‹ Le saint office considéré au point de vue de la piétéChapitre 35 sur 227 · SALM. CXXXIX, II · texte numérisé non relu

SALM. CXXXIX, II

lant et si doux? Peut-on bien, pour un gain si futile, tari en soi l'une des principales sources de la grâce, et rendr non seulement stériles, mais ennuyeuses et pénibles, le heures les plus précieuses de la vie * ?

On veut gagner du temps... Serait-ce donc le perdre

pour un prêtre, que de l'employer à louer Dieu, ou à prie

pour l'Eglise ? Supposons qu'on ne puisse suffire à sf

occupations, qu'il y ait nécessité de ménager quelques in

tants : est-ce sur les moments consacrés à la prière qu

convient d'épargner? Telle n'a pas été la pratique des saint

Saint Liguori avait fait vœu de ne pas perdre un seul c

ses moments : on ne voit pas néanmoins qu'il ait jama

donné l'exemple de la précipitation dans la prière; au co

traire, personne ne recommande plus instamment de s

appliquer avec calme , attention et respect. Saint France

Xavier avait devant lui tout un monde à convertir; il

suffisait pas à instruire et à baptiser tous ses néophyte

cependant, au lieu d'abréger son Office, selon la facu

qu'on lui en avait donnée, il y ajoutait de nouvelles prier

pour obtenir la grâce de le bien réciter. Si c'est au préj

dice de Dieu qu'on veut ménager le temps, si l'on est d

cidé à réduire les prières qu'on lui adresse, pourquoi

pas abréger plutôt celles qu'on dit librement et qu'on pe

omettre sans péché? Il faut tâcher d'être constant da

ses exercices de piété, sans aucun doute; il ne faut

omettre ni abréger sans nécessité l'oraison , la lecture s]

rituelle, le chapelet : mais enfin, la raison ne dit-elle j

que ce qui est obligatoire doit passer avant tout le resl

Et, comme l'enseigne saint Bonaventure ^, ne serait-ce ]

une illusion, de prétendre compenser par des prières fac

^ Beati, inquit, qui scrutantur testimonia ejiis ! Scrutinio quid opus < Non solùm ut eruantur mj^stica , sed ut sugantur moralia. Ideôque qui perambulatis hortos Scripturarum, nolite negligere et otiosè tran lare; sed scrutantes singula, sicut apes séduise, mel de floribus, spiri de sermonibus colligite. Guerric, abb. in Cantic. vnr, 13.

^ Vie, par le P. Bouhours, 1. VI.

^ Specul. disci^ml. — S. Liguori dit de même, après un religieus grande vertu, qu'il vaudrait mieux abréger l'oraison que précipiter l'Oi — Spiritus sanctus non recipifc quidquid aliud quam quod debes o leris, neglecto eo quod debes. lieg. Carthus. 6.

talives les défaiils volontaires de celles que l'Eglise nous impose comme un devoir rigoureux?

D'ailleurs, qu'est-ce qui presse tant? quel usage espèret-on faire de ces moments dont on est si avide? Considérez la vie de ces hommes si impatients : vous verrez que le (manque de loisir n'est pour eux qu'un prétexte % et que is'ils mettent tant d'ardeur à gagner quelques instants, c'est moins souvent pour en faire un emploi utile que pour les dissiper et les perdre 2. Ils se hâtent, afin de jouir en toute liberté d'un loisir dont ils ne savent que faire; afin de se livrer sans réserve à la paresse ou à la futilité ; afin de commencer plus tôt un délassement, une conversation, une lecture curieuse, dont ils ne tarderont pas à se fatiguer; et ainsi ils sacrifient à une vaine satisfaction, à un plaisir souvent imaginaire, un temps qui, laissé à sa légitime destination, eût été pour leur âme une source des joies les plus douces et des plus précieux mérites.

M^'' Dévie, évêque de Belley, parlant de la beauté des psaumes, rapporte, d'après Barruel, de quelle manière Laharpe fut conduit à les étudier, après avoir partagé si longtemps à leur égard le mépris de son maître Voltaire. Devenu suspect à la Révolution, malgré les gages qu'il lui avait donnés, jeté en prison comme tant d'autres, il avait pour compagnon de captivité un prêtre habitué à réciter son Office à demi -voix, sans s'inquiéter du désagrément qu il causait à ses voisins. Un jour, fatigué de ce murmure continuel qui lui ôtait, sans lui rien apprendre, la liberté de réfléchir à son gré, le littérateur prend, pour s'en délivrer, le seul parti qui se présente à sa pensée. Il demande à son compagnon s'il ne voudrait pas lire un peu plus lentement, et d'une voix distincte, de manière à être entendu

^ Producitur somnus, producitur mensa, producuntur confabïilationes , lusus, nugae nugarum : solius supremae Majestatis cultus summâ quâ potest celeritate deproperatur. Kugler. de Spirit. ecclesiastic.

2 Sainte Brigitte rapporte, dans s;es Révélations, que Notre-Seigneur se plaignit un jour à elle de ce qu'une multitude de prêtres perdaient leur temps à se divertir avec leurs amis , tandis qu'ils se hâtaient tellement I à rOfflce , que leur prière était pour lui une offense plutôt qu'un hommage.

et compris. L'ecclésiastique y consent volontiers. Laharpe écoute, avec indifférence d'abord, puis avec curiosité; bientôt il se sent touché; il est ravi d'admiration. Les beautés incomparables qu'il découvre excitent ses transports. Il veut étudier les psaumes; il les médite. Enfin il fait plus : il se laisse gagner par les sentiments religieux dont l'expression le charme; et la grâce achevant ce que la nature a commencé, il se réconcilie avec Dieu par une conversion sincère et solide. Telle est l'origine de la traduction du Psautier qu'il publia plus tard, et des convictions profondes dont il s'est plu à consigner dans ce livre le généreux témoignage ^

Ce n'est donc pas aggraver la charge du Bréviaire , de demander qu'on s'en acquitte posément. Au contraire : jamais l'Office ne paraît plus court, jamais il n'a plus de douceurs, que lorsqu'on le récite avec une dévotion respectueuse et calme : devotione tranquillâ. Et nous ne connaissons pas de moyen plus sûr de le trouver long et ennuyeux que de se précipiter pour en finir. Spes quœ differtur, affligit animam, dit le Proverbe-. Rien de plus pénible qu'un désir impatient qu'on entretient et qu'on combat à la fois.

Il ne s'agit pas, au reste, de prolonger l'Office déme-' sûrement, ni de méditer sur chaque verset, ni d'observer scrupuleusement toutes les pauses marquées pour la célébration publique ; mais il est essentiel d'éviter tout ce qui sentirait l'empressement , tout ce qui produirait la confusion et ôterait à l'Esprit de Dieu la liberté d'agir sur notre âme. Par conséquent, il faut renoncer dès le début à cette impatience, à cette ardeur inquiétante, à tout désir d'une autre occupation, quelle qu'elle soit^ Si durant la récitation on se sent emporté , soit subitement par quelque idée imprévue, soit peu à peu par l'activité naturelle, il faut réprimer ce mouvement, reprendre sa

^ Dévie, Mémorial du clergé.

2 Prov. XIIT, 12.

3 Operam detis ut quieti sitis. I THESg. iv, 11. Nonne duodecim sunt horae diei ? Joan. xi , 9.

première disposition, et se dire à soi-même: « Qu'est-ce qui me presse* ? Si je n'ai pas en vue la volonté de Dieu, je m'égare et je dois rentrer dans la vraie voie. Si c'est elle que je cherche, ne l'accomplis-je pas en ce moment? Dieu me demande-t-il à la fois deux choses inconciliables , et puis-je mieux faire que de m'appUquer tout entier à ce que je fais 2? » Dans le cas où les préoccupations deviendraient trop vives et l'ardeur intempérante, il serait bon de faire une pause, et de dire à la nature, à l'exemple Je M. Boudon : « Pour te punir et te mortifier, j'irai plus lentement; je mettrai aujourd'hui à mon Office un peu plus de temps qu'à l'ordinaire^. »

Une autre pratique pour écarter le péril de la précipitation, c'est de ne réciter par cœur aucune partie de l'Office, et de lire toujours verset par verset les prières mêmes qu'on sait le mieux. Saint Charles, saint Philippe Je Néri, saint Vincent de Paul s'en étaient fait une loi. Par" ce moyen, les paroles, frappant la vue et l'ouïe tout 1 la fois, sont moins exposées à passer inaperçues, et le 3oin qu'on prend de chercher du regard les mots qu'on prononce est un obstacle de plus à l'entraînement de la routine. Cependant pour plusieurs personnes cet avantage ne serait pas sans compensation. Le père Giry, par 3xemple, croyait réciter avec plus de recueillement ce ]u'il tirait de sa mémoire, parce qu'il reportait sur les pensées toute l'attention que la lecture des mots lui eût Jemandée. Aussi avait-il appris par cœur son Bréviaire tout entier, pendant son noviciat*.

^ Sis dominus actionum tuarum et rector, non servus aut emptitius. :mit. III, 38. — Quicumque Spiritu Dei aguntur, hi sunt fllii Dei. Rom. vni, 13.

2 Age quod agis. Imit., lib. III, c. xlvii, n» 2. — Caveat Martha ne tur- )etiir cii'ca plurima , memor sororis meliorem esse partem. S. Basil, in Heg. XX.

^ Vie de M. Boudon, archidiacre d'Évreux.

^ Vie du P. Giry, Minime, c. iv. — S. Jérôme dit de S. Hilarion : Bcripturas sacras memoriter tenens post orationes et psalmos quasi Deo )r9esente recitabat. Vita. — Même remarque sur S. Pierre d'Alcantara. — Dans les premiers temps de la vie monastique, les religieux étaient tenus l'apprendre par cœur tout le Psautier : Discatur Psalterium ad verbum. 5. HiERON. Epist. cxxv, 11. — Omnis qui sibi nomen monachi vult vindi-

Un dernier avis, sujet à moins d'exceptions, c'est de ne jamais commencer la récitation d'une Heure, qu'on n'ait à sa disposition un temps bien suffisant pour l'achever; comme aussi de ne pas réciter de suite une partie trop considérable de l'Office. D'un côté, la crainte de ne pas finir à temps , de l'autre , la fatigue d'une application trop prolongée, amèneraient presque infailliblement l'inquiétude et la précipitation. Nous aurons occasion de revenir sur cet avis.

care, totos Psalmos memoriter teneat. S. Ferreol. Reg. xi, sœc. vi. S. Césaire fait la même prescription, et 8*^ Césarine l'étend aux religieuses. — « Les Chartreux, dit Mabillon, ont conservé cet usage jusqu'à ces derniers temps.» Traité des études monast., p. II, ch.ii, § 1. — Plusieurs anciens conciles en firent pareillement une règle pour les ecclésiastiques ; et nousi voyons en divers endroits des .œuvres de S. Grégoire le Grand qu'il n'aurait pas admis au sacerdoce un clerc en défaut à cet égard. Voir Tho- MASSiN, Ancienne et nouvelle Discipline^ 1. 1, 1. II, c. lxxxii; no» 1, 11.

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