bien redresser les colonnes brisées éparses dans le Forum, avec l'espoir d'en tirer un temple solide et majestueux. La vénération que les hommes du moyen âge éprouvaient pour Rome s'adressait entièrement au nom et au lieu, nullement au peuple.
Quant au pouvoir , ils n'en possédaient aucun : bien loin d'être capables d'asservir l'Italie, c'est à peine s'ils réussissaient à repousser les hostilités de Tusculum. Mais il eût valu la peine que les empereurs teutons fissent des Romains leurs alliés et missent ainsi un frein à l'amljition temporelle des papes. L'otlre leur en fut faite : d'abord à Conrad III, qui paraît n'y avoir prêté aucune attention; et, dans la suite, comme on l'a déjà montré, à Frédéric I", qui repoussa do la façon la plus ignominieuse les envoyés du sénat. Haïssant et redoutant le pape, il le respecta toujours : vis-à-vis des Romains, il ressentait tout le mépris d'un roi féodal pour des bourgeois et d'un guerrier germain pour des Italiens, A la requête du pape Hadrien, dont la clairvoyance jugeait qu'il n'y avait pas d'hérésie plus dangereuse que celle qui menaçait l'autorité du clergé, Arnaud de Brescia fut saisi par le préfet impérial, mis à mort, et ses cendres jetées dans le Tibre, de peur que le peuple ne les recueillit pour en faire des reliques. Mais le martyre de leur cbef n'éteignit pas les espérances de ses partisans. La constitution républicaine continua d'exister et parvint de temps en temps, grâce à la faiblesse ou à l'absence des papes, à retrouver une activité aussi irrégulière que momentanée '. Une fois éveillée, cette
1. La série des monnaies ponliiicales s'interrompt (à une ou deux légères exceptions près) de 984 (peu de temps après xUbéric) à 1404. A leur place nous rencontrons diverses monnaies frappées par les autorités municipales, et dont quelques-unes portent sur la face, la tète de l'apôtre Pierre, avec la légende Roman. Pvicipe; sur le revers, la tète de l'apôtre Paul et la légende Sénat. VopuL Q. R. (Gregorovius, ut supra.)
idée, qui séduisait tout eusemble rimagination du lettré et la vanité du citoyen romain, ne pouvait plus disparaître complètement, et, deux siècles après la tentative d'Arnaud de Brescia, elle trouvait un défenseur plus brillant, sinon aussi désintéressé, dans la personne du tribun Nicolas Rienzi.
Le rôle de ce singulier personnage ne saurait être compris de ceux qui supposent qu'il était doué d'une profonde pénétration politique et qu'il partageait les principes des républicains modernes. Il fut, à n'en pas douter, malgré sa fatuité, sa présomption et ce qui nous semble son cbarlatanisme , à la fois un patriote et im homme de génie, poète par tempérament et plein d'idées grandioses. Mais ces idées, bien qu'ornées des plus éclatantes couleurs par sa vive imagination, n'étaient, en somme, que celles d'autrefois, souvenirs des gloires depuis longtemps évanouies de la vieille république païenne, série de contrastes ironiques jetés à la face de ses oppresseurs du moment, n'offrant les uns et les autres d'autre perspective de paix dans l'avenir que par le retour à ces antiques formules qui ne répondaient plus à rien de vivant. Ce fut par des amplifications oratoires sur des textes anciens, ce fut en étalant à tous les yeux les monuments du passé, que le tribun s'acquit l'appui de la populace romaine, et non en faisant appel aux principes démocratiques; et l'ensemble de ses actes et de ses plans, quoique leur hardiesse étonnât, ne paraît pas avoir été regardé comme une nouveauté ou jugé impraticable. Dans le cœur de ceux
qui, à l'exemple de Pétrarque, aimaient encore plus Rome qu'ils ne haïssaient sa population, l'enthousiasme de Ricnzi rencontra un écho sympathique : les autres le méprisèrent et le stigmatisèrent comme un parvenu, un démagogue, un rebelle. Amis et ennemis semblent également avoir estimé et considéré comme naturels ses sentiments et ses desseins, qui furent d'ailleurs entièrement ceux de son siècle '. Pures conceptions de l'imagination toutefois, échappant au contrôle de la raison , n'étant nullement ancrées, si l'on peut s'exprimer ainsi, dans la réalité, n'ayant aucun lien véritable avec le monde tel qu'il était alors, ces tentatives pour ressusciter la république furent aussi passagères, aussi peu stables que leur développement avait été rapide et leur aspect séduisant. A mesure que se consolida l'autorité des papes et que disparurent partout ailleurs en Italie les libertés municipales, le rêve d'une Rome renouvelée s'affaiblit et tomba dans l'oubli. La conspiration d'Etienne Porcaro, sous le pontificat de Nicolas V, en fut le dernier effort; depuis lors et
1. Rienzi s'intitulait lui-même Auguste en même temps que tribun, « tribuno Auguste de Roma ». (Il prétendait, ou ses amis prétendaient, d'accord avec lui — et, dans tous les cas, on croyait — qu'il était le fils illégitime de l'empereur Henri VII.) Il cita, lors de son élection, le pape et les cardinaux à comparaître devant le peuple romain et à rendre compte de leur conduite ; et après eux, l'Empereur. <i Ancora citao lo Bavaro (Louis IV). Puoi citao li elettori de lo imperio in Alemagna, e disse : « Voglio vedere che rascione haco nella elettioue, ■• che trovasse scritto che passato alcuno tempo la elettionne recadeva a li Romani. » Vita di Cola di Rienzi, chap. xxvi (écrite par un contemporain). Je donne l'orthographe telle qu'on la trouve dans l'édition de Muratori.
constamment la suprématie de l'évêque fut reconnue sans conteste dans sa ville sacrée.
Ce n'est jamais sans un certain regret que nous assistons à la disparition d'une croyance, quelque illusoire qu'elle soit, que l'humanité a environnée long-temps de son respect et de son amour. Mais cette illusion doit être d'autant moins regrettée que son influence bienfaisante sur l'état de Rome au moyen âge a été des plus faibles. Pendant les trois siècles qui séparent Arnaud de Brescia de Porcaro, les désordres de Rome furent presque aussi affreux qu'ils l'avaient été pendant « l'âge sombre », et paraissent certainement avoir été pires que dans n'importe quelle autre ville de l'Europe. Ce qui lui manquait, ce n'était pas seulement une autorité fixe, mais les éléments mêmes de la stabilité sociale que les autres cités de l'Italie possédaient. Dans les républiques plus considérables de la Lombardie et de la Toscane, le gros de la population se composait d'artisans, d'hommes endurcis au travail et tranquilles ; tandis qu'au-dessus d'eux s'élevait une classe moyenne prospère, en majeure partie engagée dans le négoce, et ayant, grâce à son système de corps de métiers, une organisation tout à la fois ferme et flexible. C'est au commerce avec l'étranger que Gênes, Venise, Pise durent leur grandeur, et ce fut grâce aux richesses que leur procurèrent leur industrie et leurs manufactures que Milan et Florence parvinrent à vaincre les noblesses territoriales qui les entouraient et à se les incorporer.
Rome ne possédait aucune de ces sources de richesse. Sa situation était défavorable au commerce; n'ayant point de marché, elle ne fabriquait aucune marchandise, et l'insalubrité de sa campagne, résultat d'un long- abandon , en rendait la fertilité inutile. Alors déjà, comme aujourd'hui, elle s'élevait, solitaire et délaissée au milieu du désert qui s'étendait jusqu'au pied même de ses murailles. Comme il n'y avait pas d'industrie, il n'y avait rien qui ressemblât à une classe bourgeoise. Le peuple n'était qu'une vile populace, toujours prompte à suivre le démag-og-ue qui flattait sa vanité, plus prompte encore à l'abandonner au moment du péril. La superstition était pour lui une question d'orgueil national, mais il vivait dans le voisinage trop immédiat des choses sacrées pour les respecter beaucoup ; il maltraitait le pape et exploitait les pèlerins que ses autels attiraient en foule; c'était probablement la seule classe d'hommes en Europe qui ne fournît aucune recrue aux armées de la Croix. Les prêtres, les moines et tous les parasites divers d'une cour ecclésiastique formaient une larg-e part de la population; le reste était entretenu, pour la plupart, dans un état de demimendicité par une quantité incalculable d'associations religieuses qu'enrichissaient les dons ou les dépouilles de la chrétienté latine. Les familles nobles étaient nombreuses, puissantes, féroces ; elles s'entouraient de bandes de partisans sans aucune discipline, et ne cessaient de guerroyer entre elles autour de leurs châteaux dans la contrée avoisinante'ou dans les rues
mêmes de la cité. Si les choses avaient pu suivre leur cours naturel, une de ces familles, celle des Colonna par exemple, ou celle des Orsini, aurait probablement Uni par dompter ses rivales et par établir, ainsi qu'on le vit dans les républiques de la Romagne et de la Toscane, une signoria ou tyrannie locale, analogue •à celles qui s'implantèrent jadis dans les villes de la Grèce. Mais la présence du pouvoir sacerdotal, de même qu'elle avait arrêté le développement de la féodalité, fît également obstacle à cette tendance nouvelle et, par cela même, aggrava la confusion dans la cité. Bien que le pape ne fût pas encore reconnu comme souverain légitime, il était alors, non seulement le personnage de Rome le plus considérable, mais encore le seul dont l'autorité offrît l'apparence d'un certain caractère officiel. Mais le règ-ne de chaque pontife était court; il ne disposait d'aucune force militaire; il était fréquemment absent de son sièg-e. Il appartenait, en outre, très souvent à l'une de ces grandes familles, et, à ce titre, n'était rien de plus qu'un chef de faction dans l'intérieur de sa ville, tandis qu'on le vénérait dans toute l'Europe comme le pontife universel.
Il ne reste plus à parler que de celui qui aurait dû être pour Rome ce que leurs rois nationaux étaient pour les villes de France, d'Angleterre ou d'Allemagne, à savoir de l'Empereur. Comme on l'a déjà dit, son pouvoir était une pure chimère, mais importante surtout en ce qu'elle servait de prétexte à l'opposition que les Colonna et les autres chefs gibelins faisaient au parti du pape. Ses droits, même en théorie,
étaient matière à controverse. Les papes, dont les prédécesseurs s'étaient contentés de gouverner en qualité de lieutenants de Charlemagne ou d'Otton, soutenaient à présent que Rome , en tant que cité spirituelle, ne pouvait être soumise à aucune juridiction temporelle, et qu'elle ne pouvait, par conséquent, faire partie de l'Empire romain, quoiqu'elle en fût cependant la capitale. Non seulement, arguait-on, Constantin avait cédé Rome à Sylvestre et à ses successeurs, mais le Saxon Lotliaire, lors de son couronnement, avait, de plus, formellement renoncé à sa souveraineté en prêtant hommage entre les mains du pontife et en recevant de lui la couronne comme son vassal. Les papes sentaient alors (ce qu'ils sentent aujourd'hui encore) que leur dignité et leur influence ne pouvaient que perdre, s'ils admettaient même en apparence dans le lieu de leur résidence la juridiction d'un souverain civil, et, quoiqu'il leur fiît impossible d'y affermir leur propre autorité, ils réussirent du moins à en exclure toute autre que la leur. C'est pour cela qu'ils étaient si mal à l'aise toutes les fois qu'un empereur venait leur demander de le couronner, qu'ils lui suscitaient toute espèce de difficultés et s'efforçaient de s'en débarrasser le plus tôt possible. Il faut dire ici quelque chose du programme, comme on peut bien l'appeler, de ces visites impériales à Rome, et des traces que les Allemands y ont laissées de leur présence, en se rappelant toujours qu'à partir de Frédéric II, être couronné dans sa capitale fut pour un empereur l'exception au lieu d'être la règle.
Le voyageur qui entre à Rome aujourd'hui, sii arrive, comme c'est l'ordinaire, par la voie de Civita- Vecchia, y est introduit par le chemin de fer avant qu'il s'en soit douté; il se jette dans une voiture à la gare et est déposé à la porte de son hôtel, au milieu de la ville moderne, sans avoir absolument rien vu. S'il arrive en voiture de la Toscane, en suivant la route déserte qui passe près de Véïes et franchit le pont Milvius, il jouit, il est vrai, du haut des pentes de la chaîne ciminienne, de la splendide perspective de la Campagne, semblable à une mer entourée de collines étincelantes; mais de la cité, il n'aperçoit aucun indice, sauf le dôme de Saint- Pierre, jusqu'à ce qu'il soit dans ses murs. Il en était tout autrement au mo3'en âge. Alors les vovageurs, quelle que fut leur condition, depuis l'humble pèlerin jusqu'à l'archevêque de promotion récente qui venait, accompagné d'une suite pompeuse, recevoir des mains du pape le pallium sacramentel, s'en approchaient du côté du nord ou du nord-est; suivant un passage tracé dans le sol montueux de la rive toscane du Tibre, ils faisaient halte sur le sommet du Monte Mario ' — le mont de la Joie — et voyaient « la cité des solennités » s'étendre sous leurs yeux,
1. Les Allemands appelaient cette colline, la plus haute de celles qui entourent Rome ou qu'elle enferme, et que fait remarquer le beau groupe de pins pignons qui en décore la cime, Mons Gaudii. L'origine du nom italien, Monte Mario, est inconnue, à moins que ce ne soit, comme quelques-uns le pensent, une corruption de Mons Malus.
C'est sur cette colline qu'Otton III fit pendre Crescentius et ses partisans.
depuis les énormes constructions du Latran, bien loin sur le mont Cœlius, jusqu'à la basilique de Saint- Pierre à leurs pieds. Ce n'était pas, comme aujourd'hui, un océan houleux de coupoles, mais une masse de maisons basses aux rouges toitures, interrompue par de hautes tours de briques, et çà et là par des monceaux de ruines antiques, bien plus considérables que ce qu'il en reste. Et au-dessus de tout cela se dressaient ces deux monuments des meilleurs des Césars païens, ces monuments qui contemplent encore, du haut de leur immobile sérénité, le spectacle que leur donnent les armées des nations nouvelles et les fêtes d'une nouvelle religion — les colonnes de Trajan et de Marc-x'Vurèle.
Du Monte Mario, l'armée teutonne, après avoir fait ses oraisons, descendait dans le champ de Néron, espace formé par les terrains plats qui aboutissent à la porte Saint-Ange. C'était là que les représentants du peuple romain avaient l'habitude d'aller au-devant de l'empereur nouvellement élu, de lui demander la conlirmation de leurs chartes et de recevoir le serment qu'il prêtait de maintenir leurs bonnes coutumes \ Une procession se formait alors : les prêtres et les moines, qui étaient sortis pom* saluer l'empereur en chaidant des hymnes, prenaient les devants; les chevaliers et les soldats romains, quels qu'ils fussent, venaient ensuite; puis le monarque, suivi d'une longue troupe de chevalerie transalpine. Pénétrant dans
1. Je tire ceci de l'Ordo Bodhiiius, le! qu'il se trouve dans la troisième dissertation de Muratori, dans \es Antùjuiiates Italix rnedii {evi.
la cité, ils s'avançaient jusqu'à Saint-Pierre, où le pape, entouré de son clergé, se tenait sur le grand perron de la basilique pour souhaiter la bienvenue au roi des Romains et lui donner sa bénédiction. Le lendemain, on procédait au couronnement, avec des cérémonies trop compliquées pour qu'on les décrive \ et qui, nous pouvons en être sûrs, s'accomplissaient rarement dans toute leur régularité. Leur accompagnement le plus ordinaire, dont le livre du rituel ne fait pas mention, et qu'il faut ranger sans doute parmi les « bonnes coutumes des Romains », c'était le son des cloches appelant aux armes et le cri de bataille des combattants allemands et italiens. Le pape, quand il ne pouvait empêcher l'empereur d'entrer à Rome, le priait de laisser le gros de son armée hors des murs, et, s'il ne l'obtenait pas, il pourvoyait à sa sécurité en excitant des complots et des séditions contre son trop puissant ami. Le peuple romain, d'un autre côté, tout violent qu'il se montrât souvent à l'égard du pape, plaçait pourtant en lui une sorte d'orgueil national. Bien différents étaient ses sentiments pour le capitaine teuton qui venait d'un pays lointain recevoir dans sa cité, sans lui en savoir gré
1. On attachait une grande importance à cette partie de la cérémonie où l'empereur tenait l'étrier au pape pour monter en selle et conduisait sou palefroi pendant quelques instants. L'omission de cette marque de respect par Frédéric Barberousse, lorsque Hadrien IV vint à sa rencontre, à son approche de Rome, faillit amener une rupture entre les deux potentats, Hadrien se refusant absolument à donner le baiser de paix à Frédéric avant qu'il se fût soumis à la formalité obligée, ce qu'il se vit contraint de faire, à la fin, d'une façon quelque peu ignominieuse.
cependant, les insignes d'un pouvoir que la bravoure de leurs ancêtres avait fondé. Dépouillé de son ancien droit d'élire l'évèque universel, il tâcha d'autant plus désespérément de se persuader que c'était lui qui choisissait le prince universel ; et sa mortification était toujours plus cuisante chaque fois qu'un nouveau souverain repoussait avec mépris ses prétentions et faisait parader sous ses yeux sa rude cavalerie barbare. C'est pour cela qu'une sédition était, à Rome, la conséquence presque forcée d'un couronnement. Les trois révoltes contre Otton le Grand ont été déjà décrites. Son petit-fils, Otton III, en dépit de son atTection passionnée pour la cité, y fut en butte à la même mauvaise foi et à la même haine, et la quitta enfin de désespoir après avoir fait d'inutiles tentatives do conciliation ^ Un siècle plus tard, le couronnement de Henri V fut l'occasion de tumultes violents, car il se saisit du pape et des cardinaux à Saint-Pierre et les tint prisonniers jusqu'à ce qu'ils se fussent soumis à ses exigences. Hadrien IV, qui s'en souvenait, aurait volontiers forcé les troupes de Frédéric Barberoussc à demeurer hors
1. L'a remarquable discours de remontrances adressé par Otton III au peuple romain (après l'une de ses révoltes), de la tour de sa maison sur l'Aventin, nous a été conservé. Il commence ainsi : « Vosne estis mei Romaui? Propter vos quidem nieam patriani, propinquos quoque reliqni;amore vestro Saxoneset cunclos Theotiscos, sanf,'uiuem meum, projeci; vos in remotas partes imperii nostri adduxi, quo patres vestri cum orbem ditione premerent Dunquam pedem posuerunt; scilicet ut nomen vestrum et gloriam ad iines iisque dilatarem; vos filios adoptavi; vos cunctis prœtuli. » — !'//« ^. Brrnnmrdi; in Pertz, M. G. H., t. IV. — (C'est de cette forme « Theotiscus » que Titalien « Tedesco » semble être dérivé.)
des mars; mais la rapidité do leurs mouvements déconcerta ses plans et prévint les résistances de la populace romaine. S'étant établi dans la cité Léonine \ Frédéric barricada le pont qui traverse le Tibre et fut couronné en bonne forme à Saint-Pierre. Mais la cérémonie s'acbevait à peine, lorsque les Romains, qui s'étaient rassemblés en armes au Capitole, forcèrent le pont, tombèrent sur les Allemands et ne furent repoussés qu'avec peine, grâce aux efforts personnels de Frédéric. Il ne s'aventura pas à les poursuivre plus avant dans la cité, et ne fut, à aucune époque de son règne, capable de s'en rendre entièrement maître. Pareillement déçus, ses successeurs acceptèrent enfin leur défaite et se contentèrent de recevoir leur couronne aux conditions (ju'y mirent les papes et de repartir sans insister.
Y venant si rarement et y faisant un séjour de si courte durée, il n'est pas surprenant que les empereurs teutons, dans les sept siècles qui vont de Cbarlemagne à Cliarles-Quint, aient laissé à Rome des traces moins nombreuses de leur présence que Titus ou qu'Hadrien seulement ; moins nombreuses même et moins considérables que celles qui sont attribuées par la tradition à ceux qu'elle appelle Servius Tullius et Tarquin l'Ancien. Les monuments qui existent ont surtout pour effet de rendre plus sensible l'absence de tous les autres. Le plus important date du temps d'Otton III, le seul empereur qui tenta de
1. La cité Léonine, ainsi appelée du pape Léon IV, s'étend entre le Vatican et Saint-Pierre, et le fleuve.
fixer à Rome sa résidence permanente. Du palais, qui ne fut probablement guère qu'une simple tour construite par lui sur l'Aventin, on n"a découvert aucun vestige ; mais l'église qu'il fonda pour y déposer les cendres de son ami, le martyr saint Adalbcrt, est encore debout sur l'île du Tibre. Ayant reçu de Bénévent des reliques qu'on supposa être celles de l'apôtre Barthélémy \ elle fut dédiée à ce saint, et est à présent l'église de San Bartolommco in Isola, dont le curieux et pittoresque beffroi de briques rouges, devenues grises par l'effet du temps, se dresse au milieu des orangers d'un jardin de couvent d'où il domineles eaux jaunes et tourbillonnantes du Tibre.
Olton II, fils d'Otton le Grand, mourut à Rome et fut inhumé dans la crypte de Saint-Pierre; il est le seul empereur qui ait trouvé un lieu de repos parmi les tombeaux des papes -, Sa tombe n'est pas loin de celle de
1. II paraîtrait qu'OUon a été trompé et que ce furent, en réalité,, les ossements de saint Paulin de Noies.
2. Les seuls autres empereurs allemands inhumés en Italie sont, autant que je sache, Louis II (dont la tombe, avec une inscriptiorb commémoralive de ses exploits, est logée dans la muraille de l'aile septentrionale de la fameuse église Saint-Ambroise à Milan), Henri VI et Frédéric II à Paierme, Conrad IV à Messine, et Henri VU, dont on peut voir le sarcophage dans le Campo Santo de Pise, ville qui se signala toujours par son zèle pour la cause impériale. — Huit empereurs ou rois (Conrad II, Henri III, Henri IV, Henri V, Philippe, Rodolphe I^", Adolphe et Albert I^r; sont ensevelis dans la cathédrale de Spire; cinq (Charles IV, Wenceslas, Ferdinand I^"-, Maximiiieu II et Rodolphe II) à Prague; deux (Charlemagne et Otton 111; à Aix-la- Chapelle; deux (Henri II et Conrad 111, à Bamberg; deux Louis IV et Charles VII) à Munich; deux (Arnulf et Louis l'Enfant) à Ratisbonue; Louis le Débonnaire à Metz; Lothaire I<'f à Priim, près de Trêves; Henri I'"' à Quedlimbourg; Otton I"!" à Magdebourg; Otton IV à Brunswick; Rupert à lleidelberg; Sigismond à Nagy Varad; Albert II à Sluhlerwissenbourg: Charles-Quint dans l'Escurial. et la plupart
son neveu, Grégoire V : elle est très simple et d'un marbre grossièrement sculpté. Le couvercle du superbe sarcophage de porphyre où il reposa quelque temps sert actuellement de fonts baptismaux à Saint- Pierre ; on peut le voir dans la chapelle où se font les baptêmes, à gauche en entrant dans l'église, non loin des tombeaux des Stuarts. En dernier lieu, il reste à mentionner une curieuse relique de l'empereur Frédéric II, celui de tous ces princes qu'on se serait le moins attendu à trouver honoré au foyer de ses ennemis. C'est une inscription du palais des Conservateurs, sur le mont Capitolin, encastrée dans le mur du grand escalier, qui rappelle la victoire de l'armée de Frédéric sur les Milanais et la capture du « carroccio » de la cité rebelle, qu'il envoya comme un trophée à ses fidèles romains. Ce sont là toutes ou à peu près toutes les traces du passage de ses maîtres teutons que Rome ait conservées jusqu'à nous. Les peintures, il est vrai, ne manquent pas, depuis la mosaïque de la Scala Santa dans le palais de Latran et les curieuses fresques de l'église des Santi Quattro Incoronati ', jusqu'aux décorations de la chapelle Sixtine et aux loges de Raphaël dans le Vatican, où les triomphes de la papauté sur tous ses
des derniers à Vienne. De tous les lombeanx, le plus beau est celui de Maximilien I'^'" à Inspruck.
1. Ces fresques, tout à lait curieuses, sont dans lachapelle de Saint- Sylvestre, attachée à la très ancienne église des Quattro Santi sur le mont Cœlius, et on suppose qu'elles ont été exécutées au temps d'Ianocent IIL Elles représeutent des scènes delà vie du saint, plus particulièrement celle où Constantin lui fait la célèbre donation; il y tient d'un air soumis la bride de son palefroi.
adversaires sont représentés avec un art incomparable et une fausseté non moins incomparable. Mais elles sont, pour la plupart, de beaucoup postérieures aux événements qu'elles figurent, et tout le monde d'ailleurs les connaît.
Des souvenirs du plus vif intérêt se rattacheraient aux églises où le couronnement impérial s'accomplit, — cérémonie qui fut probablement la plus imposante dont l'Europe moderne ait été témoin, — que nous considérions le haut rang- des acteurs ou la splendeur des accessoires. Mais le vieux Saint-Pierre disparut à la fin du xv"" siècle, peu après le dernier couronnement que vit Rome, celui de Frédéric III; quant à la basilique de Saint-Jean de Latran, où furent couronnés Lothairc de Saxe et Henri YII, elle a été si déplorablement modernisée que nous ne pouvons guère la regarder comme le même monument '.
Si l'on a bien présent à l'esprit ce qu'était la condition sociale de Rome durant le moyen âge, il devient plus facile de comprendre le dénuement architectural qui y excite tout d'abord la surprise du visiteur. Rome n'avait point de souverain temporel, et, par suite, les deux seules classps qui s'y trouvassent en mesure de bâtir étaient les prêtres et les nobles. Ceux-ci avaient rarement la richesse, jamais le goût, qui leur eussent
1. Le dernier couronnement impérial, celui de Charles-Quint, eut lieu dans l'église de Saint-Pétrone à Bologne, Clément VII se montrant peu enclin à recevoir Charles à Rome. C'est une église grandiose, mais le chœur, où se passa la cérémonie, semble avoir été << restauré», ce qui veut dire modernisé, depuis le temps de Charles- Quint.
permis de construire des palais remarquables par la grâce comme ceux de Venise, ou par la massive grandeur comme ceux de Florence et de Gênes. De plus, riiabitude incessante des guerres privées avait fait de la défense dune maison son objet principal; sa beauté et sa commodité ne venaient qu'en seconde ligne. La noblesse, par suite, ou adapta d'anciens édifices à ses desseins, ou en tira les matériaux de ces tours de briques lourdes et carrées, dont quelques-unes dominent encore d'un air maussade certaines rues étroites des plus vieux quartiers de Rome. Nous pouvons juger de leur nombre par ce fait que le sénateur Brancaleone en fit abattre cent quarante. A une exception près, peut-être, celle de la prétendue maison de Rienzi, ces tours sont les seules constructions particulières de la cité qui remontent au delà du milieu du xv^ siècle. Les vastes palais dont les galeries de peinture attirent aujourd'hui en foule les étrangers ont été, pour la plupart, élevés au xvi"" ou au xvn"" siècle, quelquesuns même plus tard. Parmi les plus anciens est ce Palazzo Cenci \ dont l'arche sombre au cintre surbaissé affecta si puissamment l'imagination de Shelley. Ce ne fut pas la pauvreté qui empêcha les prêtres de s'adonner à l'architecture; des revenus considérables affluaient, en effet, entre leurs mains de tous les points de la chrétienté. Ils en employèrent effectivement une bonne partie à l'érection ou à la réparation
\. Le nom de Cenci est très ancien à Rome; on suppose que c'est une abréviation de celui de Grescentius. On connaît au xi^ siècle un certain Cencius qui fil un moment prisonnier Grégoire VII.
des églises et des couvents, bien qu'avec une libéralité moindre que celle de tel grand prélat d'au delà des Alpes, d'un Hugues de Lincoln ou d'un Conrad de Cologne. Mais les papes avaient toujours besoin d'argent pour leurs projets ambitieux, et aux époques où le désordre et la corruption atteignaient leur paroxysme, toutes les constructions demeuraient en suspens. C'est ainsi qu'à dater des Carolingiens à peine construisit-on une seule église jusqu'au commencement du xu" siècle, où les réformes d'Hildebrand animèrent le clergé d'un nouveau zèle. La captivité de Babylone, comme on appela le séjour des papes à x^vig-non, avec le grand schisme d'Occident qui la suivit, furent cause d'une seconde et pareille interruption, qui dura environ un siècle et demi.
A quelque époque que ce fût, toutefois, et mémo lorsqu'ils pouvaient pousser leur œuvre le plus vivement, les architectes romains furent toujours enclins à restaurer et à embellir les anciennes églises plutôt qu'à en ériger de nouvelles. Tandis que les contrées transalpines, sauf sur quelques points plus favorisés, tels que la Provence et une partie des bords du Rhin, n'eurent, pendant plusieurs siècles, qu'un petit nombre d'églises en pierre et grossièrement bâties, Rome possédait, comme héritage des premiers siècles du christianisme, une profusion d'édifices religieux, dont la splendeur n'a pas été surpassée, et plus que suffisants pour sa population fort diminuée. En les réparant de temps en temps, on s'étudiait autant que possible à en respecter la forme primitive et le style; lorsqu'on
en construisait de nouveaux, l'abondance des modèles, leur beauté propre et la double consécration qu'ils tenaient de leur antiquité et du sentiment religieux mettaient un frein à l'inspiration créatrice de l'artiste, le condamnaient à n'être, en faisant de son mieux, qu'un fidèle copiste, et lui interdisaient de s'écarter selon son caprice de l'antique manière. Yoilà ce qui explique comment, tandis que ses confrères, dans tout le reste de l'Europe, passaient par degrés successifs du vieux style romain et byzantin au roman, et du roman au style ogival, les arcbitectes de Rome ne modifiaient presque rien au plan et aux dispositions de la basilique primitive. C'est aussi la raison qui fait qu'on trouve si peu d'oeuvres gothiques à Rome, si peu même de romanes comme celles de Pise. Les traces qui en restent apparaissent visiblement surtout dans la fenêtre en ogive, plus rarement dans le cintre, jamais ou à peu près dans le clocher, la tour ou la colonne. Il n'y a qu'une seule des églises de Rome actuelles qui soit absolument gothique, et celle-là, l'église des dominicains de Santa Maria sopra Minerva, a été construite par des moines étrangers. Dans quelques autres, et surtout dans les .cloîtres des couvents, on trouvera des exemples du même style; dans d'autres, de faibles vestiges à peu près défigurés par le hasard ou à dessein \
1. Ainsi dans l'églisp. de San Lorenzo, hors les murs, il y a plusieurs fenêtres en ogive, aujourd'hui bouchées; et on en peut voir de pareilles dans l'église de l'Ara Cœli,au sommet du Capitole. De même, dans l'abside de Saint-Jean de Latran, il y a trois ou quatre vitraux de forme gothique : et dans son cloître, comme dans celui de Saint-
Ce mot (( défigurés » fait allusion à une troisième cause de la rareté relative de constructions du moyen âge dans la cité : ce sont les déprédations et les révolutions incessantes auxquelles elle a été exposée. A partir de Constantin, Rome a été une cité vouée à la destruction , et les chrétiens ont rivalisé avec les païens , ses habitants avec ses ennemis, à qui précipiterait l'œuvre fatale. Son siège et sa prise par Robert Guiscard ', allié à Hildebrand contre Henri IV, furent bien plus désastreux que les attaques des Goths ou des Vandales, quoiqu'ils le cèdent pourtant en atrocité au sac de Rome, en J527, par les soldats de Sa Majesté catholique, le très pieux empereur Charles-Quint ". A dater du jour des premières
Paul hors les murs, de fort beaux travaux d'origine lombarde. Le porche élégant de l'église de Sant'Antouio Abbate est lombard. Dans l'abside de l'église de San-Giovanni e Paolo sur le Cœlius, il y a une arcade intérieure exactement semblable à celle du dôme de Pise. Ce ne sont pas là, d'ailleurs, les seuls exemples qu'on puisse citer. — La chapelle ruinée attachée à la forteresse de la famille Caetani — la famille d'où sortait Boniface VIII et dont le chef occupe aujourd'hui un rang élevé dans la noblesse romaine — est un joli petit édifice, celui de tous à Rome qui rappelle le mieux l'architecture gothique du nord. Elle s'élève sur la voie Appienne, eu face du tombeau de Ca.>cilia Metella, dont les Caetani avaient fait une citadelle.
1. Une grande partie des dévastations commises par Robert Guiscard, dont la portion de la cité qui s'étend au delà du Colisée, vers le fleuve et Saint-Jean de Latran, ne se releva jamais, a été attribuée aux troupes sarrasines à sa solde. Des pirates sarrasins avaient, diton, mis Rome à sac une première fois déjà. Genséric n'était pas païen, mais c'était un arien enragé, ce qui, eu égard au respect qu'il pouvait avoir pour les églises orthodoxes, était à peu près la même chose. Le chandelier à sept branches et les autres vases du Temple, que Titus avait apportés de Jérusalem à Rome, en furent, dit-on, emportés par lui et se perdirent dans la traversée en Afrique.
2. On nous assure qu'une des causes de la férocité des Allemands qui formaient une partie de l'armée de Charles-Quint fut la colère qui les prit à la vue de l'état délabré où se trouvait le palais impérial.
invasions barbares, les Romains n'ont cessé de bâtir avec des matériaux tirés des temples, des tbéâtres, des com'S de justice, des bains et des villas antiques, les dépouillant de leurs somptueux revêtements de marbre, démolissant leurs murailles pour en enlever des blocs de travertin, installant leurs propres taudis sur le faîte ou au milieu de ces majestueuses ruines. Ainsi furent traités les souvenirs du paganisme ; une cause un peu différente a contribué à la disparition des églises moyen âge. Ce que le pillage, le fanatisme ou le simple caprice de la destruction ont fait dans un cas, le goût des temps modernes, porté à l'ostentation, le fit dans l'autre. L^ère de l'établissement définitif des papes comme souverains temporels de la cité est aussi celle de la prédominance, en arcliitecture, du style Renaissance. Après Nicolas V, le pontife contre lequel, si l'on s'en souvient, l'esprit d'indépendance municipale livra sa dernière bataille dans la conspiration de Porcaro , plus rien de gotliique ne fut construit, et l'enthousiasme qui régnait alors pour l'antiquité produisit une aversion non moins vive pour tout ce qui rappelait le moyen âge, aversion qui éclata surtout chez des hommes comme Jules II et Léon X, auxquels la Rome moderne peut certainement faire remonter les débuts de sa grandeur. Peu de temps après eux, le grand mouvement religieux du XVI® siècle, triomphant dans le nord de l'Europe, se rencontrait dans le midi avec une contre-réforme au sein même de la vieille église qui lui barrait le chemin, et la construction ou la réparation des édi-
fices consacrés au culte redevenait la passion des personnes pieuses '. Aucune occupation, qu'on l'appelle amusement ou devoir, ne convenait mieux à la cour et à l'aristocratie romaines. Elles étaient indolentes, opulentes, avides de faire étalage de leur opulence, pleines de bon goût et fort désireuses, surtout lorsque l'âge les contraignait à abandonner les plaisirs de la jeunesse, d'être aussi pleines de bonnes œuvres. Papes, cardinaux, chefs des grandes familles rivalisaient d'émulation pour construire de nouvelles églises, restaurer ou agrandir celles qui existaient, jusqu'au moment où il ne resta plus grand'chose du passé, les couvrant d'énormes coupoles, substituant des pilastres massifs au fût élancé des colonnes, ornant l'intérieur avec une profusion de marbres rares, de sculptures et de dorures, de fresques et de tableaux d'autel par les meilleurs maîtres du xvi"^ et du xvn^ siècle. Il n'y a qu'un fanatique du moyen âge qui puisse se refuser à reconnaître la vig^ueur de ton, le calme profond, la majesté des églises de la Rome moderne ; mais, même au milieu de l'admiration, l'œil fatigué se détourne du spectacle de cette ornementation fastueuse et écrasante, et nous pensons avec regret à la couleur pm-e et claire, aux proportions si simples et pourtant si grandioses qui font le charme des monuments d'un âg"e plus éloigné.
1. Sous rinfliience en partie de cet esprit hostile au paganisme, en partie de sa vanité fort remuante, en partie de la passion de faire quelque chose, Sixte-Quint Ht beaucoup de mal en détruisant ou en dépouillant des monuments de l'antiquité.
Peu des anciennes églises ont échappé à ces restaurations ; beaucoup ont été entièrement réédifiées. Il y en a quelques-unes, toutefois, où les architectes du xvi" siècle et des siècles suivants ont, en les modernisant, respecté deux parties caractéristiques de leur structure primitive, Tabside ou tribune et le betïroi. L'intérieur de l'abside est ordinairement couvert de mosaïques , d'un extrême intérêt et par les idées qu'elles expriment et parce qu'elles sont les seuls vestiges de l'art de la peinture qui nous soient parvenus des temps sombres du moyen âge '. En parler cependant comme elles le mériteraient nous entraînerait à des digressions qui ne sauraient trouver place ici. Le campanile ou le beffroi est une curieuse petite tour carrée en briques, peu élevée, habituellement isolée de l'église et ayant au comble, quelquefois aussi aux autres étages supérieurs, plusieurs fenêtres en arcades , divisées par de minces colonnettes de marbre -. Avec ces campaniles, bien plus
1. Les plus belles mosaïques sombres de Ravenne sont plus auciennes que celles de Rome : mais quelques-unes là, et un petit nombre d'autres ailleurs en Italie (par exemple les superbes mosaïques de Torcello) datent des vu'', vni'' et ix» siècles.
2. On suppose généralement que ces campaniles datent des ix^ et x*^ siècles. Je suis informé pourtant par M. J.-H. Parker, d'Oxford, dont le savoir d'antiquaire est bien connu, qu'il a été conduit, par l'examen de leurs moulages, à croire que peu ou point d'entre eux, sauf peut-être celui de Santa Prassede, remontent au delà du xw siècle. — Ceci, naturellement, ne s'applique qu'aux édifices encore debout actuellement. Ce type de tour peut être, et est en Téalité sans nul doute, plus ancien. — On rencontre des tours àpeu près pareilles sur bien des points des Alpes italiennes, en particulier dans la remarquable contrée montagneuse qui est au nord de Venise, •où se dressent des tours analogues de toutes les dates, depuis le -xu" jusqu'au xix^ siècle, l'ancien type dans ces vallées reculées
nombreux alors que de nos jours, et avec les énormes forteresses de brique de la noblesse, les tours durent jouer à très peu de chose près, dans la perspective de la cité du moyen âge, le rôle que les dômes jouent à présent. Quoique moins imposantes, elles étaient probablement plus pittoresques, d'autant plus que, dans la première période du moyen âge, les maisons et les églises, qui se pressent actuellement pour la plupart sur les terrains plats du Champ de Mars, étaient éparses sur les hauteurs et les pentes du Cœlius, de l'Aventin et de l'Esquilin '. La Rome moderne s'étend surtout k l'opposé, au nord-est du Capitole, et cette migration de la cité de l'ancien au nouveau site, qu'on ne peut guère regarder comme ayant commencé distinctement avant la destruction de sa partie du sud-ouest par Robert Guiscard, ne s'acheva qu'au x\f siècle. En io36, en prévision de l'entrée de Charles-Quint, la reconstruction du Capitole (exécutée plus tard par ^lichel-Ange) fut commencée sur les fondations posées par le premier ïar-
ayaut été fidèlement reproduit, parce que le constructeur n'avait pas d'autre modèle sous les yeux. Dans la vallée de Cimolais (non loin de Longarone, dans le val d'Ampezzo), j'ai vu un campanile de ce genre, en voie d'érection, exactement semblable à ceux des villages des environs, vieux de huit siècles au moins. Les tours rondes si curieuses de Ravenne, dont quatre ou cin(( subsistent encore, semblent avoir eu, à l'origine, des fenêtres pareilles, bien qu'elles aient été toutes, ou presque toutes, maçonnées. Les tours romaines sont toutes carrées.
1. Le Palatin parait avoir été alors ce qu'il est encore en majeure partie aujourd'hui, un monceau de ruines prodigieuses. Le grand palais impérial, sur ses flancs du nord et de l'est, servait de résidence à un officier de la cour d'Orient au commencement du vnic siècle. Au temps de Charlemagne, soixante-dix ans environ plus tard, ce i^alais n'était déjà plus habitable.
quin, et la façade du palais du Sénateur, le plus grand édifice municipal de Rome, tournée jusque-là vers le Forum et le Golisée, le fut du côté de Saint-Pierre et de la ville moderne.
La Rome de nos jours ne ressemble pas plus à la ville de Rienzi qu'à la cité de Trajan; tout comme l'Église romaine du xix" siècle diffère profondément, quelque etTort qu'elle puisse faire pour le dissimuler, de l'Eglise d'IIildebrand. Mais, parmi tous leurs changements, l'Eglise et la Cité ont réussi avec un égal succès à résister à l'invasion des influences étrangères, des influences teutoniques du moins, et ont fidèlement conservé, à toutes les époques, quelque chose de la vieille physionomie romaine. Le christianisme latin hérita du système impérial dii^paru cette organisation pleine de cohésion, flexible néanmoins, qui était un des grands secrets de sa puissance; les grands hommes que Rome forma pour la papauté ou qu'elle lui donna pendant le moyen âge furent, comme leurs ancêtres, des administrateurs, des législateurs, des hommes d'État, rarement portés à l'entliousiasmc, mais qui s'entendaient admirablement à utiliser et à diriger l'enthousiasme des autres, des croisés français ou allemands, d'un François d'Assise, d'un Dominique, d'un Ignace de Loyola. Entre le catholicisme italien et le catholicisme allemand ou anglais il y eut toujours, il y a encore une différence très sensible. Si l'analogie ne semble pas Iroj) fantaisiste, il en est de même aussi de Rome en tant que cité. Au point de vue social, elle se tint toujours sur les confins de la
féodalité, sans jamais pourtant tomber sous son étreinte. Au point de vue matériel, son architecture subit, à un certain moment, l'influence puissante de l'art ogival, mais le style gothique n'y prédomina jamais comme dans le reste de l'Europe. Il pénétra à Rome tard et y fut délaissé de bonne heure, de sorte que nous y constatons rarement sa présence et que nous y pouvons presque passer sans une lacune de l'ancien roman ' au gréco-romain de la Renaissance. Envisagée ainsi, l'histoire de la cité, de sa situation politique et de ses édifices tout ensemble, se rattache visiblement par des liens intimes à celle du Saint Empire lui-même. L'Empire, par son titre et ses prétentions, exprimait l'idée de la permanence des institutions de l'ancien monde; la cité de Rome avait, en apparence du moins , soigneusement conservé ses traditions : le nom de ses magistratures, le caractère de ses monuments, tout y respirait l'antiquité et lui donnait un aspect étrange et fantastique au milieu des nouvelles races d'hommes et des nouvelles formes de croyances.
L'Empire, dans son essence, reposait sur le sentiment de l'unité du genre humain; il continuait cette domination romaine qui avait détruit les vieilles nationalités et à laquelle s'ajoutait l'élément chrétien, créateur d'une nationalité nouvelle destinée aussi à être universelle. En conférant à tous ses sujets le droit de cité, Rome païenne était devenue la patrie
1. Tel que nous le voyons dans les dernières églises et les moins importantes, construites sur le modèle des basiliques.
commune et, symboliquement, le foyer même de tous les hommes civilisés. La théologie du temps avait fait de Rome chrétienne le type mystique de rimmaniti', le vrai lieu de rassemblement des fidèles dispersés par toute la terre, la cité sainte où, comme au temple élevé sur le mont Moriah, tout Israël, tout le peuple de Dieu devait venir adorer. Elle n'était pas une simple figure du vaste monde : elle était le vaste monde lui-même en miniature. Le pasteur de son église particulière est aussi l'évèque universel; les sept sufîragants qui le consacrent occupent de pauvres sièges à Ostie, à Antium et autres petites villes dans le voisinage immédiat de Rome ; les cardinaux prêtres et diacres qui se joignent à ces sept pour l'élire tirent leur titre de princes de l'Eglise, formant le conseil spirituel suprême de la chrétienté, de la possession d'une cure paroissiale dans l'enceinte de la cité. Pareillement, son souverain, l'Empereur, est le souverain du genre humain ; il est élu par les acclamations de sa population '; il ne peut être légitimement cou-
1. C'est de cette manière que la plupart des premiers empereurs teutons, et notamment Cliarlemagne et Otton, prétendirent avoir obtenu la couronne, quoique, en réalité, ce fût le fait, en partie de la conquête, en partie d'un arrangement privé avec le pape, l'ius tard, les sept princes germaniques furent tenus pour le corps électoral légalement qualifié; mais leur apparition sur la scène fut le résultat de la contusion qui s'établit entre le royaume germanique et l'empire romain, et, strictement parlant, ils n'avaient absolument rien à faire avec la couronne romaine. Le droit de l'accorder ne pouvait, en principe, appartenir qu'à l'une des autorités romaines, et ceux qui sentirent cette difliculté en furent réduits à imaginer que le peuple romain avait fait une cession formelle de son privilège aux sept électeurs. Cf. Mathieu Villani (IV, 77) : « 11 popolo Romano, non da se, ma la chiesa per lui, concedette la elezione degli Imperadori a sette principi délia Magna. ->
roniié ailleurs que dans une de ses basiliques. Elle est, comme Jérusalem autrefois, notre mère à tous. C'est encore d'une autre façon que le récit des luttes intestines de Rome peut éclairer l'histoire de l'Empire. Du xi"" siècle au xv% ses citoyens ne cessèrent de demander, au nom de la vieille république, qu'on les affranchît de la tyrannie des nobles et du pape, et qu'on reconnût leur droit à gouverner le monde entier. Ces efforts — que nous pouvons traiter d'égoïstes et de "-chimériques, bien que des hommes comme Pétrarque n'aient pas dédaigné pourtant de les accueillir avec sympathie — provenaient des mêmes théories et étaient dirigés vers les mêmes fins que ceux qui inspiraient Olton III, Frédéric Barberousse, Dante lui-même. Ils témoignaient de la même impuissance à se proposer dans l'avenir un idéal qui ne fût pas une image du passé ; c'était la même croyance à un état universel à la fois désirable et possible, mais possible uniquement à l'aide de Rome ; c'était le même refus d'admettre qu'un droit qui avait existé pût jamais s'éteindre. Au moment de la Renaissance, ces notions étaient en train de s'effacer silencieusement; le siècle suivant amena de telles catastrophes que l'esprit de la nation y succomba. L'Italie devenait le champ de bataille de l'Europe; ses richesses étaient la proie d'une soldatesque rapace ; Florence, la dernière et la plus noble de ses républiques démocratiques, asservie par un empereur impitoyable, était livrée par lui comme un gage d'amitié à un Pape égoïste de la race des Médicis. Lorsque tout espoir d'indépen-
dance fut perdu, le peuple abandonna la politique pour l'art et la littérature ; il s'aperçut , avant que beaucoup de générations se fussent succédé, combien une direction d'esprit aussi exclusive était une faible compensation de la perle de la liberté , de l'esprit national et de l'activité de la vie civique. Un siècle après les beaux jours de l'Arioste et de Raphaël, la littérature italienne était devenue froide et affectée, ]"arl italien se mourait de maniérisme.
Enfin, après cette longue stagnation, les eaux s'agitèrent de nouveau. Les Romains, qui s'étaient habitués à vivre dans l'insouciance sous le régime paternel des papes, se réveillèrent au contact des idées nouvelles apportées par les armées révolutionnaires de la France; ils ont trouvé que le système pontifical, depuis son rétablissement, il y a une cinquantaine d'années, sur le modèle du despotisme bureaucratique moderne, était bien moins tolérable que jadis. Nous avons vu de nos jours le nom de Rome redevenir le cri de ralliement des patriotes italiens, mais dans un sens tout à fait différent de l'ancien. Les contemporains d'Arnaud de Brescia et de Rienzi souhaitaient la liberté seulement comme un moyen de recouvrer la domination universelle : leurs descendants, plus sages, moins cependant par patriotisme que par un très pardonnable orgueil civique, ambitionnent seulement pour leur cité l'honneur d'être la capitale du royaume d'Italie. Dante aspirait à la monarchie universelle, au règne de la paix et de la fraternité chrétienne ; ceux qui invoquent sa mémoire comme celle du premier prophète de leur
foi poursuivent une idée qui ne traversa jamais son cerveau — l'unité nationale de l'Italie '.
Les politiques, qui ne s'inspirent, dans les autres pays, que du simple sens commun, ne peuvent comprendre cette passion pour Rome capitale, et regardent comme un devoir pour eux de chapitrer les Italiens sur leur frivolité. Ceux-ci ne vont pas pourtant jusqu'à prétendre que les rives du Tibre conviennent à une capitale : Rome est isolée, insalubre, dans une position stratégique désavantageuse; elle n'offre aucune facilité particulière au commerce ; sa population, avec quelques précieuses qualités, est moins rangée et moins industrieuse que celles de la Toscane ou du Piémont. Néanmoins, toute l'Italie n'a qu'une voix pour Rome, fermement persuadée que la vie nationale ne pourra retrouver ses battements vigoureux et réguliers que lorsque l'ancienne capitale sera redevenue le cœur de la nation. Us sentent que c'est à Rome — à la Rome païenne autant qu'à la Rome chrétienne — qu'ils sont redevables d'avoir joué autrefois un si grand rôle dans le drame de l'histoire européenne, et d'avoir éprouvé cette ardeur pour l'unité qui les a enfin rassemblés sous l'égide d'un seul gouvernement. Ont-ils raison, et, s'ils ont raison, est-il probable qu'ils réussissent? Nous n'avons pas ici à répondre à cette question. Mais il est à })ropos de remarquer que cet enthousiasme pour un nom glo-
i. Ce que Dante, Arnaud do Brcscia et les autres ont réellement de commun avec le « parti du mouvement » dans l'Italie moderne, c'est leur hostilité contre le pouvoir temporel des papes. (Ce chapitre a été écrit en I860.)
ricux — car ce n'est rien de plus — est en substance le même sentiment que celui qui, au moyen âge, créa le Saint Empire et en fit une chose sacrée. Les événements de ces dernières années, des deux côtés de l'Atlantique, ont prouvé que les hommes, aujourd'hui comme autrefois, ne sont pas absolument gouvernés par de simples calculs de profits et de pertes matérielles. Les sentiments, les rêves, les théories n'ont pas perdu leur pouvoir; la poésie n'est pas devenue étrangère à la politique. Aussi, quelque singulier que nous semble le culte dont est l'objet le nom de la Rome du moyen âge de la part de ceux qui virent de leurs propres yeux les fautes et la misère de sa population, ce ne peut guère avoir été une passion plus intense que la vénération lég-endairc avec laquelle les Italiens de nos jours contemplent la cité d'où ont jailli, comme d'une source, tous les courants de leur vie nationale et où ils viendront tous, comme dans un océan, se réunir un jour.