CHAPITRE V
Des Hymnes.
S'il est utile de lire à Tavance les leçons du Bréviaire, 1 est presque nécessaire d'en étudier les Hymnes. La )lupart étonnent et déconcertent les meilleurs humanistes )ar l'étrangeté du style, aussi éloigné de Taisance de la )rose que de la pompe et de l'éclat de la poésie classique. )es expressions singulières, des tours inusités, des com- )firaisons inattendues leur donnent une physionomie à part, brte et austère à la fois. C'est le caractère du sujet et celui le l'auteur. Saint Ambroise, qui en a composé une bonne )artie, celle qui a servi de modèle pour toutes les autres \
^ Ambrosius Doctor, signls insignis et hymnis. — Cf. S. Ambr. Orat. iu LUxent. De non tradendis Basilicis; Epi st. xx, ad Marcell. soror, et . AuG. Gonf. IX, VII, XII, et De heatâ Vitâ, in fine. Ex Ambrosil nomine ymni ambrosiani vocati snnt. S. Isid. De Off. ceci. I, vi. — Si l'on veut voir les Hymnes de saint Ambroise telles qu'il les a composées, on fera ien de consulter l'édition nouvelle qu'en a donnée en 1862, à Milan, I. Luigi Biraghi , avec l'Iniroduction qu'il y a jointe. L'éditeur re><titue u saint les Hymnes qu'on lui a enlevées, écarte les vers apocryphes, établit ceux qui ont été interpolés et les éclaircit par un grand nombre e notes philologiques , archéologiques , etc. Il ressort de ses explications ue saint Ambroise connaissait fort bien les classiques grecs et latins ; que il ne s'est pas a[)pliqué à les imiter, c'est qu'il n'a pas cru devoir le faire, t qu'il est l'auteur de ce nouveau genre de poèmes composés d'iamiques quaternaires qui a été adopté par l'Église et consacré par l'usage. - Baunard, Vie de S. Ambroise, V, n ; 1871.
avait pour principe qu'on doit moins considérer les terme que les pensées ^ Néanmoins un peu d'étude suffit pou en donner l'intelligence et en aplanir les difficultés. G qu'elles ont de plus obscur, ce qui peut sembler bizarre s'explique d'ordinaire par un passage analogue des livre saints; car l'Ecriture est l'âme de ces compositions. Ces elle qiui les a inspirées : c'est elle aussi qui en fait en tendre le sens. Quand on la connaît bien, qu'on est fami liarîsé avec son style, avec ses idées, avec ses images on^ ne tarde pas à s'accommoder de ces Hymnes et même à ^'y affectionner très sincèrement.
y Du reste, cette partie de l'Office a été l'objet d'excellent C'ommentaires. On fera bien d'y recourir pour les endroit qui pourraient embarrasser *. Il sera bon aussi d'apprendn quelle est l'origine de chacune et à quelle époque elle re monte. Bien qu'il suffise , pour estimer une prière , de h voir adoptée par l'Eglise , on aime à connaître par que auteur elle a été composée, et depuis combien de tenapî elle est consacrée au culte divin. On s'y affectionne plm vivement, ce semble, lorsqu'on sait qu'elle est sortie du cœur d'un Saint et qu'elle a servi depuis des siècles à unii tous les ministres de Jésus-Christ dans une même pensée et un même amour '.
1 In Luc. ii , 42.
^ Clichtovei Judoci Elucidatorium ecclesîasiicum , ad Officium divinum pertinentia planius exponens. In -fol. souvent réimprimé. Kien cl( plus net et de plus complet au point de vue de la grammaire et de la versification ; mais les réflexions pieuses y sont rares , bien que l'auteur indique les passages de l'Écriture auxquels il est fait allusion. Sous c( rapport, on peut préférer d'autres commentaires : v. g. In Hymnos ecclesiasticos fermé omnes... Timothei Gratiensis Irevis elucidatio; 1582 ; — Explanat'io illustriss. Joan. Paul, Palanterii in Hymnos eccUsiasticos , 1606 , etc.
3 L'Église révère jusqu'aux cendres des Saints. Elle recueille toutes leurs paroles , et se croit plus parée de leur style négligé que de la pompe des poètes. De la Toue, Mémoires. Du Brév, — Voir à la fin les Notée V et VI,
i Un autre avis, qui a son importance, c'est de ne pas
en laisser imposer par ie dédain qu'affectent à l'égard de
j3s l^ymnes certains esprits, dont elles choquent, pré-
mdent-ils, la délicatesse et le bon goût. Quelle que soit
autorité de ces critiques en pareille matière, il en est une
tre qui la domine de beaucoup : c'est celle de l'Eglise.
O.a ne peut douter que l'Eglise ne connaisse les Hymnes
son Office. Elle connaît aussi celles qu'on leur oppose :
le a poussé la condescendance jusqu'à en faire l'essai.
ue lui manque-t-il pour les bien apprécier et quel intérêt
.irait-elle à se faire illusion sur le mérite des unes ou
3s autres? Quand elle ne pourrait compter sur l'esprit de
ieu dans un choix qui intéresse le culte divin, n'a-t-elle
is dans son sein assez d'hommes intelligents et sages
)ur éclairer son jugement ^ ?
Ce que les littérateurs recherchent avant tout, c*est la )rrection et l'élégance. La poésie est pour eux un moyen ^ flatter l'oreille , de charmer l'imagination , de procurer l'esprit de nobles et douces jouissances. Loin d'en neiger la forme, ils ne croient jamais prendre trop de soin )ur la rendre agréable au lecteur. Delà l'estime qu'ils font îs œuvres classiques, seuls types de perfection à leur avis.
* En Italie , comme en France , on a publié , à diverses époques , des iîces de poésie sacrée très correctes et très élégantes, destinées, dans pensée des auteurs, à remplacer les Hymnes anciennes. On connaît particulier celles que L. Ferrer! , évêquede la Guarda, publia en 1525, is ce titre : Zaccarice Ferreri Hymni novi ecclesiastici in lucem proditi. -80. Dans ga dédicace à Clément VII, l'auteur dit que Léon X, après avoir donné l'idée de ce travail, en a surveillé l^xécution et approuvé ites les parties. Clément VII lui-même permit d'en faire usage à i'Of- 5. Néanmoins elles furent bientôt abandonnées. Quel que fût leur mée au point de vue littéraire, il ne put compenser le parfum d'antité et de piété qu'on était habitué à respirer dans cette partie de l'Ofî; et l'on dut se dire, comme saint Augustin comparant les livres ofanes aux divines Écritures : Non Jcabent illœ pagince vultum pietatis , rymas confessionis , spirltum contribulatum , cor contritum et hun^U tum. Conf»Vir, XXI. ^oiîWimwUiae&oaii^
Telle n*est pas précisément la pensée de l'Église. Ce qu'el veut dans son Ofiice, c'e.4 surtout des prières, des sent mentsde religion et de piété, un moyen de s'élever à Diei de le glorifier, de l'invoquer, d'attirer ses grâces. Peu li importe de caresser l'oreille et de contenter le goût : Qu paleis ad tritimm? dicit DominusK La recherche des motf la p)mpe des expressions, l'éclat des images, l'élégam des tournures lui semblent même peu séantes en pare sujet. Il lui faut des supplications, des témoignages d'hu milité, des paroles qui aient l'accent de la foi, qui excite; la componction, qui animent la ferveur; des pensées qi détachent du monde et des jouissances mondaines, ne par orgueil, mais par amour et par générosité: enfin, u langage qui ait le caractère des mystères qu'elle célèbn des Saints qu'elle honore et des vertus qu'elle veut ins pirer. Negliyere verba dehemus, dit -elle comme saii Ambroise, pensare mysteria ^.
C'est ce qu'on trouve dans son Hymnaire, dans ce n cueil de chants sacrés que son esprit a fait éclore dar le cours des siècles et dont elle a parsemé le saint Offic* Si l'on considère ces hymnes isolément, elles n'ont pe toutes assurément un égal mérite. On ne peut pas dire qi toutes joignent la beauté de l'expression au mérite de pensée; cependant un grand nombre sont remarquable sous tous les rapports, et, à les prendre dans leur totalité elles forment un monument liturgique de la plus granc valeur, qui s'harmonise parfaitement avec les autres pa^ ties de l'Ofiice, et qui reflète comme elles, d'une manièi
^ Jer. XXIII, 28.
2 In Luc. II , 42. — Cette maxime est celle de tous les Pères , et elle présidé à la rédaction de tout l'Office. — « Hymnum composui, écriva saint Bernard au sujet d'une hymne qu'on lui demandait pour saint Victo metri negligens ut sensui non deessem. Sensus verborum non débet cède: versui, sed versus sensui ut seusum littera non evacuet sed fœcundet. Epist. 312. — Metri negligens... Eq effet, sauf les deux dernières syllab' de chaque vers, nos hymnographes ne s'astreignirent guère à la quantité de sorte que leurs Hymnes eurent à subir des corrections plus ou moii pénibles lorsqu'on crut devoir réformer, sous Urbain VIII, tout ce q dérogeait aux règles de la prosodie classique. On dit, à cette occasior que la prosodie n'avait gagné qu'aux dépens de la piété et de l'harmonie Accessit latinitas, recessit pietas. Voir au bout du volume la Note V. Fi'i
[lirable , les principaux caractères de l'Eglise , sa catho- ;é, son antiquité, son esprit de religion, de charité et prière.
l est impossible, en lisant l'Oflîce, de ne pas reconnaître ls le Bréviaire l'œuvre de l'Église catholique. Toutes les ions et tous les siècles y sont représentés, non seuleat par la multitude des Saints dont on y fait mémoire, i seulement par la variété des auteurs inspirés dont écrits s'y succèdent, de semaine en semaine, depuis [se jusqu'à saint Jean, mais encore par un grand nbre d'écrivains ecclésiastiques qui y apparaissent tour )ur dans le cours de l'année. Rien ne contribue davanb à donner à ce livre son caractère grandiose et monental. Telle est aussi la première qualité qu'on est îé de reconnaître dans l'Hymnaire. Qu'il y ait disparité >tyle entre les éléments dont il se compose , que chaque duction porte l'empreinte de l'époque et du pays d'où
est sortie, que la latinité du moyen âge s'y montre
différente de celle du siècle d'Auguste, quel inconvéit y trouve-t-on? N'avons-nous pas lieu, au contraire,
nous en féliciter, d'en estimer davantage notre saint ^2e? Trouverait-on raisonnables les nouveaux venus ^nérique, qui s'étonnent de voir sur notre continent 'S édifices religieux de date et de style si divers, qui se ^i juent de l'air de vétusté attaché à nos cathédrales et '<1 proposeraient volontiers d'abattre ce qui reste de nos ^'luraents, de nos chapelles gothiques, de nos pèlerièi'îs, afin de les remplacer par des constructions neuves,
tantes, commodes et à peu près uniformes, comme ijç !S du nouveau monde?
iva , parmi nos hymnes, il s'en rencontre un certain ^J bre qui paraissent négligées au point de vue du style [et, e la prosodie , on doit remarquer que ce sont les 1^^ anciennes, celles qui ont servi de modèles aux autres ^"i }[ s'harmonisent le mieux avec l'Ecriture et les Pères, cihymnes ont été composées du iv® au XF siècle. Dès origine, elles ont été chantées dans quelques églises, epuis qu'elles sont insérées au Bréviaire, les ministres
sacrés n'ont cessé de les réciter d'un bout du mond l'autre. Or, un tel avantage n'est-il pas de nature à compenser bien d'autres, même à faire pardonner des défauts, s'il y a lieu? L'antiquité n'est-elle plus pa nous un titre au respect, une marque de noblesse"^' pouvons-nous être humiliés de louer Dieu dans un 1 gage que la plupart des hérésies n'ont pas connu ? N'es pas pour ce motif que saint Pie V, imposant à toute TEg le Bréviaire réformé suivant le vœu du Concile de Trer crut devoir exempter de tout changement les ordres r gieux et les diocèses qui pourraient alléguer en fav de leurs rites une possession de plus de deux cents a
De cette antiquité résulte en faveur de ces hymnes autre avantage : elles ont perdu dans l'estimation ce mune tout caractère personnel ; elles sont passées entit ment dans le domaine de l'Église à qui elles doi\ leur célébrité. Il en est bien, à la vérité, dont on l'origine, mais cette connaissance n'est pas unedistrad pour l'esprit; parce qu'elle ne rappelle que des souvei de sainteté et d'édification, parce qu'on a l'assurance les auteurs qui les ont composées chantaient les louan de Dieu dans la simplicité de leur cœur, et que leur v( comme leur doctrine les rendait dignes du rôle qu'ils remplie Qui ne voit qu'il en serait autrement si savait que ces pièces de poésie sont l'ouvrage d'un latin moderne dont le cœur n'était pas tout à Dieu , et qui lo les saints sans s'astreindre à les imiter?
Ces considérations n'ont pour objet que l'extérieur l'œuvre; mais à ces qualités, les hymnes de l'Office joignent d'autres plus intimes : elles sont chrétiennes d l'expression comme dans la pensée; elles élèvent l'ai elles prient et font prier.
^ Sane altitude negotii non amicum desiderat sed eruditum, sec gnum cujus auctoritas potior, vita sanctior, stilus maturior et opus f tret et consonet sanctitati. S. Bern. Epist. cccxcvin, 1.
Ce n'est pas aux compositions profanes , aux poésies de ndare et d'Horace, etc., qu'il convient de composer nos fmnes sacrées. Il doit y avoir entre les unes et les autres le trop grande différence ^ S'il est un type qu'elles ont i prendre pour modèle, c'est dans les psaumes, dans les ières inspirées qu'il se trouve. Or, n'est-ce pas avec s psaumes précisément qu'elles ont le plus de conformité? est-ce pas à cette source qu'elles puisent leurs sentilents, leurs idées et leurs images? N'est-ce pas de là ii'elles tirent leurs aspirations, leurs louanges, leur andeur sans enflure, souvent leurs expressions et leurs irnures les plus inusitées ?
^es rapports qui existent entre les hymnes du Bréviaire les chants bibliques, les psaumes en particulier, sont si
ppants et si nombreux , que ceux à qui notre poésie li- ^'gique déplaît ne sauraient goûter nos saints livres, et [aucun de ceux qui aiment la sainte Écriture et savent ] apprécier les solides beautés ne songe à reprocher à
glise le langage dans lequel elle offre à Dieu ses louanges , jes bénédictions ^
Fussent - elles pleines de piété et d'onction , les Hymnes faites sur ces
^"lèles feraient dans le Bréviaire le même effet que des monuments
ic|s dans nos cathédrales. Par leur style, elles contrasteraient de la
ière la plus choquante avec le reste de l'Office : les psaumes , les leçons,
versets, etc. — David Simonides noster, Pindarus et Alceus, Flaccus
lâl.ue, Catullus atque Serenus , Christum lyrâ personat. S. Hieron.
t. LUI, 8, ad Paulin. — Quid facit cum Psalterio Horatius, cum
igelio Maro, cum Apostolis Cicero? Epist. xxii, 29, ad Eustoch.
Quoi de plus simple, disait le chapitre de Lyon en 1776, que l'Orai-
ominicale, dont Jésus -Christ est l'auteur? que les divines Écritures
ées par l'Esprit'- Saint? Et après ces grands modèles, quoi de plus
e que le Canon de la messe , qui remonte aux temps apostoliques ?
oire contre la liturgie nouvelle. — Aussi ce P. Maffei , qui avait cru
r demander au Pape dispense de l'Olflce, de peur d'altérer, en le
it , sa belle latinité , a - 1 - il été trop réservé. Il aurait dû demander-
lent dispense de la Messe et du Pater ; à moins qu'on ne les mît,
)n usage, en beaux distiques ou en périodes cicéroniçnnçs.
Mais il ne suffit pas d'avoir de rinstruction et du taleri pour comprendre et goûter les livres saints. On rencontr à tout instant des hommes fort savants qui n'ont à leu égard qu'un respect apparent ou de convenance. Tel fii d'abord saint Augustin, même après sa conversion. N trouvant pas dans l'Ecriture l'élégance des auteurs pro fanes, il ne s'y appliquait qu'avec peine; et, malgré e pénétration, il y découvrait peu de choses Aussi différf t-il longtemps la lecture d'Isaïe, que lui conseillait sait Ambroise ^ Il en fut de même de saint Jérôme. Passionr pour Cicéron , Plaute et les chefs-d'œuvre des lettres lo tines, il ne pouvait goûter le style des prophètes; lei langage lui paraissait inculte et âpre ; et comme ses yei malades ne lui donnaient aucune lumière, il attribuait c soleil l'obscurité où il restait plongé ^ Mais les prévei tions de l'un et de l'autre se dissipèrent enfin. L'Esprit < Dieu ayant remplacé en eux l'esprit du monde , ces sain Docteurs cessèrent d'estimer les frivolités qui les avaie séduits, et dès lors sa parole devint l'objet de leur adno ration et de leur amour. Ils s'étonnèrent d'y découv; tant de beautés et de n'y plus rien voir des défauts qui rebutaient.
« L'étude des divines Ecrilures, dit saint Jérôme l'évêque de Noie, son ami, c'est le paradis sur la terre « En vérité, écrivait Augustin, devenu le Docteur d'Hi pone, je n'ai pas de plus grand bonheur que de les u diter; je n'aspire pas à de plus douces joies K On demar si le style de ces livres répond à leur doctrine? Pour
^ Non enim sicut modo loquor ita sensl , cùm attend! ad iîlam Scri] ram, sed visa est mihi indigna quam TuUianœ dignitati comparai Tumor enim meus refugiebat modum ejus et acies mea non penetr interiora ejus. S. Aug. Conf. III , v.
2 S. Aug. Conf. IX, v. Cf. Serm. li, 6.
^ Si quando proptietas légère cepissem, sermo horrebat incultus,^ lumen ca^cis oculis non Yidebam. S. Hieron. Apol. adv. Buff.
^ S. Hieron. Epist. ad Paulin . lui , etc.
^ Slnt castae delicise meae Scripturse tuas. S. Aug. Conf. XI, ii Neque enim novimus alios libros ita destruentes superbiam... Non n Domine, non novi alia tam casta eloquia, quas mihi sic persuade \ confessionem et tenerent cervicem meum jugo tuo et invitarent ce ^ te gratis. lUd., XIII, xv.
jiiî me regarde, je n'éprouve aucune hésitation. Tout ce |ue j'en comprends me semble parfait, non seulement lour le fond, mais encore pour la forme; et quiconque mra l'intelligence des choses dont ils traitent, reconnaîtra :|ue ces écrivains ont donné à leurs idées l'expression qui convient. Il est un langage qui sied au jeune âge, un autre :|ui sied à la vieillesse; et le discours perd tout son mérite lès qu'il cesse d'être en rapport avec les qualités des personnes. De même il y a un langage qui convient à des hommes divins, revêtus d'une mission céleste. C'est celui que nos auteurs ont tenu. Nul autre ne leur convient, îomme il ne convient pas à d'autres. Il répond à leur grandeur; et plus il semble s'abaisser, plus il s'élève, non par une vaine enflure, mais par les qualités les plus imosantes et les plus solides ^ »
Ce que saint Augustin dit ici des Écritures s'applique
jidmirablement au saint Office. On ne peut nier qu'il ne
oit aussi, comme elles, un sujet de contradiction. Tant
[u'on a l'esprit mondain et frivole, tant qu'on n'estime
i[ue les formes extérieures, qu'on ne cherche qu'à orner
a mémoire ou à se former le goût, qu'on met l'élégance
u-dessus de la solidité, qu'on préfère à tout les agré-
Qents et la délicatesse du style , on n'y est content de rien,
*,ar on ne trouve nulle part ce que l'on cherche. Pour
litre satisfait, il faut changer de sentiments et de vues,
lïioncevoir une haute idée de Dieu et des choses divines,
iniépriser les frivolités profanes, prendre pour règle de son
ir stime et de ses jugements l'estime et le jugement de Dieu
lême, tourner tous ses désirs et toute son admiration
'^^^ers la pratique des vraies vertus, l'humilité, la com-
tra onction, la charité, enfin aspirer au ciel, à la sainteté,
i,|^ De Doct. Christ. IV, vi. — Rien de plus juste que cette réflexion. II
i est du langage comme du vêtement : il faut qu'il s'accorde avec le ca-
,ctère de la personne. Un prophète serait ridicule s'il se parait comme
Il 1 courtisan ou s'il affectait la propreté d'un homme du monde. Saint Paul
n )ulait de la simplicité dans tous les chrétiens , même dans la parure des
laJe mmes : Non in tortis crinibiis. I Tim. ii , 6. « Il faut aussi que l'exté-
li c(f 3ur de l'Église annonce son caractère. » De Maisteb , du Pape, I , xx.
. BossuET , Pamg. de S. Paul , part. I.
et voir dans la prière le grand moyen d'arriver à ce bu Alors les choses prendront un autre aspect. Regardai l'Office du vrai point de vue, on cessera d'y trouver k défauts qu'on croyait y voir, et l'on sera forcé d'admiro une perfection qu'on ne soupçonnait pas. Dans les Hymnt comme dans les psaumes, on reconnaîtra le langage d'un âme chrétienne, l'accent céleste de la piété, l'expressio digne et simple des sentiments les plus élevés et les pli purs. On saura gré aux auteurs de les avoir écrites dar un langage populaire, plutôt mesuré que scandé, pour commun des fidèles plutôt que pour la classe privilégie des littérateurs et des savants \ On sera ravi de ne sais nulle part le moindre vestige d'amour- propre, rien qi sente la recherche et l'affectation, qui fasse paraîti l'homme à la place de Dieu. Sous chaque terme, si simp' qu'il soit, on découvrira des merveilles : Quœcumque sw vera, quœcumque pudica, quœcumque sancta, quœcumqi amabilia ^ Alors ce qu'on avait pris pour une imperfectioi semblera un mérite et deviendra une jouissance. On ap préciera peu à peu ce latin liturgique, qui n'est plus celi de Cicéron et d'Horace, mais qui s'est moins altéré qi transfiguré à la lumière de la foi, sous l'action du chris tianisme ^ On finira par goûter ce langage nouveai inculte et agreste si l'on veut, mais touchant dans sa sin: plicité , sublime dans sa rudesse , riche dans son appe rente pauvreté; qui a pris sa source, comme l'Eglise, a
^ s. Augustin, voulant composer un psaume pour le faire apprendre chanter au peuple, dit qu'il n'a pas cru devoir s'astreindre aux règles la versification : « Non aliquo carminis génère id fieri volui, ideo ne i nécessitas metrica ad aliqua verba vulgo minus usitata compelleret, Betract. I, xx.
2 Philip, iv, 8.
3 La version italique, faite littéralement sur les Septante dès la fin ( i<^' siècle, exerça de bonne heure une profonde influence sur le langage d chrétiens de Rome et des provinces. L'étude continuelle de cette versi^ et les citations fréquentes qu'on en faisait , accoutumèrent aux tournur et aux expressions bibliques. Elles firent passer en usage des images , d symboles , des tournures jusqu'alors inconnus. Bientôt le renouvelleme: du langage attesta la nouveauté des idées. — Voir Ozanam , la Civiliê iion chrétienne au v^ siècle, XV® leçon. Comment la langue latine devi chrétienne. L. Gautier, Adam de S. -Victor, et De la Poésie chrétienne c moyen âge.
ain du peuple de Dieu, et où brille toujours quelque reflet les livres inspirés. On aimera cette poésie primitive, anche dans son allure comme la poésie hébraïque, ces trophes courtes et détachées comme les versets des saumes , ces vers mal scandés, qui cherchent dans la ^dence, le nombre régulier des syllabes et la rime, un Lipplément au mètre ; ces négligences même, ces locutions ranges, ces archaïsmes qui attestent à la fois l'antiquité e l'œuvre et l'esprit des auteurs , plus préoccupés de la oire de Dieu que des règles de Part. Sans mépriser les réductions du génie, on se félicitera de pouvoir prier ieu avec les paroles des saints, per os sandorumK Ces îrmes durs, mais pieux, ces accents rudes, mais simples vrais , ces chants austères des premiers âges que tant e siècles ont répétés, sur lesquels tant de générations icerdotales ont laissé l'empreinte de leur foi, deviendront Dux aux lèvres comme au cœur. On les trouvera pleins 3 charme et d'inspiration aussi bien que de souvenirs. Je en veux pour garant que l'expérience des plus saints rôtres, et ce sentiment universel qui fait préférer, pour rier, un pauvre autel dans la grotte de Bethléhem ou )us la voûte des catacombes, aux plus vastes basiliques, issent- elles ornées de toutes les merveilles du goût et de ms les chefs-d'œuvre de l'art.
Un ecclésiastique qu'on ne soupçonnera pas de faiblesse )ur la liturgie romaine, écrivait au plus célèbre des ^mnographes modernes : « Vous faites fumer l'encens: ais c'est un feu étranger qui brûle dans l'encensoir. La mité fait en vous ce que la cliarilé devrait faire ^ » Il ne ent pas d'idée semblable en lisant les anciennes hymnes :
n là qui annonce la prétention ou la vanité; rien qui inote le versificateur de profession, l'émule de Pindare
1^ Luc. 1 , 70.
Lettre de Letourneux à SanteuL
OU d'Horace. C'est Taccent d'un homme de Dieu , noui de sa parole et respirant sa gloire; c'est la parole du prêti habitué à exhorter ses frères et à servir d'organe a fidèles; c'est le langage d'une âme, ouverte à l'Espri Saint, qui ne s'amuse pas à limer son style, mais q s'épanche en pieuses pensées et en touchantes affections Pour être mesuré, son langage ne laisse pas d'être simp populaire, onctueux. Il a des obscurités, mais ce n\ guère que pour les profanes. Le chrétien instruit, q connaît sa religion, qui a étudié les livres saints, quis'e rendu familières ses expressions, ses images et ses tou nures, y trouvera, non seulement des idées nettes et juste mais encore une élévation de vues, une abondance pensées, une pureté de sentiments admirables.
En effet, la piété et l'humilité sont loin d'exclure 1 grandes pensées et les beaux sentiments; et, sous ce ra port, nos hymnes n'ont à redouter aucune comparaison,
Qu'on prenne au hasard une hymne de saint Ambroi de Prudence, de Fortunat, qu'on l'étudié dans un d beaux commentaires que nous en avons, et qu'on la cor pare avec les pièces les mieux réussies de nos demie poètes, on verra quelle différence! De ce côté on aur nous le voulons bien, l'élégance, la facilité, l'éclat; ma aussi la froideur et le vide. D'autre part, des négligence des mots durs et choquants : mais quelle profondeu quelle plénitude! et quelle portée! Chaque mot est ui allusion, retrace une image, ouvre un horizon; les sei abondent, se multiplient, se superposent, comme dai l'Ecriture; l'esprit trouve, en les lisant, non seuleme de quoi occuper sa pensée , mais de quoi choisir et vari sa nourriture et ses délices ^
^ Que de fois le fidèle qui prie ne se surprend -il pas répétant VAii maris Stella^ ou le Veni, creator! Qui donc, en dehors do la récitati officielle, s'est servi dans la prière des hymnes de Santeul et de Cofiln ? Cet observation estdécisive. P. Mortrouzier.
^ Sur l'antiquité , la mesure et le mérite des hymnes du Bréviaire , v( en première ligne l'Introduction à l'ouvrage de M. l'abbé Pimont : I Hymnes du Bréviaire romain , in - 8®, 1874. Nous n'aurions pas indiq d'autres commentaires, si ce beau travail s'étendait à tout l'Hymnaire.