‹ Le Saint-Maurice [microforme]Chapitre 7 sur 9 · LA TUQUE · texte numérisé non relu

LA TUQUE

C'est la’ dernière journée de notre voyage en montant. Les hommes sont gais et plus alertes que les jours précédents; ils sentent que nous arrivons au port et que dans quelques heures ils seront au terme du voyage. Aussi, avec quel courage ils surmontent les obstacles! Ils remontent le Rapide Croche à travers les pointes hérissées des rochers, et parfois il semble que notre embarcation elle-même est obligée de se courber pour glisser entre les rocs qui nous barrent le passage.

En haut du Rapide Croche on se trouve en face de montagnes d’une hauteur vertigineuse. Le malheur, c’est que le feu a dépouillé presque toutes ces montagnes de leurs couronnes de verdure et que l’œil n’aperçoit aujourd’hui qu'un sommet jonché d'arbres secs et triste comme des ruines.

Un colon est établi depuis l’année dernière au pied de ces montagnes, un jeune colon avec sa femme. Les époux St. Laurent sont heureux et même lorsque nous avons passé, une sage-femme de la Rivière-au-Rat était chez le jeune colon dans la prévision d’un accroissement prochain de la population du St. Maurice.

M. A. P. Sweesey est logé plus bourgeoisement, à la Grande Pêche. Sa maison est même peinturlurée. On dirait un cottage qu’un banquier s’est fait construire à quelques lieues de Ia ville pour aller s’y reposer aux jours de grande chaleur. C’est sur la ferme de M. Stoddard que M. Sweesey est si bien logé.

Nous”perdons de vue la ferme qui se trouve sur la rive gauche

du St, Maurice et nous nous dirigeons vers les grandes prairies de Quinn, à côté du petit lac, et c’est là que nous prenons un dîner de

poisson pêché par nous-mêmes et arrosé par un Bordeaux généreux.

Un instant après nous étions en face de l'embouchure de la petite Bostonais; nous apercevions sa chûte qui dessinait comme une nappe blanchissante au milieu des tertres verts de la mon tagne ; on distinguait aussi les glissoires construites par le gouvernement pour descendre le bois à côté de la chûte.

Devant nous, dans le lointain, nons distinguons la Tuque. C’est une haute montagne à la crète ronde qu'on dirait placée exactement pour fermer le St. Maurice, car à chacun de ces côtés deux autres montagnes s'élèvent à peu près à la mème hauteur. Il a fallu de l'imagination aux premiers voyageurs pour baptiser ainsi la Tuque. Il doit y avoir là-dessous quelque autre histoire dont la tradition trop discrète, n’a point voulu nous rendre compte.

Plus nous approchons de la Tuque, moins nous nous soucions de ce qu'il y a à côté de nous. Aussi nous passons l’ile Longue et lie au Goëland, presque sans nous en apercevoir. C'est la Tuque que nous regardons, la baie que le St. Maurice forme en ce endroit, les bouillonnements de la chûte, la maison du gouvernement située sur le haut de la falaise et où demeure M. Blondint surveillant des travaux publics, père de notre estimable concitoyen, M. Pierre Blondin ; établissement de MM. Ritchie et Cull, au pied de la chûte où dix à douze hommes travaillent à la porte. Voilà ce qui attire notre attention. Nous sentons que nous nous retrouvons dans un poste de la vie civilisée.

M. Blondin était au rivage pour nous recevoir et nous amener chez lui, où nous avons eu pendant près de trois jours l'hospitalité la plus large et la plus gaie qu’on puisse désirer.

Nous étions arrivés vers 4 heures de l'après-midi. (C'était justement l'heure où du haut du cap, il était le plus agréable de contempler la Tuque et ses environs. Le soleil se dérobant derrière les hautes cimes de la forêt, projetait une vaste pénombre sur la vallée qui se déroulait devant nous. Mais ce que nous avons vu dans cet après midi n’a cependant rien de comparable à ce qu’il nous a été donné de voir durant la nuit. De bonne heure dans la soirée, avant même de voir le ciel s’obscurcir, le tonnerre fit entendre ses premiers roulements derrière la montagne, du côté du soleil couchant. Bientôt, ces roulements se rapprochèrent de nous insensiblement, le ciel se noircit et les éclairs sillonnent les nuages à mesure qu’ils apparaissent audessus de l'horizon.

Il est impossible de se faire une idée du spectacle qui nous a été donné alors. L’obscurité était complète, la pluie tombait par tor-

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ljetaient de minute en minute leur lumière éblouissante sur l’obs-

curité mate de la forêt et de la rivière. On eut dit des serpents de feu grillant le sommet des montagnes et se baignant dans les flots. Et nous, nous étions comme dans un nid d’aigles ; nous entendions le tonnerre éclater à côté de nous et nous voyions les éclairs glisser sous nos pieds pour déchirer la plaine.

Le lendemain, un spectacle plus triste nous attendait. En traversant la rivière, au pied de la chûte, nos hommes trouvèrent un

cadavre mutilé par les corbeaux et par le frottement sur les

rochers. Ce cadavre est celui d’un pauvre jeune homme du nom

M de Regnière, de St. Etienne, noyé le printemps dernier au service 0 de M. Baptist.

C'était à l'époque de la drive. Ils étaient quatre dans un canot. Un peu au-dessus des Grandes Pointes, dans le Rapide Blane, le canot fut entraîné par le courant. Regnière vit le danger sans pouvoir l’éviter. Ils étaient près du rivage. Regnière empoigna les branches, arrêta le canot dans son élan et dit à ses camarades de se sauver. L'un d'eux se sauva en effet; les deux autres n’eurent pas le temps. Attiré par le gouffre, le canot tourna

et s’engloutit dans l’abime avec ses trois victimes: Regnière,

Marchand et Rouillard. Les cadavres de Marchand et de Rouillard

| ont été retrouvés peu de temps après l'accident audessus de la Tuque et inhumés là.

I s'agissait de pourvoir également à l'inhumation de Regnière. Rien n’effraie tant notre instinct d'homme et de chrétien que Pidée de voir un cadavre resté à la voirie. On creusa un trou dans le sable et les restes mortels du brave jeune homme, qui s'était dévoué dans l’espoir de sauver ses camarades, y furent déposés. Une petite croix de bois indique l’endroit.

Du moment que la glace prend, l'automne, les bourgeoïs font exhumer ces cadavres et les font descendre au cimetière de la paroisse natale.

Cette vie de drivers est extrèmement périlleuse et il est encore étonnant qu'il ne s’en noie pas plus souvent, quand on songe surtout à la bravoure imprudente de presque tous ces hommes.

La chûte de la Tuque n’a point l'ampleur, ni l'éclat de la grande cataracte de Shawenigan. Néanmoins elle est belle; elle a une quarantaine de pieds de haut et la masse d’eau, avant de se jeter

k dans le gouffre bouillonnant, se précipite en vagues moutonnantes,

entre deux rochers escarpés, la longueur de trois ou quatre

} arpents. Le St. Maurice devient tout étroit, à la tête de LS chûte,

de telle sorte que l’on dirait d’un canal construit dans le roc vif. C’est peut-être de l'aspect même de ce canal que la place a pris le nom de la Tuque, plutôt que de la forme très indécise de la mon-# tagne.

On rapporte que quatre chevaux ont passé dans cette chûte et que tous quatre ont survécu à ce saut périlleux. Il ne faudrait pas B recommencer l'expérience tous les jours, sans doute.

C'est bien ici qu’est la tête de la navigation à vapeur sur le St, Maurice. Plus haut il sera difficile d'y mettre jamais des bateaux. k Mais des Piles à la Tuque —70 milles — le St. Maurice est fait | exprès pour les bateaux à vapeur. Il y a tout le temps un chenal | parfaitement suffisant, même dans les eaux basses de l'été.

Un grand avenir est réservé à la Tuque. Il y aura là une ville # avant longtemps. Qu'on ne s'en moque point. Qui aurait dit, il y M a trente ans, que St. Christophe, Stanfold, Somerset seraient ce M qu'ils sont aujourd’hui! Dans un avenir prochain tout le com- M merce du haut du St. Maurice se concentrera à la Tuque. ;

Il est impossible de voir de plus beaux terrains pour l’agricul- À ture que la vallée qui s’étend depuis la tête de la Tuque jusqu’à ? l'emboucure de la Croche en passant devant la Bostonais. C’est une # vaste plaine, unie comme les terres de la Banlieue de Trois- À Kivières. MM. Armstrong et Elliott ont là, à l'embouchure de la A Croche, une ferme extrêmement riche. Les terres de la vallée de À la rivière Croche ont une réputation bien établie aujourd’hui # parmi les gens qui s'occupent des affaires du St. Maurice. Ily a #

quelques années, un homme de Trois-Rivières, plus habitué à la 4

vie d'aventure qu’à celle de cultivateur, arrivait de Californie, W sans rapporter la moindre parcelle des mines d’or de cette riche h contrée. La fantaisie lui prit de se faire colon. Il emprunta de M l'argent, acheta les choses indispensables et s’en alla s'établir au fond de la Croche, à près de 150 milles d'ici. Aujourd’hui cet homme possède une ferme d’une très grande valeur, il a tous les instruments d'agriculture perfectionnés et il ne doit rien. Ce brave colon est M. Adolphe Larue. En face de la ferme de M. Larue, M. Blondin en possède une autre aussi très-florissante.

C'est un projet rêvé depuis longtemps de relier le St. Maurice au lac St. Jeau par la vallée de la Croche. Il est certain qu'il s’établira prochainement des communications faciles entre le territoire du Saguenay et Le nôtre. De tout temps les sauvages ont fait ce trajet très fréquemment. La distance n’est pas considérable.

Autrefois on se servait du St. Maurice pour aller au Saguenay et même pour aller à la Baie d'Hudson. On voit en plusieurs endroits de l’histoire du Canada, sous la domination française, des

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LE SAINT-MAURICE. 19 corps expéditionnaires partir de Trois-Rivières et aller par # St. Maurice attaquer les Anglais au milieu des glaces de la Baie d'Hudson. M

A l'heure qu'il est, on se contente de remonter le St. Maurice jusqu'à Weymontachaigne et Kikendache,

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