‹ Le saint office considéré au point de vue de la piétéChapitre 37 sur 227 · CHAPITRE P · texte numérisé non relu

CHAPITRE P

Qu'il importe d'avoir l'iiilelligence du saint Office.

On sait que pour s'acquitter envers l'Église et faire une œuvre méritoire en récitant le saint Office, il n'est pas nécessaire d'en pouvoir expliquer le texte, ni d'avoir présent à l'esprit le sens des paroles qu'on prononce : la pensée de Dieu et le désir sincère de l'honorer sont les seules conditions essentielles ^ Néanmoins il est certain qu'en

^ Quand je n'entends pas les prières que je récite, disait un solitaire à S. Antoine, sont-elles pour cela sans effet? — Non, mon enfant, répondait le Saint : Dieu les entend, et il vient à vous; le démon les entend, et il s'enfuit... Dans les moments où l'âme prie le mieux, elle n'a guère conscience de ce qu'elle dit ; témoin S. Pierre au Thabor : Non enim sciehat quid diceret, Marc, ix, 5. Cassian. Coll. ix, 31. — Les moindres hom- , mages des âmes humbles sont plus agréables à Notre - Seigneur que les spéculations des plus grands esprits. Audis quid isti dicunt ? disent les pharisiens mécontents. Utique, répond le Sauveur; nunquam legistis : Quia ex ore infantium et lactentium perfecisti laudem? Matth. xxi, 16. Cette parole explique l'estime que fait l'Église des prières récitées par les personnes les moins instruites , et répond suffisamment aux censures d'indiscrets critiques : Noverint non esse vocem ad aures Dei nisi animi

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général on récite avec peu de dévotion ce qu'on n'entend pas ou qu'on n'entend qu'à demi^ Aussi est-ce un besoin, pour un ecclésiastique qui estime, autant qu'il doit, la prière publique, et qui tient à s'en acquitter dignement, d'étudier ce saint Office, dans ses détails comme dans son ensemble, et de ne rien négliger pour en saisir le sens et en pénétrer les mystères.

Quel est, en effet, le dessein de l'Église en mettant le Bréviaire 2 entre les mains de ses ministres et en leur en prescrivant la récitation? Ce ne peut être de leur imposer une pratique tout extérieure, d'exercer leurs lèvres par la répétition quotidienne d'tm certain nombre de formules. Ce n'est pas non plus simplement de les dérober aux études ou aux occupations profanes et de les mettre dans la nécessité de penser à Dieu durant certains moments, tout en les abandonnant sur ce sujet à leur attrait et à leurs inspirations personnelles. Evidemment l'Eglise a d'autres vues, des vues plus élevées et plus saintes. Elle veut agir sur l'âme de ses ministres, exciter leur piété, diriger leur dévotion , leur faire bonorer chaque jour en esprit et en vérité un des objets de sa religion. Dieu, le Sauveur, un mystère ou un saint, par des hommages unanimes et par

affectum. Ita enim non irridebunt si aliquos forte animadverterint vel cum bariarismis et solœciSTïiis Deum invocare, vel eadem verha quœ pronuntiant non intelUgere, perturbatèque distinguere. Ista corrigenda : sed tamen piè toleranda sunt ah Ms qui dedicerint ut sono in foro sic voto in Ecclesiâ benedici. S. Aug., de Catech. rud. c. ix. — Cfr d'AÉGENTRB : CollectiOj judicioriim. t. II, p. 75, an. 1526; Prop. F, Prœf. in Matth. d'Erasme. Censure et observations remarquables.

^ Nemo sapienter facit quod non intelligit. Gloss., Super Psallite sapienter.

2 Le mot Bréviaire se trouve dans le Micrologue : Micrologus de ecclesiasticis obserrationibus, du xi^ siècle. C'est de cette époque que date l'œuvre elle-même : Breviarium, id est orariutn breviatum ex copiosiori formatum; seu compevdium sacrce Scripturce et SS. Patruin ad ora7idu7)i Deum. Cf. Fleury. Hist. ecclés. LXIV. Jusque-là, le Psautier, l'Hymnaire, ie Responsorial, l'Antiphonaire étaient autant de livres distincts auxquels il fallait recourir à chaque ofiBce. On lisait l'Écriture dans la Bible, les leçons des Pères dans leurs Œuvres ou dans les Homiliaires, et les actes des Saints dans les Passionaux. On eut alors l'idée de réunir en un seul volume tous ces extraits , en faveur de ceux qui ne pouvaient assister au cbœur, et on les disposa dans l'ordre où nous les voyons, pour les divers offices.

une religion commune ^ Voilà ce qu'elle se propose. Son intention est donc que leurs cœurs et leurs esprits s'unissent dans les mêmes affections et les mêmes pensées, comme leurs lèvres dans les mêmes expressions : Ut omnes unanimes uno ore honorificent Deum-, Dans ses vues, le concert extérieur n'est qu'un moyen : il perdrait son caractère et une grande partie de son importance , s'il n'avait pour complément l'accord des esprits et l'union des cœurs.

Mais comment arriverait -elle à son but, comment le résultat qu'elle a en vue pourrait-il être atteint, si ceux qui récitent son Office n'entendaient pas son langage ? Si nesciero virtutem vocis , ero ei cui loquor barbarus y et qui loquitur mihi barbarus^. Ils s'entretiendraient toujours, je le veux, de pieuses pensées , d'aspirations saintes: mais ces sentiments et ces pensées, étant tout spontanés et manquant d'une direction commune , seraient aussi divers que les caractères et les dispositions. L'objet même de leur occupation n'étant plus déterminé, se multiplierait à l'infmi. Dès lors, quelles que fussent les apparences, il n'y aurait plus d'unité possible dans ce qui fait le fond de la prière, ou plutôt dans la prière elle-même, puisqu'elle est de sa nature toute spirituelle et tout intérieure^.

Ainsi , à proportion que le saint Office est moins compris par ceux qui le récitent , à proportion s'affaiblit et se dissipe ce concert de louanges , d'actions de grâces , de supplications par lequel les ministres de l'Eglise doivent accompagner ici-bas les cantiques des anges, et reproduire, comme autant d'échos fidèles, les accents divins du Verbe fait chair. Au lieu d'être commune, unanime y comme le dit l'Apôtre, cette prière redevient individuelle,

^ « Cette Ecriture est trop divinfe pour n'avoir d'autre usage que d'exercer les poumons et de plaire aux oreilles. » Montaigne, cité par saint François de Sales, Controv. xxvi.

2 RoM. XV, 6. Deus det vobis idipsum sapere, ut unanimes nno ore honorificetis Deum.

3 I Cor. XIV, 11.

^ Oratio, cordls et non labiorum. S. Bern. de Intern. dom. xviii.

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