‹ Le Saint OfficeChapitre 32 sur 212 · CHAPITRE pr Qu'il importe d'avoir l'intelligence du saint Office · texte numérisé non relu

CHAPITRE pr Qu'il importe d'avoir l'intelligence du saint Office

On sait que pour s'acquitter envers l'Église et faire une œuvre méritoire en récitant le saint Office, il n'est pas nécessaire d'en pouvoir expliquer le texte, ni d'avoir présent à l'esprit le sens des paroles qu'on prononce : la pensée de Dieu et le désir sincère de l'honorer sont les seules conditions essentielles ^ Néanmoins il est certain qu'en

' Quand je n'entends pas les prières qnc Je rdcite, disait un solitaire à S. Antoine, sont-elles pour cela sans efiet? — Non, mon enfant, répondait le Sai^t: Dieu les entend, et il vient à vous; le démon les entend, et il s'enfuit. Dans les moments où l'âme prie le mieux, elle n'a guère conscience de ce qu'elle dit : témoin S. Pierre au Thabor : Non enim sciebat quid diceret. Makc. ix, 5. Cassian. Coll. ix , 31. — Les moindres hommages des âmes humbles sont plus agréables à Notre -Seigneur que les spéculations des plus grands esprits. Audis quid isti dicunt? disent les phaiisiens mécontents. Utique, répond le Sauveur; nunquam legisHs : Quia ex are in/antium et lactentluyn perfecisti laudem? Matth. xxi, 16. Cette parole explique l'estime que fait l'Église des prières récitées par les personnes les moins instruites, et répond sufiBsamment aux censures d'indiscrets critiques : Noverint non esse vocem ad aures Dei nisi animi affecttnn. Ita enim non irridcbiint si aliquos forlè animadveternnt vcl cum barlarismis et soliecismis Deum invoeare, vel eadera verba quœ pronuntiant non intelUgere, perturbatèque distinguere. Ista corrigenda : scd

général on récite avec peu de dévotion ce qu'on n'entend pas ou qu'on n'entend qu'à denai ^ Aussi est-ce un besoin, pour un ecclésiastique qui estime autant qu'il doit la prière publique, et qui tient à s'en acquitter dignement, d'étudier ce saint Office, dans ses détails comme dans son ensemble, et de ne rien négliger pour en saisir le sens et en pénétrer les mystères.

Quel est, en effet, le dessein de l'Eglise en mettant le Bréviaire^ entre les mains de ses ministres et en leur en prescrivant la récitation? Ce ne peut être de leur imposer une pratique tout extérieure, d'exercer leurs lèvres par la répétition quotidienne d'un certain nombre de formules. Ce n'est pas non plus simplement de les dérober aux études ou aux occupations profanes et de les mettre dans la nécessité de pensera Dieu durant certains moments, tout en les abandonnant sur ce sujet à leur attrait et à leurs inspirations personnelles. Evidemment l'Eglise a d'autres vues, des vues plus élevées et plus saintes. Elle veut agir sur l'âme de ses ministres , exciter leur piété , diriger leur dévotion , leur faire honorer chaque jour en esprit et en vérité un des objets de sa religion, Dieu, le Sauveur, un mystère ou un saint, par des hommages unanimes et par

tamen piè toleranda sunt ai 7iis qui dedicerint ut sono in fora sic voto in Ecclcsiâ benedici. S. Aug. de Catech. rud. c. lï. — Cf. d'ARGENTRÉ : Colkctio judiciorum, t. II, p. 75, an. 1526; Prop. V, Prasf, in Maith. d'Erasme. Censure et observations remarquables.

^ Kemo sapientcr facit quod non intelliglt. Gloss., Super Psallite sapientci:

* Le mot Bréviaii-e se trouve dans le Micrologue : Mia-ologus de ecdesiasticis observationibus , du xi" siècle, et Benoît XIV cite un manuscrit du mont Cassin portant ce titre avec la date 1100. C'est de cette époque que date l'œuvre elle-même. Cf. Fleuuy. Elst. Ecoles., hXlV. Breviarium, id est orarium brcvlaium ex copiosiori formatum ; seu compendium sacrtB Scriptural et SS. Patrum ad orandum Dcum. Jusque-là, le Psautier, l'Hymnalre, le Responsorlal, l'Antiphonatre étaient autant de livres distincts auxquels il fallait recourir à chaque Ofilce. On lisait l'Écriture dans la Bible, les leçons des Pères dans leurs Œuvres ou dans les Lectionnaires et les Homlliaires, et les Actes des Saints dans les Passionnaux. On eut alors l'idée de réunir en un seul volume tous ces extraits , en faveur do ceux qui ne pouvaient assister au chœur, et on les disposa dans l'ordre où nous les voyons, pour les divers Ofiaces. Il mérite qu'on lui applique les vers suivants , cités par Ducange,à propos du Lectionnaire :

Te longinqua petens coraitem slbi ferre Baceidofl Ke dubitvt : parTO pondère multa T«liii,

une religion commune *. ^oilà ce qu'elle se propose. Son intention est donc que leurs cœurs et leurs esprits s'unissent dans les mêmes affections et les mêmes pensées, comme leurs lèvres dans les mêmes expressions : Ut omnes unanimes uno ore honorificent Beum'^. Dans ses vues, le concert extérieur n'est qu'un moyen : il perdrait son caractère et une grande partie de son importance, s'il n'avait pour complément l'accord des esprits et l'union des cœurs.

Mais comment arriverait -elle à son but, comment le résultat qu'elle a en vue pourrait- il être atteint, si ceux qui récitent son Office n'entendaient pas son langage? Si nesciero virtutcm vocis, ero ei cui loquor barbarus, et qui loquitur mihi barbarus^. Ils s'entretiendraient toujours, je le veux, de pieuses pensées, d'aspirations saintes; mais ces sentiments et ces pensées, étant tout spontanés et manquant d'une direction commune , seraient aussi divers que les caractères et les dispositions. L'objet même de leur occupation n'étant plus déterminé, se multiplierait à l'infini. Dès lors, quelles que fussent les apparences, il n'y aurait plus d'unité possible dans ce qui fait le fond de la prière, ou plutôt dans la prière elle-même, puisqu'elle est de sa nature toute spirituelle et tout intérieure ^.

Ainsi , à proportion que le saint Office est moins compris par ceux qui le récitent, à proportion s'affaiblit et se dissipe ce concert de louanges, d'actions de grâces, de supplications par lequel les ministres de l'Eglise doivent accompagner ici-bas les cantiques des anges, et reproduire, comme autant d'échos fidèles, les accents divins du Verbe fait chair. Au lieu d'être commune, unanime, comme le dit l'Apôtre, cette prière redevient individuelle,

* Qiiare dicta sunt , nisi nt sciantur ? Qnare sonuerent , nisi ut audiaatur ? Quare audlta sunt, nisi ut intelligantur. S. Aug. In Joan. xxxi. « Cette Ecriture est trop divine pour n'avoir d'autre usage que d'exercer les poumons et de plaire aux oreilles. » Montaigne, cité par saint François de Sales, Controv.xxvi.

2 Rom. XV, 6. Deus det vobis idipsum eapere, ut unanimes uno ore lionoriflcetis Deum.

^ I Cor. XIV, 11.

^ Oratio, cordis et non labiorum. S. Bekn, de Inteni, dom, xvin.

elle se diversifie indéfiniment dans son objet et dans sa forme. Ajoutez qu'elle perd nécessairement de sa ferveur, et qu'on ne peut la défendre qu'à grand'peine contre la routine et la dissipation.

Il est des moments où la prière sort du cœur sans effort, et s'écoule d'elle-même avec abondance. Alors elle ne demande ni d'être excitée, ni d'être soutenue. Mais ces moments sont rares, et l'on ne peut espérer de les voir durer longtemps : Rara hora; pana mora\ Le plus souvent l'âme éprouve une vraie difficulté à prolonger sa prière. L'attention se relâche, le cœur se dessèche, l'imagination s'échappe, spiritus vadens et non rediens*. On sent le besoin d'être aidé, soutenu, dirigé. On voudrait entendre Dieu autant que lui parler, savoir au moins ce qu'on doit lui dire , quelle grâce lui demander, pour qui s'intéresser.

On trouve tout cela dans l'Office de l'Eglise , quand on sait le comprendre. On y entend l'Esprit de Dieu , ses avis, ses exhortations; on voit ce que l'on doit lui répondre. C'est une réunion des pensées les plus élevées et des sentiments les plus purs. C'est une succession variée de louanges, de bénédictions, de demandes, exprimées de la manière la plus touchante et la plus admirable. Rien de plus propre à rendre la prière facile, à élever l'esprit, à échauffer le cœur, à écarter les distractions, à prévenir la négligence'. Mais puisque c'est un langage et que ce langage s'adresse à l'âme, ne faut-il pas que l'âme le comprenne, afin d'en profiter? N'est-il pas juste qu'elle l'étu-

* s. Beks. Serm. xxm in Cant. — Mens humana diù stare in alto non potc'st. Et ideo contingit quôd cùm mens orantis ascendit in Denm per contempUtionem, subito evagetur. S. Th. 2* 2^^, q. 83, a. 13, ad 2 ; — q. 180, a. 8, ad. 2; — q. 187, a. 4, ad 3.

' Ps. Lxxvn, 39. — Cf. 32« prop. de Molinos : FerWs et linguâ gratias agerc Dco non est pro animabus internis, condaHinée par Innocent XI.

•^ Oratio vocalis incendit animi studium, et religionem orantis inflamni.it, qnod ad Probam scribit Augustinus hoc modo : Konnunquam va-bis et aliis signis ad augendum desideriinn sanctum nos ifsi acriùs excitamus Catech. Coxc. Trid., p. IV, de Modo orandi , 4. — Sic cùm spiritus prophétise Elisœo deesset, psaltem fecit applicirl, ut prophctlre ad hune spiritus por laudem psalmodiae descenderet, atque ejus animam repleret. S. Guti;. M. in Ezcch. I hom. i.

(lie? Î76ii auditus non est, ne cffundas sermonem, dit le Sage*. Si ces paroles ne pénétraient pas dans l'esprit, elles résonneraient en vain à l'oreille; et si on les entendait mal, au lieu d'aider à bien prier, ne deviendraient-elles pas quelquefois un sujet de distraction et une source d'ennui?

D'ailleurs le saint Office ne nous fournit pas seulement les formules les plus parfaites pour prier Dieu et lui rendre nos devoirs : il nous oITre en même temps des conseils, des exhortations et des exemples. Il n'est pas une Leçon où l'on ne trouve des trésors précieux de sagesse et d'édification. Si l'on ne comprend pas ces instructions, si l'on n'en saisit pas le sens, à quoi servira d'en réciter la lettre? quel avantage l'âme pourra-t-elle retirer de toutes res richesses? Sapientia enim absconsa et thésaurus absconditus, quoe utilitas in utrisque^?

On dira peut-être: Quel est l'ecclésiastique qui n'entende suffisamment l'Office? Pour le comprendre, il suffit d'être attentif. Si l'on s'en acquitte souvent d'une manière machinale, inintelligente , ce n'est pas à cause des obscurités qu'il présente, mais faute d'application et de bonne volonté.

Nous sommes loin de partager ce sentiment. Si l'on se borne souvent à réciter d'une manière machinale la lettre du Bréviaire, ce n'est pas seulement, suivant nous, parce qu'on manque d'application et de fidélité : c'est encore et surtout parce que le plus grand nombre ne trouvent pas dans l'Office assez de lumières; parce qu'ils n'y découvrent pas un sens assez clair, des idées assez élevées, des pen-

' EccTJ. XXXII, 6. — Et quare dicta sunt, nisi ut sciantnr? qiiaro sonuenint, nlsl ut audiantur? quare andita sunt, nisi ut Intolligantur ? Saint AuG. tr. xxsi in Joan. Nobis verba necessaria funt, quibus comnioncauiur et inspiciamus quid petamus. Nisi quibus Dominum seu docenduiu, seu flectendura esse credamus. Epist. cxxx, 21.

* EccLi. XLi, 18; XX, 32. — S. Tliomas, expliquant ce verset : Si orem linguâ, spirilles meus orat, mens atitem mea sine fructu est. I Cor. xiv. H, dit positivement : Constat quod plus lucratnr qui orat et intelligit, quàra qui tantûm linguâ orat. Nam ille qui intelligit reficltur quantum ad intellectum et quantum ad affectura ; sed mens ejus qui non intelligit est sine fructu rcfectionis. — Cf. d'ARGKXTRÉ, Collectio jucliciornm, t. II, p. 67 : censure raotiréo de quatre propositions d'Érasme sur le même verset de l'Apôtre. Ann. 1626.

sées assez précises, un dessein assez suivi. Le pieux et savant auteur qui a publié récemment un Essai sur les raisons intrinsèques et la constitution intime de VOffice divin, exprime avec plus d'énergie la même conviction. « La raison principale, dit-il, pour laquelle le clergé n'estime ni ne récite, comme il conviendrait, les Heures canoniales, c'est qu'il pénètre peu la signification de ces prières, et qu'il a encore moins l'intelligence de l'ordre raisonné qui les enchaîne et en fait un seul tout^ » Eh! qui ne sent quelle différence il doit y avoir entre l'impression produite sur l'esprit par la lecture de passages détachés, souvent vagues ou obscurs, tels que paraissent au premier regard les éléments du saint Office , et celle que ferait éprouver cette magnifique composition , aussi savamment combinée que parfaitement suivie, si l'on en possédait les secrets à l'avance, si l'on pouvait en saisir jusqu'aux intentions les plus délicates et aux allusions les plus ingénieuses?

On ne prétend pas nier qu'un ecclésiastique intelligent, qui applique vivement sa pensée aux paroles qu'il récite , puisse toujours trouver dans son Office des idées capables de frapper son esprit et de toucher son cœur; mais on croit pouvoir avancer comme incontestables et décisifs les deux principes suivants : premièrement, que l'attention de l'esprit se proportionne naturellement à la clarté, à la beauté , à l'abondance des objets qui lui sont présentés; secondement, qu'à moins d'une étude sérieuse du Bréviaire, une bonne partie, la principale peut-être, et tout au moins la plus intéressante et la plus pieuse, des beautés qu'il renferme, demeurera toujours inconnue et ne sera pas même soupçonnée.

Si quelqu'un révoquait en doute cette dernière assertion , ce serait pour nous une preuve qu'il est peu versé

^ Des Motifs intrinsèques des Heures canoniales, par le D"- J. AUiolI , prévôt de la cathédrale d'Augsbourg. Trad. de l'abbé Dodille, iu-lS, ISCô. — Quamvis devotlo magis se babeat ad aUectum quàm ad intellectum, profectô tamen non est devotio sine lumine Intçllectûs. S. Bonav. Opusc. : De Processu relig.

dans les études liturgiques. Nous le prierions de vouloir bien jeter un coup d'œil sur l'un des commentaires les plus autorisés du saint Office. Quelque habitué qu'il fût à la récitation des Heures, il s'étonnerait, nous en sommes convaincu, d'apercevoir pour la première fois une foule de merveilles ; et il serait forcé d'étendre au Bréviaire entier ce que Bellarmin disait du Psautier au pape Paul V : a II n'est pas de livre dont l'usage soit plus familier aux ecclésiastiques et dont le sens leur soit moins connue »

On ne peut donc qu'applaudir à la pensée qui a fait établir dans un grand nombre de Séminaires, comme dans les noviciats d'ordres religieux, des cours de liturgie, où , après avoir exposé aux jeunes ecclésiastiques les règles extérieures du saint OfBce, les Rubriques, on cherche à faire comprendre et apprécier le saint Office lui-même, sa nature, son but, l'origine, la raison et le sens de ses diverses parties. Rien de plus conforme à l'esprit de l'Eglise; rien de plus important au double point de vue de l'instruction et de la piété sacerdotales. Car, sans vouloir déprécier en aucune manière l'étude du chant et des cérémonies, pour lesquels on semble avoir repris une nouvelle ardeur, nous osons dire qu'il serait peu raisonnable de se laisser absorber par les formes sensibles et de négliger ce qui fait le fond même de la liturgie, ce dont les cérémonies et le chant ne sont qu'un accessoire'. Nous ajouterons encore que les explications données dans ces cours élémentaires sont nécessairement fort

* Liber psalmorum quem eccleslasticl omnes legunt, et pauci admodum intelligunt. Bellarm. Comment, psalm. Dedicat.

2 Un docteur du moyen âge, aussi hardi dans son langage que dans sa pensée, exprime ainsi ce sentiment: Miramur ut nulla de inteUigendis Scripttiris sint studia, sed de cantu iantùm, vel de verbis tantummodô formandis, non intelligendis : quasi ovitiTn balatvs plus ittilitatis haheat quàm pastus. Abailard, Epist. vm, sub. fin. S. Augustin avait dit avec plus de convenance : David docet ut psallamus intelligente): Non qnœra- ■mus sonitum auris, scd lumen cordis. (In Psalm. xlvi, 9.) Et S. Thomas : Kobilior modus est provocandi homines ad devotionem per doctrinam quàm per cantum, et ideo PrcBlati quibus compelit per pradicationem et doctrinam animas hominum provocare in Deum, non debent cantibus insistere, ne per hoc à majoribus retrahantur, 2^ 2"°, quast. 91, art. 2. — Cfr Olieu. Lctt. xciii, sur le Citant.

brèves , que , même en supposant qu'on les saisît et qu'on les retînt parfaitement, il resterait encore beaucoup à faire pour les compléter, et qu'enfin elles ne sauraient dispenser les ecclésiastiques d'études particulières sur ce sujet.

On peut distinguer, dans l'Office, trois objets d'étude différents : 1° les textes inspirés ou les passages empruntés à l'Ecriture sainte; 2° les paroles dont l'Esprit-Saint n'est pas l'auteur, mais que l'Eglise a jugé à propos d'insérer dans son Office et qui tirent leur autorité de l'usage qu'elle en fait : telles que les Homélies des Pères, les Légendes des saints, les Hymnes, les Répons et les Antiennes; 3*» la réunion, l'ordre, la combinaison de ces divers passages, d'oîi résultent précisément le caractère de l'Office, sa physionomie, le sens et la portée de ses diverses parties.

Chacun de ces objets mériterait une étude approfondie et demanderait de longues réflexions. Ce n'est pas le lieu d'entreprendre ce travail. Nous essayerons seulement d'établir quelques principes propres à éclairer la voie et à diriger les premiers efforts.

Page 1