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CHAPITRE IV

Des dispositions de foi, d'espérance et de charité, nécessaires pour bien prier.

S'il est des défauts à craindre au saint Office, il y a aussi des dispositions nécessaires pour s'en acquitter dignement.

Plusieurs regardent cette fonction comme très facile à remplir. Veiller sur soi pour écarter les distractions, observer certaines pratiques pour combattre la routine, s'animer de bonnes intentions : voilà tout ce qu'il faut, selon eux, pour l'accomplir parfaitement. Mais il s'en faut qu'on ait à ce prix la perfection de la prière publique.

Sans doute la volonté est puissante, et c'est beaucoup que de commencer un exercice avec la résolution de le bien faire; mais si elle est en opposition avec les habitudes ou les inclinations naturelles de l'âme, cette volonté ne saurait subsister longtemps ni produire de grands eflets. On n'est pas libre d'arrêter subitement le cours de ses idées, de changer tout d'un coup la tendance de ses affections, de s'animer de tels ou tels sentiments; et ce prodige fût-il possible, on ne saurait se promettre de le renouveler à son gré ni de le prolonger longtemps. Ce qui exige tant d'efforts ne dure pas, dit l'adage. Quant aux pratiques et aux méthodes, il faut bien avouer qu'elles sont peu efficaces par elles-mêmes, qu'elles n'empêchent ni les divagations de la pensée ni l'aridité du cœur, et que, loin de

suppléer à l'esprit intérieur, elles l'exigent et le supposent. La prière ne saurait être communiquée ni venir du dehors; c'est un produit spontané de l'âme : comme la fille du Roi, elle tire du dedans toute sa dignité et tout son prix ' .

Pour s'acquitter dignement de la prière publique, un ecclésiastique doit donc avoir certaines qualités intérieures, certaines dispositions habituelles, un esprit particulier, surnaturel. Sicut sine spiritu fùiei non est quisquam recte crediturus, dit saint Augustin, ita sine spiritu orationis non est quisquam salubrifer oraturus. Or cet esprit, que l'Ecriture elle-même nomme esprit de prière, suppose à un haut degré les vertus chrétiennes et demande pour se soutenir les exercices d'une vie pieuse et sacerdotale. Fides, spcs, caritas ad Beum perducunt orantem, dit encore le même Docteur. Ora in spe, ora fidcUter et amanter. Tanto quippe sumemus capacius, quanto et fîdelius credimus, et speramus firmius, et desideramus ardentius -,

En premier lieu, il suppose une grande foi, une foi vive et profonde sur les principaux objets de la religion, sur Dieu et ses grandeurs, sur Jésus-Christ et ses mystères, sur le salut et so nécessité : Credere enim oportet accedentem ad Deum^. C'est la foi qui fait toute la vie du juste, selon saint Paul* : elle fait surtout sa prière; elle l'inspire, elle l'anime, elle la vivifie'.

Qu'est-ce, en effet, que la prière considérée en ellemême, dans son essence intime? C'est le cri du cœur, c'est l'élan de l'âme vers Dieu; c'est le témoignage religieux de notre admiration, de notre confiance, de notre omour;

' PsALM. XLtv, 14.— De Maistrb, Soirées.

- Epist. ad Prob. De orancio Deo cxxx, 17; 24. — Ct. Scim. cxsi; Enchir. De fide, .spe et caritate, nr.

3 Hebr. XI, 6.

* Ibid., X, 38etseq.

^ SI fides déficit, oratio périt, 8. Aie, Serm. cxvi.

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c'est l'expression humble et sincère de nos désirs et de nos regrets, de nos espérances et de nos craintes, de nos vœux et de nos supplications. Là où l'âme sommeille, où le cœur est insensible, il ne saurait y avoir de prière véritable. Vei'a postulatio non in oris est vocibus, sed in cogitationibiis cordisK Mais qu'est-ce qui peut faire naître en nous ces sentiments, ces pensées du cœur? Qu'est-ce qui peut ainsi nous toucher et nous porter vers Dieu, si ce n'est la foi avec ses enseignements sublimes , avec ses pénétrantes clartés, avec ses ardentes convictions? Pour aimer véritablement le Seigneur, pour l'admirer, pour l'invoquer, il faut le bien connaître; il faut avoir devant les yeux ses divines perfections et en être pénétré.

D'où vient qu'un si grand nombre d'hommes ne prient pas ou prient mal? De ces trois causes : ou ils rejettent les vérités chrétiennes, ou ils les oublient, ou ils négligent de s'en pénétrer par une méditation sérieuse et profonde. Réduits aux seules lumières naturelles, ceux que le flambeau de la révélation n'éclaire pas n'ont sur les perfections divines que des notions incomplètes et fort vagues; ils ne connaissent guère de Dieu que son existence et son incompréhensibilité. Cela ne suffit pas pour toucher le cœur et exciter les affections*. De même en est- il à peu près des chrétiens qui se bornent à croire aux vérités de la foi sans en faire jamais l'objet de leurs réflexions. La plupart du temps ils agissent, ils jugent, ils vivent comme s'ils ne croyaient pas. Le flambeau céleste est dans leur âme; mais il y est comme étouiïé sous le boisseau; il produit peu d'impression sur leur esprit et sur leur cœur. Vigilants et pleins d'ardeur pour les choses sensibles, ils sont, par rapport aux vérités surnaturelles, comme des hommes assoupis ou distraits. Ils voient sans discerner ; ils entendent sans comprendre; ils savent sans avoir conscience de ce

' s. Gbeg. Mag\. Moral. XXI , xvm.

2 Fides est oculus cordls. Videt qui crédit. S. AuG. Serm. cxx, 3, et Serm. De eo quod dictum est per Isaïam : Nisi crediderUis , non intelligetls, IsAix vn, 9, juxta Sept. Intellectus est mercea fldel. In Joan. xxix, 6. Credo ut intcUigam. S. Anselm. Cur Deus homo? 2.

qu'ils savent et sans en tirer aucun profit. Dieu, le ciel, l'enfer, la rédemption, l'Eglise, tous ces grands objets leur sont connus; mais cette connaissance n'est qu'un simple souvenir qui orne leur mémoire sans éclairer leur intelligence ni toucher leur cœur. Ce qu'elle leur met devant les yeux, c'est moins l'objet lui-même que son image, une image froide et presque incolore, un pâle reflet, une sorte d'ombre, comme celles qu'on aperçoit aux approches de la nuit ou dans les jours brumeux de l'hiver. L'obscurité, effaçant les formes des objets, ne leur laisse plus qu'une apparence douteuse et vague que l'imagination transforme à son gré. Video homines velut arbores, disait l'aveugle de Bethsaïde, au moment où ses yeux commençaient à s'ouvrir'. Comment de telles notions suffiraient-elles pour exciter et pour entretenir l'esprit de la prière? Elles pourront bien, dans une circonstance favorable, produire un bon mouvement, élever la pensée à Dieu ; mais ce ne sera qu'un élan momentané; la prière passera bientôt comme le rayon échappé de la nuée, et, avec l'obscurité ordinaire de l'esprit, reviendront l'insensibilité du cœur et l'engourdissement de l'âme-.

Quelle est donc la foi nécessaire pour bien prier, pour prier avec constance et avec ferveur? C'est une foi vive, active, énergique, qui ne sommeille pas, qui ne s'engourdit pas, qui ne se borne pas à végéter dans l'âme, mais qui agit en liberté et qui domine en souveraine. On n'imagine pas l'influence qu'exerce une telle foi et le changement qu'elle opère dans l'esprit et dans le cœur. Quand ce divin flambeau a triomphé de toutes les ténèbres et qu'aucun nuage n'altère la pureté de sa lumière, un jour nouveau inonde et réjouit toutes les puissances de l'âme. Il semble qu'on passe des ombres du crépuscule aux pleines clartés du midi. Une foule d'objets qu'on ne soupçonnait

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