LA RENAISSANCE. L EMPIRE CHANGE DE CARACTÈRE
Faiblesse de l'Allemagne. — Pertes territoriales de l'Empire. — Transformation graduelle de la constitution germanique. — Débuts de la prédomiuance des Hapsbourg. — La découverte de l'Amérique. — La Renaissance et ses effets sur l'Empire. — Projets de réformes constitutionnelles. — Changements de titre.
Le règne de Fi'édéric III est l'époque où l'Empire tomba le plu.s bas. Il avait eu un éclat passager sous Sigismond, qui, en convoquant et en présidant le concile de Constance, fit revivre une des plus hautes prérogatives de ses prédécesseurs. Les précédents des premiers grands conciles œcuméniques, et plus spécialement du concile de Nicée, avaient établi le principe (ju'il appartenait à l'Empereur, d'une façon encore plus lég^itime qu'au pape, de convoquer les assemblées ecclésiastiques du monde chrétien tout entier. Ce principe se recommandait de lui-même au parti de la réforme dans l'Eglise, à la tête duquel se trouvait Gerson, le chancelier de Paris, dont le but était, sans innover aucunement en matière de foi, de redresser les abus qui s'étaient introduits dans la discipline et
le gouvernoment, et de limiter le pouvoir des papes en exaltant l'autorité des conciles généraux, auxquels on attribuait alors une infaillibilité supérieure à celle, quelle qu'elle pût être, que possédait le successeur de Pierre. Et bien que ce fut seulement le corps sacerdotal, non l'ensemble des chrétiens, qui devenait ainsi l'org-ane de la conscience religieuse universelle, cette doctrine était néanmoins le présage de la liberté plus complète qui devait bientôt s'ensuivre. L'existence du Saint Empire et l'existence des conciles généraux étaient, comme on l'a fait déjà remarquer, le double pivot d'une seule et même théorie \ et il y eut, par conséquent , plus qu'une coïncidence dans ce fait que la dernière occasion où la chrétienté latine tout entière se réunit pour délibérer et pour agir comme une seule république ^, fut aussi la dernière où le chef temporel légitime de cette république apparut dans l'exercice de ses fonctions internationales. A partir de ce moment, il ne fut plus désormais, aux yeux de l'Europe, autre chose qu'un monarque allemand.
Il put même sembler douteux quelque temps qu'un tel monarque eût chance de se maintenir. Lorsque se
1. II n'est pas sans intérêt d'observer que le con^'ile de Bàle témoigna de son envie de répoudre au zèle impérial en revendiquant vis-à-vis de l'Empire précisément les mêmes droits auxquels les papes avaient l'habitude de prétendre.
2. Les conciles de Bàle et de Florence ne furent pas reconnus unanimement par toute l'Europe, comme le concile de Constance. Lorsque l'assemblée de Trente se réunit, le grand schisme avait déjà rendu impossible la tenue d'un concile r/énéral dans le véritable sens du mot.
LA RExNAISSANCE ET SES EFFETS 397
termina, en 1493, le règne désastreux de Frédéric III, il fut impossible pour les princes d'envisager avec indifférence l'état auquel leur égoïsme et leur turbulence avaient réduit l'Empire. L'heure était critique, en effet. Jusqu'alors les Allemands avaient été protégés plutôt par la faiblesse de leurs ennemis que par leur propre force. De la France, il y avait eu peu à redouter tant que les Anglais la menaçaient d'un côté et les ducs de Bourgogne de l'autre ; de l'Angleterre encore moins, déchirée qu'elle était par les luttes des maisons d'York et de Lancastre. Mais voici que d'un bout à l'autre de l'Europe occidentale le pouvoir des oligarchies féodales était renversé, et que les principales nations, par l'établissement de règles de succession fixes et l'absorption des petites principautés par les grandes, étaient en voie de se constituer rapidement en monarchies militaires compactes et agressives. C'est ainsi que l'Espagne devenait un grand Etat par l'union de la Castille et de l'Aragon et la conquête des Maures de Grenade ; qu'en Angleterre s'élevait le despotisme populaire des Tudors ; que la France , agrandie et affermie par Louis XI et ses successeurs, commençait à acquérir sur la politique de l'Europe cette influence prépondérante que sa position géographique, l'esprit belliqueux de son peuple, et, il faut l'ajouter, l'ambition sans bornes de ses souverains, lui ont assurée de siècle en siècle. En même temps apparaissait au fond de l'Orient un ennemi encore plus terrible. La prise de Constantinople avait donné aux Turcs une forte position en
Europe; elle leur fît concevoir l'espérance de faire au xv" siècle ce qu'Abd-er-Rahman et ses Sarrasins avaient été presque sur le point de faire au viu% d'établir la foi de l'Islam au sein de toutes les provinces qui obéissaient aux Césars d'Orient aussi bien que d'Occident, Les flottes des sultans ottomans balayèrent la Méditerranée; leurs armées, bien équipées, pénétrèrent à travers la Hong^rie et menacèrent Vienne.
Ce n'était pas tout encore que de formidables ennemis se fussent élevés au debors : les frontières mêmes de l'Allemagne étaient exposées par la porte des territoires limitroplies qui étaient, auparavant, sous la dépendance des empereurs. La Pologne , autrefois tributaire, avait secoué le joug pendant l'Interrègne, récemment arraclié la Prusse de l'est aux clievaliers teutoniques et obligé leur grand maitre à leur prêter serment de fidélité pour la Prusse de l'ouesl, qu'ils retenaient encore. La Boliême, où la civilisation allemande avait poussé des racines plus profondes, restait membre de l'Empire, mais les privilèges qu'elle avait obtenus de Charles IV et l'acquisition qu'elle avait faite ensuite de la Silésie et de la Moravie l'en avaient rendue virtuellement indépendante. Les Hongrois, toujours remuants, se vengeaient de leur ancien vasselage en faisant de fréquentes incursions sur les frontières orientales de l'iVllemagne.
Le pouvoir impérial finit en Italie avec la vie de Henri VIL Rupert, il est vrai, franchit les Alpes, mais ce fut comme mercenaire de Florence ; Fré-
déric III ceignit la couronne lombarde, mais ce n'était plus déjà qu'un pur symbole. Au commencement du xiv'' siècle, Dante espère encore que son pays renaîtra sous l'action des empereurs teutons. Cinquante ans plus tard, Matbieu Yillani voit clairement qu'ils ne régnent et ne peuvent régner efficacement au sud des Alpes ^ Néanmoins le fantôme de l'autorité impériale ne s'évanouit pas sur-le-champ. Les tyrans gibelins des cités l'invoquèrent pour justifier leurs attaques contre leurs voisins guelfes ; des républicains aussi résolus que les Florentins n'osèrent même s'aventurer à la rejeter tout à fait, bien qu'ils se refusassent à en permettre l'exercice. Avant le milieu du xv'' siècle, les noms de Guelfe et de Gibelin avaient cessé d'avoir un sens ou une portée quelconque ; le pape n'était plus désormais le protecteur, ni l'empereur l'adversaire des franchises municipales, et les franchises municipales elles-mêmes avaient à peu près disparu. Mais les vieux cris de guerre de l'Eglise et de l'Empire étaient encore répétés comme si trois siècles ne se fussent pas écoulés, et les principes rivaux, qui s'étaient partagé les plus nobles esprits en Italie,
1. « E pero venendo gl'imperatori délia Magaa col supremo titolo, e volendo col senno e colla forza délia Magna reggiere gli Italiani, non lo fanno e non lo possono fare. » M. Villaai, IV, 17. — L'étymologie que donne Mathieu Villani des uoms des deux grandes factions de l'Italie vaut la peine d'être citée, comme un excellent spécimen de l'ingéniosité des savants du moyen âge en pareilles matières : — « La Italia tutta e divisa mistamente in due parti, l'una che seguita ne'fatti del mondo la santa chiesa — e questi son dinominati Guelfi; cioè, guardatori di fè. Et Taltra parte seguitano lo'mperio o fedele o enfedele che sia délie cose del mondo a santa chiesa. E chiamansi Ghibellini, quasi guida belli; cioè guidatori di battaglie. «
s'étaient ravalés jusqu'à servir de prétexte à des guerres d'agrandissement ou motivées par les haines les moins justifiables. Ce qu'on avait remarqué longtemps auparavant en Grèce se vérifiait ici : l'esprit de faction survivait à la cause qui avait fait naître la faction même , et devenait à son tour une source nouvelle et féconde de luttes sans profit et sans fin.
Après Frédéric III il n'y eut plus d'empereur couronné h Rome, et la seule trace, ou à peu près, qui resta do ces relations entre l'Allemagne et l'Italie, au maintien desquelles on avait en vain sacrifié tant de choses, ce fut la conviction obstinée des Hapsbourgs que leurs revendications, quoiqu'elles fussent souvent purement dynastiques et personnelles, pouvaient puiser quelque autorité dans un appel fait aux droits impériaux de leurs prédécesseurs. Parce que Barberousse avait envahi la Lombardie avec une armée allemande, ils se regardaient comme fondés à réclamer des duchés pour eux et pour leur famille, et à engager l'Empire dans des guerres où il n'y avait on jeu d'autre intérêt que le leur.
Le royaume d'Arles, s'il n'avait jamais beaucoup contribué à la force de l'Empire, lui avait servi comme un ouvrag^e avancé contre la France. C'est pourquoi sa perte — le Dauphiné en étant distrait en partie en 1330, en totalité en 1437, la Provence en 1486 — se trouva être une calamité sérieuse, car elle rapprocha la France de la Suisse et lui offrit la tentation d'un passage en Italie. Les empereurs ne renoncèrent pas expressément tout de suite à leur suzeraineté sur ces
contrées; mais s'il leur était difficile de faire reconnaître leurs droits féodaux d'un landgrave rebelle en Allemagne, combien plus encore de contrôler un vassal qui était aussi le plus puissant roi de l'Europe.
Sur la frontière du nord-ouest, la clmte, en 1477, de la grande principauté que les ducs de la Bourgogne française s'etforçaient de constituer fut accueillie avec joie par les habitants des bords du Rhin, que Charles, le dernier de ces ducs, n'avait cessé d'alarmer. Mais le seul effet de cette chute fut de mettre la France et l'Allemag'ne directement en face l'une de l'autre, et on s'aperçut bientôt que la balance penchait du côté de la nation la moins nombreuse, mais la mieux organisée et la plus active.
La Suisse ne pouvait pas davantage être considérée plus longtemps comme faisant partie du royaume ger manique. La révolte des cantons forestiers, en 1313, se fit contre les exactions commises au nom d'Albert, comte de Hapsbourg, plutôt que contre l'autorité légitime d'Albert l'empereur. Mais bien que plusieurs souverains successifs, et parmi eux notamment Henri YII et Sigismond, eussent favorisé les libertés suisses, et encore que l'antipathie qui régnait entre les confédérés et la noblesse territoriale imprimât une allure particulière à leur politique, l'annexion de plusieurs nouveaux cantons et leur brillant succès contre Charles le Téméraire, en 1477, leur inspirèrent l'ambition d'une existence nationale séparée et les disposèrent à se détacher de l'épave échouée de l'Empire. Maximilien essaya de les soumettre; mais après une
lutte furieuse, dans laquelle les vallées du Tyrol occidental furent, à maintes reprises, dévastées par les paysans de l'Engadine, il se vit forcé de céder, et, en 1500, signa avec eux un traité où il reconnaissait formellement leur indépendance. Ce ne fut, toutefois, qu'à la paix de Westplialie (1648) que la Confédération suisse passa, au point de vue du droit public, au rang' d'État souverain, et, même après cette date, quelquesunes des villes continuèrent à frapper sur leurs monnaies l'aigle à double tête de l'Empire.
Si ces pertes de territoire étaient sérieuses, la situation intérieure de l'Allemagne était bien autrement grave. Ce pays était devenu alors moins un empire qu'une agrég^ation de tout petits États, gouvernés par des souverains qui ne voulaient ni rester en paix les uns avec les autres, ni s'allier contre les ennemis du deliors, sous la présidence nominale d'un empereur qui n'avait qu'une autorité légale médiocre et qui ne pouvait même pas en faire usage \
Une autre cause encore, outre celles qui viennent d'être énumérées et qui sont palpables et évidentes, expliquera cet état de clioses. Il faut la cliercber dans la théorie d'après laquelle on regardait l'Empire comme une puissance internationale ayant la suprématie au milieu des États chrétiens. Du jour où Otton le Grand eut été couronné à Rome, les caractères de
1. « Nam quamvis Imperatorem et regem et dominum vestnim esse fateamini, precario tamen ille imperare videtur : nulla ei potentia est; tantuni ei paretis quantum vultis, vultis autem minimum. » — iEueas Sylvius aux princes d'Allemagne, cité par Hippolytus à Lapide.
roi germanique et d'empereur romain s'unirent en une seule personne, et on a montré comment celte union tendit de plus en plus à devenir une fusion. Si ces deux offices, de nature et d'orig-ine si dissemblables, avaient été occupés par différentes personnes, l'Empire romain aurait probablement bientôt disparu, tandis que le royaume germanique se serait développé en une robuste monarchie nationale. Leur union prolongea la vie de l'un, affaiblit celle de l'autre, et en même temps les transforma tous deux. Aussi longtemps que l'Allemagne ne fut qu'une des nombreuses contrées soumises à leur sceptre, il fut possible aux empereurs, quoiqu'il ne faille pas supposer que des spéculations de cette espèce les aient beaucoup préoccupés, de distinguer leur autorité impériale, en tant qu'internationale et plus qu'à moitié religieuse, de leur autorité royale, qui était ou avait été destinée à être exclusivement locale et féodale. Mais lorsque, dans les limites rétrécies de FAllemagne, ces fonctions internationales eurent cessé d'avoir une signification, lorsque les souverains d'Angleterre, d'Espagne, de France, de Danemark, de Hongrie, de Pologne, d'Italie, de Bourgogne se furent, chacun à son tour, affranchis de leur contrôle et que le maître du monde ne fut plus obéi que de son peuple particulier, il ne voulut pas déchoir du rang de maître du monde à celui de simple roi teuton, et il continua déjouer sur ce théâtre plus restreint le rôle qu'il avait joué sur une scène plus vaste. C'est ainsi que l'Allemagne, au lieu de l'Europe, devint la sphère de sa juridiction
internationale; que ses électeurs et ses princes, originairement simples vassaux, qui n'étaient pas plus considérables qu'un comte de Champagne en France ou un comte de (^hester en Angleterre, prirent la place que les divers monarques de la chrétienté étaient destinés à remplir. Si le pouvoir de leur chef avait été ce qu'il fut au xi" siècle, ce surcroît de dignité, qui leur était ainsi conféré, aurait pu n'avoir qu'une mince importance. Mais venant confirmer et justifier les libertés déjà conquises, cette théorie de leur position à l'égard du souverain eut une grande influence,, quoique à peine perceptible au moment même, sur la transformation de l'empire germanique, comme nous pouvons dès maintenant commencer à l'appeler. D'État il devint une sorte de confédération ou de corps d'Etats unis, il est vrai, pour quelques-uns des objets du gouvernement, mais séparés et indépendants pour d'autres plus importants. C'est ainsi que, par son organisation ecclésiastique et par son organisation civile, l'Allemagne devint un diminutif de la chrétienté '. Le pape, bien qu'il conservât cette immense autorité que son rival avait perdue, était d'une façon spéciale le chef du clergé allemand, comme l'empereur était celui des laïques : les trois prélats rhénans siég-eaient dans le collège suprême à côté des quatre électeurs temporels : la noblesse des princes-évèques et des abbés n'était pas une partie moins essentielle de la consti-
i. Voir jEgidi, Der Fûrstenrath nach dem Luneviller Frieden, le livre, de tous ceux que je connais, qui jette le plus de lumière sur la nature intime de l'Empire.
tntion et ils no jouissaient pas de moins d'influence dans les délibérations de la Diète que les ducs, les comtes et les margraves de l'Empire.
Il fallait que l'Etat chrétien universel fût gouverné par une hiérarchie de pasteurs spirituels, dont le rang-, déterminé d'après l'autorité propre à chacun d'eux, devait correspondre exactement à celui des magistrats temporels, qui devaient avoir comme eux leur part de richesse et de puissance, et exercer une juridiction analogue, quoique distincte. Ce système, qu'on tenta en vain d'établir en Europe pendant les xt'' et xu" siècles, était, dans ses lignes principales, celui qui prévalut dans l'empire germanique à dater du XIY^ Et de même qu'il y a analogie entre la position des archiducs d'Autriche en Allemagne et la place que les quatre empereurs saxons et les deux premiers empereurs franconiens occupaient en Europe, les uns et les autres étant acceptés pour chefs et pour présidents dans toutes les affaires d'intérêt commun, tantôt du peuple chrétien, tantôt du peuple allemand tout entier, mais sans qu'aucun d'eux eût le moindre droit de gouvernement direct sur les territoires des rois et des seigneurs locaux; — de même le plan adopté par ceux qui avaient élu Maximilien empereur pour fortifier leur monarchie nationale fut, en substance, celui que les papes suivirent en offrant la couronne du monde à Charlemagne et à Otton, Les pontifes déjà, comme alors les électeurs, voyant qu'ils ne pouvaient conférer avec le titre le pouvoir nécessité par la fonction, durent recourir à l'expédient d'appeler à
cet office des personnages auxquels leurs ressources particulières permettaient de le soutenir avec dignité. Les premiers empereurs franks et saxons furent choisis parce qu'ils étaient déjà les plus puissants potentats de l'Europe; Maximilien, parce qu'il était le plus fort des princes allemands. On peut pousser le parallèle plus loin encore. Précisément de même que sous Otton et ses successeurs l'empire romain avait été germanisé, de môme alors, sous la dynastie des Hapsbourgs, auxquels le sceptre n'échappera plus désormais qu'une seule fois, l'Empire teutonique tendit de plus en plus à se confondre avec une monarchie autrichienne.
Le fondateur de cette monarchie et de la puissance de la maison de Hapsbourg, ce fut Maximilien, bien plus que son aïeul Rodolphe '. Réunissant sous son autorité personnelle ces vastes domaines à travers l'Allemagne qui avaient été dispersés parmi les branches collatérales de sa famille, et pouvant prétendre par son mariage avec Marie de Bourgogne à la majeure partie des territoires de Charles le Téméraire, c'était le plus grand prince qui se fût jamais assis sur le trône teutonique depuis la mort de Frédéric II. Mais c'était comme archiduc d'Autriche, comte du Tyrol, duc de Styrie et de Carinthie, suzerain de terres en Souabe, en Alsace, en Suisse, qu'il
1. Les deux empereurs qui précèdent immédiatement, All)erl II (1438-l/i39) et Frédéric III, père de Maximilien (1439-1493), avaient été des Hapsbourgs. C'est néanmoins de Maximilien qu'il faut faire dater lasceudant pris par cette famille.
était grand , non comme empereur romain. Car de même qu'avec lui commence la monarchie autrichienne, avec lui finit le Saint Empire, quant à son caractère primitif. Cet étrange système de doctrines, à demi religieuses, à demi politiques, qui lui avait servi d'étai pendant tant de siècles, était dès lors vermoulu, et la théorie qui avait amené tant de changements en Allemagne et en Europe tomha bientôt si complètement dans l'oubli, que c'est à peine si nous pouvons aujourd'hui évoquer autre chose qu'une faible et vacillante image de ce qu'il dut être.
Ce n'est pas, en effet, seulement à l'histoire de l'Empire que l'avènement de Maximilien peut servir de jalon. Cette époque, — époque de mouvement et d'évolution dans toutes les directions de l'activité humaine, où l'imprimerie se vulgarisait, où les livres n'étaient plus la propriété exclusive du clergé, où les troupes disciplinées remplaçaient les milices féodales, où l'usage de la poudre à. canon changeait la face de la guerre, — cette époque fut marquée surtout par un événement sans analogue avant ou depuis dans les annales du monde, la découverte de l'Amérique. Le nuage qui, depuis l'origine des choses, enveloppait d'épaisses ténèbres les confins de la civilisation, se déchira tout à coup : le sentiment de crainte mystérieuse avec lequel les hommes , depuis Homère , avaient toujours regardé l'étendue de la terre ferme et la ceinture que lui faisait l'océan, se dissipa quand les astronomes et les géographes leur enseignèrent qu'elle n'était qu'un globe insignifiant, qui, bien loin
d'être le centre de l'univers, était lui-même entraîné dans l'orbite d'un des plus petits parmi ces innombrables soleils. Les notions qui avaient prévalu jusquelà sur la vie de l'homme et ses liens avec la nature et le surnaturel furent rudement ébranlées par le spectacle auquel on fut bientôt convié de tribus sauvages, à tous les degrés de culture et dans les conditions sociales les plus diverses, qui s'étaient développées en dehors de tout contact avec notre hémisphère. En iioS, la prise de Constantinople et la chute de l'empire d'Orient portèrent un coup mortel au prestige de la tradition et d'un nom immémorial : en 1492, on découvrit un monde où les aigles de Rome la conquérante n'avaient jamais déployé leur vol. Personne ne pouvait plus alors répéter les arguments du De Monarchia.
Un autre mouvement, extrêmement différent, mais qui devait avoir des suites encore plus profondes, commençait à se communiquer de l'Italie au delà des Alpes. Depuis l'établissement des Barbares dans les provinces romaines, aucune des transformations subies par l'Europe ne saurait être comparée à celle qui suivit cette diffusion de la science nouvelle, dans la seconde moitié du xv'' siècle. Emerveillés de la beauté des modèles de l'art et de la poésie antiques, ceux des Grecs particulièrement, les hommes en vinrent à considérer avec aversion et mépris tout ce qui avait été fait ou produit depuis l'époque de Trajan jusqu'à celle de Nicolas V. Le latin des écrivains qui vécurent après Tacite passa pour abâtardi, l'architec-
turc du moyen âge pour barbare ; la pbilosopbio scolastique ne fut plus qu'un jargon odieux et inintelligible; Aristote lui-même, tout Grec qu'il fut, Aristote, qui venait d'être pendant trois siècles plus qu'un prophète et qu'un apôtre, fut jeté bas de son trône, parce que son nom avait été associé aux fastidieuses querelles des Scotistes et des Thomistes. Cet esprit, que nous l'appelions analytique, sceptique, mondain, ou simplement séculier, car il fut plus ou moins tout cela, — cet esprit, l'exacte antithèse de la ferveur mystique du moyen âge, avait tout balayé et tout entraîné devant lui avec la violence d'un torrent débordé. La plupart ne songèrent plus qu'à satisfaire leurs goûts et leurs penchants, se souciant fort peu du culte, encore moins de la doctrine : les espérances et les idées qui avaient fait de leurs ancêtres des croisés ou des ascètes n'étaient plus désormais les leurs; leur imagination était hantée par des idées bien différentes de celles qui avaient inspiré Dante; ils ne se révoltaient pas contre l'Église, mais ils n'avaient plus d'enthousiasme pour elle, et ils en avaient pour tout ce qui leur donnait une sensation de fraîcheur, de g-râce et de lumière. Ils se détournaient de tout ce qui était vieux et solennel, ou de tout ce qui avait une apparence féodale ou monacale, avec trop d'indifférence pour y être hostiles. Et voilà comment en pleine Renaissance , comment , sous l'impression qu'un ancien ordre de choses disparaissait de la terre et qu'un ordre nouveau y faisait son apparition, comment, avec les autres crovances et les autres souve-
nirs du moyen âge, le fantôme de l'empire romain se fondit sous les rayons du soleil qui se levait sur la société moderne. Par-ci par-là, quelque juriste grommelait entre ses dents qu'aucune prescription ne pouvait atteindre sa suprématie universelle, ou bien un prêtre déclamait devant un auditoire distrait sur le devoir qui lui incombait de protéger le Saint-Siège; mais, pour l'Allemagne, il n'était plus qu'un artifice usé au moyen duquel elle maintenait encore l'union de ses membres discordants, et pour ses possesseurs qu'un engin propre à agrandir le pouvoir de la maison de Ha])sbourg.
Dès lors, par conséquent, nous devons regarder le Saint Empire romain comme exclusivement germanique; après quelques vaines tentatives pour faire revivre des droits tombés en désuétude, rien ne reste plus, en effet, qui en rappelle l'origine, sauf un litre sonore et la préséance parmi les Etats de l'Europe. Ce n'était pas que la Renaissance eût exercé aucune influence politique directe pour ou contre lui; on était alors trop passionné pour les statues, les médailles et les manuscrits pour se soucier du sort des papes ou des empereurs. Ce qu'elle lit surtout, ce fut de miner sourdement le système entier des doctrines sur lesquelles reposait l'Empire, le laissant ainsi (car il n'avait eu jusque-là d'autre appui que celui de l'opinion) sans appui d'aucune sorte.
Pendant le règne si rempli de Maximilien, plusieurs tentatives furent faites pour élaborer une nouvelle constitution ; mais elles appartiennent à l'histoire
de r Allemagne plutôt qu'à celle de l'Empire. Ici, sans doute , pourrait se clore l'histoire du Saint Empire, n'était que le titre, en se perpétuant, nous invite à pousser un peu plus avant, et que les causes des événements de ces derniers siècles peuvent être rapportées à une époque où le nom de romain n'était pas absolument une moquerie. Il suffira de remarquer que, tandis que le maintien de la paix et une meilleure administration de la justice étaient, jusqu'à un certain point, assurés par la Chambre impériale de la Paix publique, établie en 1495, des desseins bien plus importants encore échouèrent grâce à la fâcheuse constitution de la Diète et à l'insurmontable jalousie de l'Empereur et des Etats. Maximilien se refusait à laisser restreindre sa prérogative, faible mais indéfinie, par la nomination d'un conseil administratif \ et quand les États la lui eurent arrachée, il lit de son mieux pour le réduire à l'impuissance. Dans la Diète, qui consistait en trois collèges, les électeurs, les princes et les villes, la petite noblesse et la chevalerie de l'Empire n'étaient point représentées; aussi se vengeaient-elles de tous les décrets qui les touchaient en refusant de payer les taxes au vote desquelles elles n'avaient point participé. Les intérêts des princes et ceux des villes étaient souvent inconciliables , et toutes les forces de la couronne n'auraient pas suffi à rendre effective sa sympathie pour ces dernières. Se concilier les communes avait été la politique de