‹ Le Saint OfficeChapitre 3 sur 212 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Idée du gaint Office : son excellence.

La première condition pour s'acquitter dignement d'un emploi, c'est d'en bien apprécier l'importance. On est toujours près de négliger ce que l'on méprise. Les soins qu'on prend et les efforts qu'on fait se proportionnent d'euxmêmes à la hauteur du but auquel on tend , et au désir qu'on a d'y parvenir. Commençons donc par nous faire une juste idée du saint Office; tâchons d'en apprécier la nature, les raisons et les principaux caractères.

Son importance est manifeste, même pour les esprits les moins religieux. Qu'on prenne un homme étranger à la foi. Il ne verra sans doute dans cet Office que ce qui s'y

moaire au premier regard : une suite de lectures saintes pour l'usage du clergé, un résumé du dogme, de la morale et du culte chrétien , un extrait des livres sacrés, aliment de la ferveur et du zèle sacerdotal. Mais cette seule vue ne suffit -elle pas pour exciter l'attention et éveiller l'intérêt? Quoi de plus intéressant qu'un ouvrage qui renferme en abrégé l'histoire et la doctrine de la religion la plus antique, la plus répandue , la plus vivace qui soit au monde? Quelle étude plus digne de notre application que celle des rapports surnaturels du ciel avec la terre, c'està-dire des révélations faites à l'homme par Dieu et des hommages rendus à Dieu par l'homme, dans un de leurs monuments les plus authentiques et les plus respectés? Et si l'on entre dans l'examen des formes, dans l'appréciation du style, quoi de plus propre à charmer l'esprit et à satisfaire le goût? Où trouver une poésie plus sublime que celle des psaumes, une éloquence plus vive et plus entraînante nue celle des prophètes, une histoire plus émouvante et plus variée que celle de l'ancien peuple, des récits plus suaves, plus consolants, plus célestes que les légendes de nos saints ^ ?

Toutefois ces considérations profanes ou superficielles nous semblent peu dignes d'un objet aussi sacré. Ce qui fait à nos yeux l'excellence de cet Office, ce qui lui assure toute notre estime et tous nos respects , c'est qu'il nous est donné de Dieu pour nous mettre en communication avec Dieu , c'est qu'il est la formule sainte des entretiens que notre ministère nous autorise à avoir avec le ciel; c'est qu'il contient l'expression authentique et complète des louanges , des actions de grâces , des supplications que nous avons à lui offrir au nom de tous les fidèles; c'est, en un mot, qu'il justifie pleinement le titre d'Office rfmn et d'Office ecclésiastique, sous lesquels il est connu.

' Cf. CossT. Apost. T, VI.

Divin d'abord : comment peut -il mériter un pareil titre ?

De plusieurs manières : par son objet, par son principe et par sa forme. Tout en lui vient de Dieu et se rapporte à Dieu.

L'Office, étant une prière, a naturellement Dieu pour objet. C'est à la majesté suprême qu'il s'adresse; c'est sa grandeur qu'il exalte; ce sont ses bienfaits qu'il célèbre, et ses grâces qu'il sollicite. On peut dire de l'Office comme de celui qui en a la charge : Constiiuitur in iis quœ sunt ad Deum^. Or cette considération suffit pour l'élever au-dessus de toute occupation profane ou simplement bumaine. Car il en est des actes comme des vertus : leur dignité se mesure sur celle de leur objet. Plus un objet est grand et noble, et plus on s'élève en se portant vers lui; plus on s'ennoblit en s'attachant à lui. Lors donc qu'il est infiniment grand, infiniment sublime, lorsqu'il est Dieu même, on s'ennoblit, on s'élève infiniment; l'acte qu'on produit est un acte à part, auquel on ne saurait comparer aucun de ceux qui se terminent à la créature, si légitimes et si excellents qu'on les suppose.

Notre assertion pourra étonner certains esprits : elle n'en est pas moins incontestable, et il suffit d'y réfléchir pour on connaître la justesse. C'est le propre d'une grandeur infinie, non seulement d'eflacer toute autre grandeur, mais encore d'agrandir et de relever infiniment tout ce qui lui appartient ou lui est uni. Par conséquent, prier Dieu, l'entretenir, s'attacher à lui par la pensée et par l'amour, honorer ses perfections, reconnaître ses bontés, c'est faire

' IIebr. V, 1. — Alia facimus pro Deo; in hoc autem assistimus Deo, et intendimus Deo, et alloquimur Deum, S. Boxav. De sex alis seraph., vm.

un acte d'un ordre plus excellent et plus sublime que de gouverner les empires, de civiliser les peuples ou de créer des mondes. Et comme cet être souverain ne pourra jamais rien faire de plus grand, de plus parfait, de plus digne de lui, que de se contempler et de s'aimer, et que c'est dans la contemplation et l'amour de luimême qu'il trouve le développement essentiel de sa vie, il est impossible qu'une créature formée à son image puisse aspirer à rien de plus grand ni de plus sublime qu'à considérer et à bénir son divin auteur. C'est dans l'exercice parfait et incessant de cette double opération que consistent essentiellement pour elle toute perfection et toute béatitude.

Ainsi , par cela seul qu'il fait prier, qu'il unit notre âme à Dieu , le saint Office s'élève à une hauteur incomparable ; et quand il aurait pour unique principe nos lumières naturelles et nos facultés humaines , il faudrait déjà lui reconnaître un caractère tout divin , et le titre le plus légitime à notre respect.

Mais le saint Office n'est pas une œuvre purement humaine, un simple exercice de nos facultés personnelles. Tel que l'Eglise le propose et l'exige, c'est un acte surnaturel et par Jà même divin dans une certaine mesure. Dieu y concourt par son Esprit; il en est, avec nous et plus que nous, le principe. Quand un ministre sacré s'acquitte dignement de sa fonction, ce n'est pas seulement un être intelligent, un enfant d'Adam, qui pense à son créateur et qui l'invoque : c'est un enfant de Dieu, c'est un membre de son Fils incarné qui s'adresse à son père, avec les facultés et les droits que le sacrement de la régénération lui confère. Sa prière suppose entre l'Esprit de Dieu et lui une union d'état et d'action que l'Incarnation du Verbe a pu seule rendre possible, et qui est la plus étroite de toutes après l'union hypostatique. Il prie en Jésus-Christ, et Jésus- Christ prie par lui *. Ce n'est pas l'intelligence d'un homme

' Christus Jésus tanquam caput in membra et tanquam vitis in palmitea virtutem inflnlt. C»nc. Trid., sess. VT. De jusl.if. xvt.

seulement qui conçoit, ni sa volonté seule qui dirige, ni son action seule qui s'exerce; l'action du Fils de Dieu s'unit à son action , la volonté du Sauveur excite et soutient sa volonté, les lumières de TEsprit-Saint se surajoutent à ses lumières ; de sorte que les hommages offerts à Dieu prolident d'un double principe: en même temps qu'ils appartiennent à son ministre, ils appartiennent aussi à l'Esprit ds son Fils, au Saint-Esprit, sans lequel ils ne sauraient être produits, et de qui ils empruntent une valeur et une dignité toutes divines '.

Si donc la moindre prière, par cela seul qu'elle nous élève à Dieu, est d'une nature plus noble, et révèle en nous plus de grandeur que toutes les productions du génie, que devons -nous penser de celles qui ont pour principe l'action de Notre -Seigneur autant que la nôtre, et dont son Esprit seul peut nous rendre capables? Evidemment, quelque distance qu'il y ait entre une occupation vulgaire et l'acte le plus sublime de nos facultés morales, il y en a davantage encore entre cet acte et la moindre des œuvres surnaturelles de Notre-Seigneur vivant en nous et agissant par nous-.

Ce n'est pas tout. Divin dans son principe comme dans son terme, le saint Office l'est encore d'une manière visible, dans sa forme extérieure et dans son expression.

En effet, quand nous nous en acquittons, le Saint-Esprit ne se borne pas à agir sur nos âmes , et à nous inspirer ses sentiments et ses pensées : il nous dicte jusqu'à nos expressions; ou plutôt c'est en mettant sa parole sur nos lèvres, c'est en nous prêtant son langage, en nous traçant par son Eglise les expressions qui rendent le mieux les pensées et

' Qui adhaeret Domino anus spiritus est. I Cor. vi, 17. — Ipse Spiritus postulat pro nobis gemitibus inenarrabilibus. Qui autem scrutator corda, 8Cit quid deslderet Spiritus. Eosi. \'ni, 27. Homlnla opéra qnœ à Spiritu sancto aguntur, magis dicnntur esse opéra Spiritus sancti qnàm ipsins hominls, 1* 2*, o. 6, g. 98, ad 1.

^ Tous les corps, a dit Pascal, le firmament, les étoiles, la terre et les royaumes, ne valent pas le moindre des esprits. Et tous les corps et tons les esprits ensemble, avec toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité ; car la charité est d'un ordre infiniment plus relevé. Pensées. II, 10.

les sentiments dont il a rempli notre divin chef, qu'il nous unit à ses dispositions, qu'il nous associe à ses vues et à ses désirs, enfin qu'il fait naître en nos âmes ces pieux niouvements et ces saints gémissements auxquels la souveraine bonté ne saurait résister.

Ainsi, dans une fonction si auguste, rien n'est laissé au hasard, ni livré au caprice, et l'Esprit- Saint fait par luimême tout ce qu'il lui est possible de faire. Il commence par remplir des louanges de Dieu le Père l'âme du Verbe incarné; il exprime ses pensées dans les écrits des prophètes, et ses sentiments dans leurs psaumes et leurs cantiques; puis, de ces écrits, de ces cantiques et de ces psaumes, il inspire à l'Eglise de former une prière et d'en imposer la récitation à ses ministres ^ Lors donc qu'un ecclésiastique s'acquitte dignement du saint Office, c'est un autre Jésus-Christ, un autre Fils de Dieu, qui s'adresse à son Père, avec le même esprit et dans le même langage. C'est le Seigneur qui se loue sur la terre, comme il se Ioliu au ciel, de la manière qui répond le mieux à sa grandeur infinie.

Il convenait assurément qu'il en fût ainsi. Dès le début de sa prédication, le divin maître avait appris à ses disciples une prière admirable, la plus divine des prières, et tout chrétien a encore la consolation de la redire chaque matin et de l'entendre répéter dans toute l'étendue du monde. N'était -il pas juste qu'il étendît cette grâce et qu'il la complétât en faveur de ses ministres? Puisqu'il imposait spécialement à ses représentants le devoir de la prière, puisqu'il les destinait à prier pour tous, et d'une manière plus parfaite, le divin Maître, ne leur devait-il pas des motifs de confiance particuliers? Et pouvait -il leur en donner un plus puissant que de mettre sur leurs lèvres ses propres paroles, et de les unir ainsi d'une manière sûre et constante à son divin Esprit?

' ut beiiè ab homlnibus laiidetur Deus, landavit se ipse Deus. S. AuG. Tract. VII in Joan.

Quoi qu'il en soit, c'est ce qu'il a fait, et ce que nous voyons réalisé dans l'Eglise. Partout ses ministres prient. Ils prient en commun, d'une manière uniforme. Et ce n'est pas un langage humain qu'ils profèrent ; ce ne sont pas les cantiques des Anges qui s'échappent de leurs cœurs : ce sont des accents tout divins. Comment le Ciel pourrait- il y être insensible? Comment eux-mêmes pourraient- ils manquer d'estime, de respect, d'ardeur pour une œuvre si grande et si sainte?

Le saint Office est donc réellement divin ; mais dans quel sens est -il ecclésiastique? Quelle est la raison de cette appellation? Il est facile de le comprendre.

L'Eglise, formant une société, la société la plus parfaite après celle des bienheureux, doit à Dieu, plus qu'aucune autre, un hommage public, un tribut de louanges et de supplications. Elle y est d'autant plus obligée qu'elle dépend davantage du Ciel et qu'elle en reçoit de plus grandes faveurs. Or il n'est pas possible que les fidèles dont elle se compose prennent tous une égale part à l'accomplissement de ce devoir. La plupart sont incapables de s'en acquitter dignement, ou bien ils ont à remplir d'autres fonctions incompatibles avec celle-là. Il faut donc qu'elle se décharge de cette obligation sur quelques membres choisis et dévoués ; et c'est ce qu'elle fait en consacrant ses plus dignes ministres au culte du Seigneur, en les astreignant à le bénir en son nom et à l'invoquer pour tous ses besoins.

Tel est le but et la nature de l'Office ecclésiastique. Celui qui s'en acquitte peut se tenir à l'écart et paraître isolé; mais c'est comme personne publique, comme ministre de l'Eglise, comme représentant des fidèles qu'il rend à Dieu cet hommage.

Ce sont bien ses lèvres qui prononcent les paroles saintes,

c'est bien son âme qui conçoit les pensées et les affections exprimées par ces paroles; mais toute sa prière, pensées, affections, paroles, lui est dictée et prescrite par l'Eglise. Quand il bénit, qu'il rend grâces, qu'il sollicite, c'est au nom de l'Église qu'il le fait; et on peut dire que c'est rEgli«p qui supplie, qui rend grâces et qui bénit par son organe '.

Il n'est pas à craindre que le ministre détourne à son avantage personnel ce qui a pour fin l'utilité commune. Les vœux qu'il exprime s'étendent à tous, et l'esprit du Sauveur, qui anime ses paroles, qui leur donne ce qu'elles ont de valeur, ne souffre aucune exception. Prétendît-il, par une volonté formelle, restreindre à lui seul la médiation dont il est chargé, sa volonté serait impuissante. Dieu verrait toujours dans les paroles de l'Office, avec l'expression authentique des sentiments de son Fils, un témoignage certain des dispositions de son épouse, et il agréerait cette prière selon les intentions et les mérites de l'un et de l'autre; de même qu'il agrée toujours, dans une certaini-, mesure, l'oblation du saint sacrifice, selon les intentions de ceux qui le lui font offrir indépendamment des dispositions et des vues personnelles du prêtre qui le célèbre.

Ainsi le saint Office n'est pas la prière d'un simple parliculier, un acte isolé et tout personnel : c'est une prière commune, qui a pour auteur principal ici-bas l'Eglise universelle, et dont tous ses membres doivent recueillir les fruits. Celui qui s'en acquitte est en rapport avec ses frères en même temps qu'avec Dieu : il défère à leur volonté ; il devient leur interprète et leur organe'-.

' Offlcium dicltur ab ejfficiendo : quod est faciendum aut exequenduir. Benkd. XIV, Instit. xxiY, 2. — Deflnlri potest : Certa ratio laudandi prerandique Deum onenie simul ac voce, auctoritate prœsuluin Ecclesise instituta. Bellarm. Controv. in, de ion. Oper.; De Orat. 1. 1, c. x. Solus autem S. Pontifes habet potestatem constltuendi hoo mlnisterium deprecandi nomine totius Ecclesias, et illud commlttendi sacerdotibus et mlnistris. SuARES. DeEor. can. c. i, n» 11. — En français, on appelle Office ou saint Office indifféremment la récitation du Bréviaire et le Bréviaire luimême. On désiguo particulièrement sous le nom d'0.^ce divin les prières solennelles qui se font à l'église les dimanche» et fêtes en préfoncc des fidèles.

^ Sactirdos, publica per^ona et toiius £ccleàias os. S. Beun. Scaen. Serm. xx.

Oh 1 que cette considération est imposante 1 Qu'elle est propre à élever l'âme d'un ecclésiastique, à lui faire estimer son ministère , à le remplir de zèle , de ferveur et de confiance! « Ce n'est pas en mon nom ni pour moi seul , doit-il se dire , c'est au nom de l'Eglise , c'est pour tous ses membres, que j'ai à louer Dieu, à l'invoquer, à lui rendre grâces! Et comme l'Eglise de Jésus- Christ est chargée de bénir Dieu pour toute créature, que c'est par elle que le Seigneur attend tout honneur et toute gloire, je dois le louer, le glorifier, le prier, non seulement pour les fidèles, mais pour tous les hommes, pour le monde entier, pour toute créature. Je suis donc comme le cœur, l'âme et la voix de la création, semblable à cet ange dont il est parlé dans l'Apocalypse, toujours debout devant l'autel du ciel, pour recueillir dans son encensoir d'or l'encens de toutes les prières et les faire fumer, comme un suave parfum, au pied du trône de Diew*. Si le premier effet de cette pensée est d'effrayer ma faiblesse, elle doit me relever néanmoins et me donner confiance, en me rappelant que ce n'est pas moi seul que Dieu considère en ma personne; que la sainte Eglise m'acceptant comme son organe, c'est sur la foi et les mérites de son épouse plutôt que sur mes imperfections qu'il réglera sa conduite; et que, dans la récitation des Heures comme dans l'oblation du saint sacrifice, je suis autorisé à lui dire: Domine, ne respîcias peccata mea, sed fidem Ecclesiœ tuœ. ■»

Que si le saint Office, envisagé à ce point de vue, prend un tel caractère de grandeur et d'élévation , combien paraît-il s'agrandir et s'élever davantage quand on considère la multitude, la sainteté, la ferveur de ceux qui en font leur occupation et y dévouent leur vie! Quel beau spectacle, en effet, et quel concert magnifique! Ce n'est pas seulement un monastère dont les religieux se succèdent pour ne pas laisser s'interrompre le chant des divines louanges; ce ne sont pas quelques cités, comme celles de la Thé-

' Data sunt illi incensa multa nt daret de oratlonibus Sanctorum omnium super altare anrenra, quod est antc thronum Del. Apoc vni, 3. — Cf. I Pin. xxxm et H Par. ïxxt.

Vi LE SAINT OFFICE

baïde, qui retentissent de psaumes et de cantiques : c'est le monde entier qui se montre à nous comme un temple, où des voix sans nombre répètent unanimement, sans jamais se lasser, les mêmes accents d'adoration , de reconnaissance et de supplication. Secundum nomen tuum Domine, sic et laus tua in fines terrœK C'est le jour, c'est la nuit, c'est de chaque point de l'espace comme de chaque instant de la durée -, que cette prière s'élève vers le trône de Dieu : Dies diei éructât verbum, et nox nocti indicat scientiam^. Depuis les premiers âges où il a plu au Ciel de donner à l'Eglise cette inspiration sublime, il ne s'est pas écoulé un jour, il ne s'est pas passé une heure, où cette union de tant d'âmes, où cet accord de tant de cœurs, où ce mouvement de tant de lèvres consacrées au Seigneur aient été suspendus , où le sacrifice de louanges ait cessé de se joindre au sacrifice eucharistique, pour célébrer les bienfaits et les perfections de la majesté infinie. Image imparfaite sans doute, mais déjà ravissante de la cité céleste, où l'on entend une voix, sortant du trône de la Divinité, c'est-à-dire de l'humanité du Sauveur, demander aux Anges et aux Saints des hymnes

' Ps. XLvn, 11. — Un grand nombre de fondateurs d'ordres ou de monastères eurent à cœur d'établir sur la terre une psalmodie perpétuelle , image de celle du ciel : Laus perennis. C'est ce que se proposèrent le bienheureux Alexandre en Orient (m. 443, Acta Sanct. 1» jan.), Sigismond à Agaune (m. 523, Act. Sanct. 1 maii), le roi Gontran à Saint -Bénigne de Dijon {m. 592, Ann. Sanct. 28 mart.), S. Colomban à Luxeuil (m. C15. Voir S. Bern., Elog. de S. ilalach.), S. Aichard ou Acbard à Jumicges (m. C87, Acta Sauct. 15 sept.), S. Boniface à Fnlde (m. 754). Dans ce dernier monastère, comme en ceux de Messein en Saxe, et d'Ethal en Bavière, on eut la consolation de voir la psalmodie durer sans Interruption pendant plus de trois siècles. Les religieux, distribués en diverses séries, se succédaient au chœur de manière à chanter continuellement les louanges de Dieu, la nuit comme le jour. Toutefois l'accomplissement parfait de ce beau dessein était réservé à l'Église catholique, et devait faire le partage et l'homieur de son clergé. Kéunissant dans son sein, comme le ciel dont elle est l'image, toutes les variétés du temps, elle célèbre h la fois sans relâche et sans confusion, tontes les Heures du saint Office; et il n'est pas un jour ni un instant du jour où elle ne fasse monter vers la majesté divine tous les accents de la prière publique dans un harmonieux concert. — Cf. Granxolas, de l'Office divin, Laus perennis. — D. Calmei, Comment, sur la règle de Saint- Benoit. — Frékicle, ExpUc. dts cérém. et des Offlc., t.l; De la constance tt succef^sion des Offict!'.

2 Voir, à la fin du volume, la note I", Anii(iuilé du saint Office.

" PSAOl. XYIII. 3.

et des cantiques , et une autre voix forte comme le tonnerre et aussi vaste que celle des fleuves et des mers lui répondre par un cantique sans fin \

En nia sedes cœlitum Semper résultat laudibus; llli canentes jungimur Almae Sionis semuli 2.

Les ministres sacrés sont donc comme les Anges de Dieu sur la terre; et quand ils s'acquittent du divin Office, ils s'unissent aux esprits du ciel dans leur fonction la plus sublime. Aussi l'Eglise ne confie-t-elle pas à toutes sortes de personnes indifféremment un si saint emploi. Gomme il s'agit d'offrir à Dieu une hostie de louanges, un sacrifice quotidien auquel le corps et l'âme doivent prendre pari , elle a soin de choisir, entre ses ministres mêmes, ceux que leur vertu rend dignes de servir au saint autel ; et elle ne les agrée pour ses organes qu'après en avoir reçu une promesse solennelle de persévérer jusqu'à la mort dans un état de pureté assez parfait pour donner à l'âme toute sa liberté et à la prière toute sa ferveur : Quod facultatem prœbeat sine impedimento Dominum obsecrandi ^.

Heureux donc ceux qui se rendent dignes d'un tel ministère ! Heureux ceux que le Seigneur place dans son sanctuaire pour le bénir et l'invoquer jusqu'à la fin de leurs jours! Tandis que les mondains travaillent à s'établir sur

' Apoc. XIX, G. Requiem non habebant die ac nocte, dicentia : Sanctus, Sanctus, Sanctus Dominus Deus omnlpotens, qui erat, et qui est, et qui venturus est. rv, 8.

- Hymn. de la Dédicace.

■^ I Cor. VIII, 35. — Admirable accord de la doctrine révélée et de la pratique de l'Église, confirmé d'une manière frappante par l'histoire des sectes hérétiques 1 Qu'est devenu ce saint Office entre les mains des ministres de la réforme sécularisés par le mariage ? Ils l'ont rejeté partout en même temps que le célibat : et , selon la parole de saint Paul , Dieu a perdu toutes les affections qu'on a données à la créature : Qui sine uxovc est, sollicitus est quse Domini sunt; qui autem cum uxore est, sollicitus est qua sunt mundi. I Cob. vu, 32. Les hommes de prière ne se trouvent que dans la tribu des vierges ; et ceux-là seuls peuvent chanter les cantiques de l'Agneau , qui participent à sa pureté : Nemo poterat dicere canticum nisi... qui cmpti sunt de terra : virglnea enim sunt. Apoc. xiv, i. — Sur les objections des protestants contre le Bréviaire, voir Bellarmin , Cordrov. m, de bonis Optribus, de Orat. 1. I, c. ix.

celte terre mouvante, qu'ils se disputent ici -bas quelque bien apparent ou quelque honneur frivole, qu'ils se tourmentent et s'épuisent pour contenter des maîtres capricieux , aussi vains et aussi indigents qu'eux-mêmes , ces amis privilégiés du Seigneur, vivant déjà de la vie du ciel, n'auront à louer et à glorifier, comme les Anges, que le Roi du ciel et ses perfections infinies. Erunt sicut Angcli Dei in cœlis\ Leur prière se prolongera ici-bas autant que leur vie. Commencée au jour de leur consécration , elle ne cessera qu'à leur dernière heure, alors qu'apercevant dans sa lumière celui qu'ils auront célébré si longtemps dans la foi, ils commenceront à chanter avec les élus le cantique de Moïse et de l'Agneau, qui est celui du triomphe suprême. Beati qui habitant in domo tud. Domine : in sœcula sœmlorum laudabunt tc^l

' Marc, xii, 25.

•2 Ps. Lxxxiii, 5. ^ Un gi-and nombre d'ecclésiastiques ont regardé tomme ime grâce du ciel de pouvoir s'acquitter constamment du saint Office Jusqu'à leur dernier jour. Le docteur Navarre, oncle de S. François Xavier, se félicite de n'y avoir manqué qu'une fois ou deux dans sa vie , quoiqu'il fût dans sa soixante-dixième année et qu'il eût été cinq fois eu (langer de mort. Enchirid. confes.,xjs.v,n'' 100, etxi, n» 35. S. Grégoire de Tours, dans l'Histoire qu'il nous a laissée de son oncle S. Gai, évêque de C'iermont, rapporte que ce pieux pontife y consacra jusqu'à ses derniers instants. Sentant ses forces défaillir, il fit un effort, dit-il, pour réciter encore les matines du jour; mais ce fut sa dernière action : Consummavit Ojfflcium Muni matutinl temporis. Quo jam cxtremo df/uncius offlcio, ait : Valedicimus vobis , fralyes. El hœc dicens, extensis memhrls, splriium Dco intentum prcemisit ad Dominum. Vita Patr. yi. Act. Saxct. 1 jul. Les histoires de S. Paulin, de S. Benoit d'Aniane, de S. Bruno, de S. Oswald d'York, de S. Jacques de Venise, de S. Joseph de Calasancte , etc., offrent des traits du même genre. La vie plus récente du card. Stanislas Hosina se termine ainsi : Primam , Tertiam et Sextam cum assistente devotissimè recitavit. Cum autem ad Nonam ventuvi esset : SujfficU, inq^uit; jam lion dicemus Nonam , nisi forti cum AngeUs in calo. Rom». 1387.

Page 1