‹ Le saint prêtre ou nécessité et moyens d'acquérir ou de perfectionner la sainteté sacerdotaleChapitre 21 sur 51 · Il est assez probable que, pour justifier ses · texte numérisé non relu

Il est assez probable que, pour justifier ses

vivacités, on voudra se persuader qu'on y est tellement disposé par nature, qu'il serait inutile de travailler à se vaincre en ce point, fai beau faire ^ dira-t-on peutêtre selon l'expression vulgaire, c'est plm fort que moi.

Eh! sans doute, c'est plus fort que vous, cher confrère, comme cent autres choses que Dieu nous demande à chaque instant et que nous ne pouvons pas faire par nos propres forces, mais dont nous sommes capables avec le secx)urs de sa grâce moyennant laquelle tout est possible : Omnia possum in eo qui me confortât. Quelles passions pourrions-nous vaincre si nous cédions à leur entraînement en disant comme les lâches : Pourquoi résister? c'est plus fort que moi.

Nous l'avons dit plus haut, Tacquisition de la vertu de douceur fut pour saint François de Sales le prix de dix-huit années de combats perpétuels. Fût-il devenu le plus doux des hommes de son siècle si, déposant les armes après quelques luttes, il eût dit , lui aussi : toute résistance est inutile : c^est plus fort que moi?

126. — Du moins, répliquera-t-on, si ce n'est pas absolument impossible, on doit convenu que, pour quelques-uns surtout, c'est excessivement difficile.

Difficile^ soit; mais si c'est nécessaire ^ il faut bien se rendre. Que devient la difficulté quand elle a la nécessité en face? Mais que devient surtout une difficulté quand dix nécessités majeures obligent de la surmonter? Or il en est ainsi dé la vertu de douceur : il est nécessaire de Taéquérb et de la pratiquer : — pour obéir à Dieu, — pour imiter Jésus-Christ, — pour édifier le prochain, — pour gagner les cœurs , — pour sauver les âmes, — pour aplanir les obstacles que la malignité suscite, — pour désarmer ses ennemis, — pour feire

bénir son ministère, — pour éviter une multitude de péchés 9 — pour se sanctifier enfin et arrivera la perfection que le sacerdoce impose.

En présence de ces considérations, armons-nous de courage 5 et puisque nous pouvons tout avec le secours de Dieu qui est notre force, allons chercher en lui ce que nous ne trouvons point en nous-mêmes.

Au reste, il ne faut pas s'exagérer la difficulté dont il est ici question, surtout quand on n'a presque rien fait, du moins de bien sérieux, pour la vaincre. Or, convenons-en, chers confrères, nous n'avons peut-être pas employé jusqu'à ce jour de moyen très-énergique pour. réprimer les vives et brusques saillies de ncto caractère. En nous repliant sur le passé , nous verrions probablement que nous avons remporté sur notre mauvaise nature des victowes plus difficiles et plus chèrement achetées que celle qui nous est aujourd'hui demandée. Pourquoi avons-nons tenu ferme, et sommesnous demeurés maîtres de la place? Parce que nous^ savions positivement qu'il fallait vaincre ou être damnés. Et pourquoi, maintenant que nous sommes plus forts et mieux armés, ne triomphons-nous pas du défaut opposé à la douceur? Parce que nous croyons que nous pouvons absolument nous sauver malgré ce défaut. Voilà pourquoi nous l'attaquons avec si peu de vigueur et par conséquent avec si peu de succès. Revoyons donc, pour stimuler notre courage, revoyons l'un après l'autre les puissants motifs énumérés plus haut; faisons-en la matière d'une ou de plusieurs méditations; veillons sur nous-mêmes pour arrêter les premiers mouvements de vivacité que nous sentirons dans notre âme; prions beaucoup et avec un vif et sincère désir d'être exaucés, et nous verrons si la dffîculté dont

nous nous faisons un épouvantait, n'est pas comme ces objets qui font peur aux enfants quand ils les voient à distance^ et dont ils rient quand ils les voient de près.

Saint Vincent de Paul était d'un naturel bilieux, d'un esprit vif et fort sujet à la colère. Or, il nous raconte lui-même^ avec une grande simplicité^ ce qu'il ' fit pour se corriger de ce défaut : a Je m'adressai à dDieu^ âit41, et le priai instamment de me changer » cette humeur sèdie et rebutante^ et de me donner un » esjMrit doux et bénin : et par la grâce de Notre-Sei- » gneur^ avec un peu d'attention que j'ai faite à réprimer «les bouillcms de la nature, j'ai un peu quitté mon B humeur noire, d

Ce moyen d'acquérir la vertu de douceur n'a rien assuréf nent de bien effrayant. Il se réduit à trois points : « — Désirer sincèrement cette vertu ; — la demander instamment à Dieu ; — et enfin veiller attentivement pour réprimer les mouvements qui lui sont contraires, dès quiis se font sentir. »

Usons de cet excellent moyen qui a opéré de si beaux effets en saint Vincent de Paul, et soyons sûrs que nous ne remploierons pas en vain pour nous-mêmes. Mais ne nous faisons pas illusion; ne prenons pas la velléité pour la volonté : désirons sincèrement, — demandons instamment 9 — veillons attentivement, — combattons résolument et ne déposons les armes que quand l'heure de la victoire aura sonné.

127. — On dira sans doute encore que la douceur poussée trop loin dégénère en lâcheté et en faiblesse et que la fermeté est quelquefois nécessaire.

Cela est parfaitement exact et ne saurait être raison nableraeat' contredit. La vraie douceur n'est ni molle.

ni lâche 5 ni indulgente à l'excès ; elle n'est nullement opposée à la fermeté dans le bien à laquelle même, dit le pieux Abelly, elle est plutôt toujours jointe^ par cette connexion qui se trouve entre les vraies vertus.

Saint Vincent de Paul disait à ce sujet qu'il n'y » avait point de personnes plus constantes et plus fermes D dans le bien que ceux qui sont doux et débonnaires; » comme au contraire ceux qui se laissent emporter à » la colère sont ordinairement fort inconstants, parce » qu'ils n'agissent que par boutades et par emportefi ments : ce sont comme des torrents qui n'ont de la » force et de l'impétuosité que dans leurs déborde- » ments , et qui tarissent dès qu'ils sont écoulés; au lieu » que les rivières, qui représentent les personnes calmes » et débonnaires, coulent sans bruit, avec tranquillité, fi et ne tarissent jamais, fi En agissant de la sorte, on imite, autant que la faiblesse humaine le permet, cette haute sagesse de Dieu de laquelle il est dit qu'elle atteint fortement ses fins, tout en usant de ses moyens avec suavité : Attingit à fine ad finem fortiter, et disponit omnia suamter. Rapprochons ces deux mots, fortiter et suaviter, et adoptons dans notre manière d'agir l'excellente règle de conduite qu'ils nous indiquent.

Ce qui nous trompe en ceci, c'est que nous confondons la fermeté avec la colère, au point que quand nous sonunes emportés, nous croyons encore n'être que fermes. Si nous voulons examiner les choses avec attention , nous verrons que s'il est quelquefois nécessaire d'user de fermeté , ce que nous ne nions pas assurément, il est excessivement rare qu'il Mie en venir à des saillies impétueuses pour procurer la gloire de Dieu et la sanctification du prochain. Saint François Xavier assure, dans plusieurs de ses lettres, que ce

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ju*<m ne peut gagner par douceur et par humilité^ jamais on ne l'emportera par colère, par trouble et par hauteur.

a II ne faut quelquefois^ disait saint Vincent de Paul, » qu'une parole douce pour convertir un endurci^ et 0 au contraire une parole rude est capable de désoler » une âme et de lui causer une amertume qui peut lui ))étre très-nuisible. Je n'ai usé, disait-il encore, que n trois fois en ma vie de paroles de rudesse pour re- » prende et corriger les autres, croyant avoir quelque » raison d'en user de la sorte, et je m'en suis loujours D repenti, parce que cela m'a fort mal réussi, et qu'au 0 contraire j'ai toujours obtenu par la douceur ce que )) j'ai désiré, b

Profitons, chers confrères, de ces précieux enseignements, et étudions-nous sans relâche à y conformer notre conduite.

128.— Pour moi, dira peut-être quelque saint prêtre, je ne viole pas, grâce à Dieu, la vertu de douceur par des éclats de colère ni même par des vivacités apparentes; mais, dans certaines circonstances, je sens en moi des mouvements impétueux d'une violence extrême qui m'humilient beaucoup, et qui me font craindre de n'être pas aussi doux que je le voudrais être.

Heureuse disposition qui non-seulement n'oifense pas Dieu, mais qui ravit son cœur! Toute vertu, conune ce mot rindique, suppose un effort, un combat. Il y a des hommes si modérés par nature, qu'il leur serait presque aussi pénible de se metti'C en colère, qu'il l'est à d'autres d'en réprimer les accès. Ceux-là n'ont pas, à proprement parler, la vertu de douceur; ils ont tout simplement un calme naturel, une modération sans

mérite. Mais il n'en est pas ainsi de ceux qui sont naturellement impétueux , et qui , pour plaire à Dieu , se font à chaque instant de nouvelles violences pour ne pas éclater. Ceux-ci sont véritablement vertueux, et chaque mouvement désordonné qu'ils compriment est une victoire que la douceur leur fait remporter siu» euxmêmes. Ce sont des lions par nature, et des agneaux par vertu. Voilà le vrai mérite : Begnnm cœlorum vim patitur, et violenti rapiunt illud.

Saint François de Sales confirme admirablement par son propre exemple ce qui vient d'être dit. Ayant été obligé un jour de refuser une faveur qui lui était demandée par un homme de condition, celui-ci devint furieux et l'outragea de la manière la plus indigne; puis s'étant relire, le frère de saint François de Sales, qui avait été témoin de la fureur de l'homme du monde et de rimpassibilité du bon évêque , lui dit qu'il aurait dû répondre à cet insolent, et qu'il avait tort de laisser mépriser et avilir son autorité. Comme le saint ne répondait rien, son frère, étonné de cette espèce d'insensibilité, lui dit : a Nous sommes seuls; parlez-moi «franchement, je vous en conjure. N'avez-vous rien » ressenti dans le fond du cœur quand on vous a in- » suite, et avez-vous été aussi insensible intérieurement » que vous Tavez paru au dehors? — Voulez-vous que » je vous parle sincèrement? répondit le saint : non- » seulement dans cette occasion, mais dans bien d'au- » très, je sens la colère bouillonner dans mon cerveau d comme fait l'eau dans un pot sur le feu; mais avec » le secours du ciel . je mourrai plutôt que de faire ou » de dire la moindre chose qui puisse déplaire à Dieu. » Je l'ai résolu, et avec l'aide de la grâce j'y serai JD fidèle. D

499. — Quoique nous ayons déjà indiqué çà et là, dans le cours de ce chapitre , divers moyens de combattre la colère et d'acquérir la douceur, nous croyons cependant devoir en faire une énumération exacte pour la plus grande utilité de nos vénérables lecteurs. Voici donc, selon renseignement des saints et des maîtres de la vie spirituelle, ce que nous avons à faire pour remporter une victoire complète :

— Voir, rsans nous flatter, si nous ne sommes pas plus ou moins sujets à des impatiences, à des vivacités et même à des mouvements de colère; nous rappeler la manière dont nous nous conduisons envers le prochain quand nous ne sommes pas contents de lui ; prier Dieu de nous faire connaître, par la lumière de sa grâce, les fautes que nous commettons en ces circonstances contre la vertu de douceur, et même consulter quelque pieux confrère et le prier de nous dire avec une grande frandiise ce qu'il a pu remarquer en nous de répréhensible à cet égard.

— Désirer sincèrement et fortement d'acquérir la douceur, quoi qu'il nous en puisse coûter. Si nous n'avons pas ce vif et sincère désir, nous croirons combattre, mais, parole fait, nous ne combattrons point. On ne fait bien que ce qu'on fait avec un vrai désir de réussir. Voilà la cause de notre misère spirituelle, nonseulen^nt sur le point qui nous occupe, mais sur tous les points en général; nous croyons vouloir et nous ne voulons point : et la vie s'écoule sans qu'il s'opère en nous d'amélioration sensible.

— Nous bien convaincre de la possibilité d'acquérir la douceur si nous en avons la ferme volonté. Ne pas même douter du succès, si nous employons les moyens indiqués, et si nous avons une parfaite confiance en

Dieu, qui vient toujours en aide aux âmes de bonne volonté. Le jour où nous dirons : Cest fini, je ne puis pas,,., nous ne pourrons pas en effet; mais ce sera uniquement parce que nous manquerons de courage et de confiance en Dieu : Omnia possum in eo qui me confortât, Omnia, pesons ce mot

— Étudier à fond les avantages de la vertu de douceur et les mauvais effets de la colère énumérés dans ce chapitre. Nous représenter l^heureux ét^t dans lequel nous serons sous le triple rapport — de Dieu — du prochain — et de nous-mêmes, si nous devenons doux comme des agneaux.

— Diriger toutes nos armes spirituelles contre le défaut que nous voulons détruire : prières particulières et souvent répétées pour obtenir la douceur, — méditations fréquentes sur cette vertu, — lectures spirituelles sur la même matière, — mention toute spéciale, dans nos confessions, des moindres fautes contre la douceur, disant même à notre confesseur que nous voulons sérieusement acquérir cette vertu , et que nous le prions de nous prêter une vigoureuse assistance; — enfin supplier Notre-Seigneur avec de vives instances ? dans nos actions de grâces après la sainte messe , de nous rendre de parfaits modèles de douceur et de patience.

— Prévoir les occasions où nous avons coutume de manquer de douceur, afin de nous préparer à la résistance et au combat. S'engager dans ces occasions sans y avoir pensé, le pouvant faire, et sans avoir imploré le secours de Dieu par quelques aspirations ferventes, c'est aller sur le champ de bataille nu et désarmé : mais prévoir le danger^ exciter sa volonté, pour lutter courageusement, et invoquer l'assistance divine, c'est se pré-

senter à rennemi avec de bonnes armes ^ une épaisse cuirasse et Dieu pour appui : Si Deus pro nobis , quis contra nos ?

— Pratiquer des actes de douceur au moment de la colère , et faire des élévations de cœur à Dieu pendant tout le temps de l'émotion. Nous recommandons particulièrement l'emploi de ce moyen; une simple invocation fervente à Jésus ou à Marie , dès que le premier mouvement se fait sentir et pendant qu'il dure, suffira pour amortir le feu de la colère. .

— Cesser d'agir et de parler quand nous nous sentons agités par quelque mouvement impétueux; nous étudier alors à comprimer tellement ce trouble intérieur, que personne ne puisse s*apercevoir de l'émotion que nous éprouvons.

— Faire notre examen particulier tous les jours pendant longtepips sur la vertu de douceur et sur le vice qui lui est opposé. Nous osons aflSrmer deux choses relativement à l'examen particulier :— D'abord , que nous ne nous corrigerons d'aucun défaut sans l'emploi de ce moyen; — en second lieu, que nous nous corrigerons certainement de quelque défaut que ce soit, si nous sommes constamment fidèles à cette excellente pratique,

— Enfin, ne nous rien passer en fait de colère; nous imposer toujours quelque pénitence après chaque manque de douceur, et surtout , si nous en avons le courage, faire excuse aux personnes que nos brusqueries auront pu contrister.

130. — Après avoir donné ces divers avis, nous pouvons dire avec assurance à chacun de nos pieux lecteurs : Hoc fac , et vives ; faites cela et vous vivrez ; oui ,

vous vivrez de la vie de Jésus si bon , si doux , si patient, si miséricordieux et si tendre envers tout le monde. Édifions , bien-aimés confrères, édifions les peuples par la douceur, désarmons nos ennemis par la douceur^ gagnons les plus endurcis par la douceur^ sauvons^ sauvons les âmes par la douceur. Toutes les autorités, même en dehors du christianisme, exaltent la douceur et la regardent comme le seul moyen de gagner le cœur des hommes.

Quand on demandait à Alexandre le Grand comment, si jeune encore , il avait pu fonder sa vaste monarchie et gagner le cœur de ses sujets? — » C'est, répondait-il, » en traitant si bien mes ennemis que j'en ai fait des 0 amis : pour s'attacher ses conquêtes, il &ut subju- » guer les cœurs. »

« Ce n'est pas par les fouets et les cludnes , disait » Fabius, qu'on apprivoise les animaux féroces, mais » par les caresses et les bons traitements. 11 n'y a que » la douceur et les bienfaits qui puiss^it humaniser les » caractères durs et intraitables* » '

a Usez avec modération de votre puissance, disait » Caton TAncien, si vous voulez en user longtemps. » La douceur entretient V autorité ; la rigueur la dé- » TRDiT. » Ad vos, ô Pastores !

Terminons ce chapitre par les lignes suivantes, que nous devons à saint Vincent de Paul :

c( Si Dieu a donné quelque bénédiction à nos premières missions, on a remarqué que c'était pour avoir agi amiablement , humblement et sincèrement envers toutes sortes de personnes ; et s'il a plu à Dieu de se servir du plus misérable pour la conversion de quelques hérétiques^ ils ont avoué eux-mêmes que c'était par la patience et par la cordialité qu'il avait eues pour

eux. Les forçats même, avec lesquels j'ai demeuré , ne se gagnent pas autrement; et loi*squ'il m'est arrivé de leur parler sèchement, j'ai tout gâté; et au contraire lorsque je les ai loués de leur résignation, que je les ai plaints en leurs souffrances, que je leur ai dit qu'ils étaient heureux de faire leur, purgatoire en ce monde, que j'ai baisé leurs chaînes , compati à leurs douleurs , et témoigné affliction de leurs disgrâces, c'est alors qu'ils Bd'ont écouté , qu'ils ont donné gloire à Dieu, et qu'ils se sont mis en état de salut, o

Imposons -nous comme un devoir, chers et dignes confrères, d'imiter fidèlement les saints prêtres que Dieu nous a donnés pour modèles et pour guides.

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