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CHAPITRE III

Des défauts à éviter.

Dans la récitation du saint Office , un ecclésiastique a deux dangers principaux à éviter : les préoccupations qui troublent, et la routine qui ôte la sensibilité, qui fait même perdre quelquefois la conscience de ce qu'on fait. Nous nous bornerons à indiquer ce double écueil avec les motifs que nous avons de nous en garantir.

Comment l'âme serait- elle libre de s'élever à Dieu et de s'entretenir avec lui , si l'esprit est préoccupé de pensées terrestres, si le cœur est agité par des sentiments profanes? En vain fera-t-elle effort pour échapper aux idées qui l'obsèdent et aux affections qui la troublent : la force de l'habitude l'emportera presque toujours sur le désir de la volonté. Il n'est personne qui n'en ait fait l'expérience. La prière demande du calme; et, pour bien prier habituellement, il faut commencer par se faire une sainte habitude du recueillement et de la paix intérieure ^

' Factus est in pace locus ejus et habitatlo ejus in Sion. Ps. lxxv, 3.

L'âme du prêtre devrait donc être, comme la maison de Dieu, toujours tranquille, silencieuse, vide de toute image profane, uniquement remplie par la majesté divine : Do~ mus orationis. Mais trop souvent, hélas! il en est de ce temple comme de celui de Jérusalem : au lieu d'un sanctuaire inaccessible au tumulte et aux occupations du monde, c'est comme une place publique ouverte de tous côtés , où les objets les moins religieux pénètrent librement, où tous les bruits du monde ne cessent de retentir ^

Dans les premières années du saint ministère, il semble plus facile de tenir son âme dans la paix. On a moins d'occupations alors, moins de rapports avec le monde, moins de responsabilité; mais on est si ardent, si inquiet, si impatient! A défaut de causes extérieures, l'âme trouve en elle-même une source intarissable d'agitation et de soucis. C'est tour à tour une étude qui absorbe, un projet qui enchante, un désir ou une espérance qui transportent. Bientôt, d'ailleurs, les occupations se multiplient et s'aggravent. On sent qu'on se doit aux bonnes œuvres, et on s'y livre sans réserve, au point de perdre l'empire de ses pensées et de soi-même. Dès lors les journées deviennent une suite non interrompue d'impressions, de sentiments, d'actes irréfléchis ou purement naturels ; et la prière est comme une distraction perdue au milieu de mille autres. On ne vit plus que hors de soi et loin de Dieu'. Pendant quelque temps on s'inquiète de ce désordre, on se flatte d'y remédier; mais peu à peu on s'y accoutume, on s'y résigne. Marthe cesse de porter envie à Marie; elle finit même par se faire un honneur et un besoin du partage qu'elle s'est

' Plenl rimarnm, efiBuimua undique. S. Bbrn. Serm. in Dam. in Od, Assumpt. 11.

- OUm erat mihi cor cereum qnod liquesceret ; horrebam audire, quanto magla verbo profei-re, quidquid non provocabat ad Christum ; omnes nugas verborum saecularinm velut morsus eerpentlum deputabam... Nunc autem duras et saxeus, dum negotils jngiter exterioribus atteror, proh dolor! tanqnam aller Samson, efEossls oculis non frontis sed cordis, curarum stucalarium molam yoIvo. S. rErr.: Dam. Opusc. ZIX, De ahdic. episc, V.

fait'. Rien n'est moins rare, dit saint Grégoire le Grand, que de trouver des prêtres qui mettent, comme les gens du monde , leur mérite et leur bonheur dans une activité sans mesure, qui les ravit au recueillement et à eux-mêmes. Continuellement empressés, agités, haletants, oubliant ce qu'ils font pour songer à ce qu'ils vont faire, ils semblent incapables de fixer leur esprit à quoi que ce soit 2. Les entretiens silencieux que l'Eglise les oblige d'avoir avec Dieu , leur semblent fades , en comparaison de ceux auxquels ils sont habitués avec les créatures; et, loin de se décharger, comme les apôtres, des occupations extérieures pour vaquer plus librement à la prière, ils se déchargeraient volontiers de l'obligation de prier, pour avoir plus de temps à donner à leurs relations avec le monde et aux affaires même les plus vulgaires.

Tel est donc le premier défaut auquel on est exposé dans le saint ministère : l'excès de l'activité, l'empressement, la préoccupation. Si l'on manque de vigilance pour s'en préserver, ou de courage pour en combattre le progrès, il en amène un autre, plus dangereux encore et plus tyrannique : la négligence habituelle ou la routine.

En effet, tandis que l'âme, absorbée par ses préoccupations, s'accoutume à ne pas se contraindre et à parler à Dieu sans cesser de penser au monde, elle se familiarise avec les formules saintes. A force de prononcer sans réflexion les mêmes paroles, l'esprit distrait et le cœur indifférent , on acquiert la malheureuse facilité de les répéter machinalement, d'une manière instinctive et comme à son insu. Rien de plus funeste que cette disposition. Comme elle a pour effet de substituer à l'action libre et réfléchie de la volonté un principe aveugle et fatal, elle enlève à l'âme l'empire qu'elle doit avoir sur ses actes, et par conséquent elle tend à détruire tout le mérite de ses œuvres. Une fois sous l'empire de ce défaut, la volonté n'agit plus : la routine la remplace ; les organes seuls s'exercent. On

^ Félix domus, et beata congregatlo, ubl de Maria Martha conquerituri S. Bers. Serm. ni de Assumpt. 2.

* S, GuEG. M. De cura past. II, vii.

récite toujours les paroles prescrites; on fait les signes d'usage ; mais ce ne sont plus que des mouvements extérieurs dont on n'a guère conscience. L'esprit et le cœur n'y sont pour rien. On prie comme on marche, comme on entend, comme on voit, comme on fait la plupart des actes de la vie ordinaire, sans y penser, sans se rendre compte de son action, de ses motifs, de son but. C'est à peine si l'on songe quelquefois qu'on s'adresse à Dieu, qu'on est en sa présence, en rapport immédiat avec lui*.

Il n'est pas une pratique de piété où l'on ne soit exposé à tomber dans ce défaut. Même au pied des autels, même dans les fonctions les plus solennelles, dans l'administration des sacrements , dans la célébration des divins mystèi'es, on en subit l'influence; mais nulle part on n'a autant de raison de le craindre ni moins de secours pour s'en défendre que dans la récitation du saint Office.

Qu'on y songe, en effet. Il ne s'agit pas de faire en passant un acte religieux d'une durée plus ou moins considérable ; il s'agit d'un exercice de tous les jours et de tous les moments du jour, d'un exercice non moins long que monotone , qui se réduit extérieurement à lire des yeux et à prononcer des lèvres certaines formules qui, à quelques variantes près, reviennent sans cesse aux mêmes heures et dans le même ordre. Ce n'est pas à l'autel que cette fonction s'accomplit, dans les heures les plus tranquilles, quand l'attention est excitée par l'appareil des cérémonies, par la multitude des assistants, par les regards des fidèles :

» Le trait suivant, attesté par un prélat vénérable, montre Jusqu'où peuvent aller les funestes effets de la routine : « Un jour, le prédicateur d'une Retraite pastorale ayant parlé avec force contre ce défaut, un grand nombre d'ecclésiastiques se reconnurent ans tableaux qu'il en traça, et plusieurs convinrent qu'ils avalent passé des journées entières sans faire aucun acte véritable de foi, d'espérance et de charité. Mais ce qui frappa le plus, ce fut l'aveu, presque public, que fit l'un d'entre eux d'avoir passé des mois entiers sans aucun retour intérieur vers Dieu. Vainement on lui représenta que ce fait était incroyable ; qu'ayant rempli ses fonctions avec une certaine exactitude , il était impossible qu'il n'eût pas eu de temps en temps de bonnes pensées et quelque pieux mouvement. Il continua d'affirmer que tel avait été son état : et sur un témoignage aussi précis, on convint qu'il avait manqué grièvement au premier précepte du décalogue et vécu dans le péclié. » Devie , Mémorial du clergé.

c'est, ordinairement du nooins, dans les moments et dans les lieux qui portent le moins à la prière, au sortir d'un long entretien, d'une étude laborieuse, d'une récréation dissipante; c'est en présence d'un travail commencé, sur le théâtre d'agréables distractions; ou bien c'est à l'écart, mais dans un isolement où l'on n'a que Dieu pour témoin et où la bienséance ne peut venir au secours de la religion et de la ferveur'. Oh! qu'il faut de foi, d'esprit de prière, de fidélité à la grâce, pour réveiller sans cesse une vigilance que tout tend à assoupir, et pour ne pas s'abandonner les yeux fermés à l'attrait si puissant et si doux de l'apathie et de la nonchalance !

Aussi qu'arrive-t-il le plus souvent, et comment s'accomplit en trop d'endroits ce grand ministère de la prière publique? Sans doute il n'y a que Dieu qui voie le fond des cœurs, et lui seul pourrait dire avec certitude combien il compte parmi ses ministres de zélés et fervents adorateurs *. Mais si l'on s'en rapporte aux apparences, si l'on juge, par le dehors, des dispositions intérieures, n'a-t-on pas lieu de craindre qu'il ne reçoive souvent l'hommage des lèvres plutôt que celui du cœur, et que cette multitude d'hommes occupés sur la terre à célébrer son nom n'offrent à ses regards un spectacle bien différent de celui des bienheureux absorbés dans une même adoration et enflammés d'un même amour ' ?

Un pieux auteur rapporte qu'une nuit, comme les prêtres d'une célèbre collégiale, réunis pour chanter matines, achevaient le dernier nocturne de la fête du lendemain, une voix du ciel se fit entendre dans l'église et prononça distinctement ces mots, qui jetèrent l'effroi dans toutes les âmes : Il n'y a qu'un seul homme ici qui m'ait vraiment glorifié^. Or ces prêtres ne semblent pas avoir passé pour dé-

' Privatam et solitariam psalmodiam acedia oppngnat. S. Joan. Clim. Grad. xxvm.

- Qui scrutatur corda Deus sclt quid desideret Splritus. Rom. vin.

* Quàm multi sonant voce, et corde muti sunt! S. Are. in Joan. tract. XXV et in Ps. cxrx. — Multi In novitate suse conversionis ferventer orant, posteà languide, posteà frigide, posteà negllgenter. S. Aug. in Ps. i.xv.

* Thom. Catempb. Miraculot-um miràbilium liber, II, xl, 10.

go LE SAINT OFFICE

réglés ou avoir été moins fervents que beaucoup d'autres. Que verrait-on donc s'il plaisait à Dieu de désigner ainsi à la fin de chaque jour les ecclésiastiques qui se sont acquittés dignement de leur saint Office? Ne serait-on pas surpris et effrayé à la fois du petit nombre de ministres fidèles et de la multitude de ceux qui ne remplissent qu'extérieurement ou sans dévotion un ministère si important et si sublime?

Du reste , le relâchement fût-il rare en cette fonction, il suffit qu'il soit possible pour qu'on le signale et que chacun veille à s'en préserver; car quoi de plus contraire à nos intérêts spirituels, au bien de l'Eglise et à la gloire môme de Dieu?

Je n'examine point en quel cas la dissipation et l'habitude de la négligence iront jusqu'à violer d'une manière grave la loi ecclésiastique qui fait du saint Office une dette de justice pour les ministres sacrés. Je réserve aux théologiens la décision de cette question. Mais quand on n'aurait pas à craindre ce péril , quand on serait siir d'accomplir l'essentiel de l'obligation en récitant la lettre, n'est-il pas du moins incontestable que toute négligence à cet égard sera, pour celui qui s'en rendra coupable, la cause du préjudice le plus regrettable?

Elle lui enlèvera d'abord ses plus douces consolations. Le Bréviaire, avons-nous dit, est une source de jouissances pour le prêtre; c'est son délassement dans ses fatigues et sa consolation dans ses ennuis. Quam duîda faucibus meis eZogmafua* 'peut-il dire au Seigneur avec lePsalmiste: exultahunt labia mea cum cantavero tibi*! Mais c'est à condition de chanter comme lui de toute son âme, de s'unir à Dieu en le priant, de savourer sa parole. Quel charme

' PsALM. cxvm, 103.

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