CHAPITRE IX
Mortification.— Modestie.—Tempérance.— Nécessité de ces vertus. —Leur pratique.
i 50. — La première impression que fait l'idée de la mortification quand on ne la pratique guère et que l'on ne se sent pas disposé à la pratiquer mieux, c'est de regarder cette vertu comme peu obligatoire en stricte . rigueur. Sans bien approfondir les choses en détail, on jette sur l'ensemble un coup d'œil vague, et les pensées
superficielles que ce coup d'œil fait natlre peuvent se résumer ainsi : La mortification est assurément quelque chose de fort estimable; c'est la vertu des saints et des âmes avancées dans la perfection ; elle conseille comme très-utiles des pratiques admirables^ mais elle en ordonne fort peu comme nécessaires.
De ce mauvais principe on tire cette conséquence ^ du nooins en pratique^ que la mortification est une vertu de surérogation dont on peut se passer sans compromettre essentiellement l'affinire du salut; ce qui est ime erreur très-grave.
Qu'il y ait des pratiques de mortification qui, prises isolément, ne soient pas obligatoires sub gravi y c'est ce que personne ne s'avisera de contester; mais que tout ce que la mortification prescrit, soit de même nature que les pratiques isolées dont nous venons de parler; que la mortification elle-même, considérée dans l'ensemble des réformes qu'elle opère, des passions qu'elle enchaîne, des plaisirs qu'elle modère , des sens qu'elle captive, de la chair qu'elle combat, ne soit pas une vertu obligatoire, nécessaire, absolument indispensable au chrétien et surtout au prêtre, c'est, nous le répétons, une erreur capitale; c'est un démenti formel donné à Jésus-Christ, à TËvangiie, à l'Église, aux saints de tous les siècles , c'est-à-dire à tout ce qu'il y a de plus vénérable au monde en fait d'autorités.
151. — Au reste, pour se convaincre de ce qui vient d'être dit, il sutfit de voir quelle est la nature, quel est l'objet de la mortification. Elle ne se propose rien ^ moins que de rendre en quelque sorte à l'hoomie l'heureux état de justice originelle où il était avant sa diute. Dieu, dit la sfunte Écriture, l'avait fait droit. Il
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ne connaissait point ce qui s'est appelé^ depuis la catastrophe^ dérèglement, vice, défout, etc. L'appétit obéissait à la raison, la raison à Dieu : tout était dans Tordre. Or le péché originel a tout bouleversé; il a détruit ces rapports intimes et naturels qui existaient entre Dieu et l'homme; ce n'est pas tout : il a mis l'homme en état permanent de lutte contre lui-même par la perturbation profonde du merveilleux accord qui se trouvait entre les parties constitutives de son être : malheur efiroyable qui arrachait des gémissements douloureux au grand Apôtre, et qui lui faisait dire : a Je suis devenu charnel et vendu au péché, à tel » point que je ne comprends pas ce que je fais; car le » bien que je veux, je ne le fais point, et le mal que je » ne veux point, je le fais avec facilité : » Camalis surriy venundatus sub peccato, Quod entra operor, non intelligo. Non enim quod volo bonum , hoc ago ; sed quod odi malum , illud facto,
£n ce triste et désolant état, que fait la mortification chrétienne? Elle répare des ruines, elle rétablit un édifice foudroyé, elle remédie, autant que la chose est actuellement possible, à tous les désordres que le péché originel a produits dans l'homme, en assujettissant de nouveau les facultés inférieures aux supérieures, l'appétit à la raison et la raison à Dieu. La mortification, sous un certain rapport très-exact, est donc comme une seconde création de l'homme moral, ou, selon la belle expression d'un pieux auteur, un supplément de la justice originelle.
Quant à son absolue nécessité, il faut , si on la rejette, rejeter en même temps l'Évangile, qui en fait le fond même du christianisme, et qui ne cesse de rappeler son étroite obligation, comme il est aisé de s'en
convaincre à chacune de ses pages : Vx vobis dimtibus quia habetis consdatUmem vestrmn; vae vobis qui saturari eUi$, vx vobis qui ridetis... Beatiqui lugent... beatiqui nunc fletis^.^ Dicebat ad omnes : Si quis vuli post me venire, abneget semetipsum, et tollat crucem suant quo* tidiè^ et sequatur me.*. A diebus Joanms Baptistae re* gnum cœlorum vim patitur, et violenti rapiunt illud... Inirate per angustam portam, quia lata porta etspatiosa via est quse ducit ad perditionem... Nisi granum jru" menti cadens in terram m&rtuum fnerity ipsum solum manet. Si autem mortutnn fuerit, multum fructvm affert...
Et non-seulement ia doctrine de Jésus-Christ, con^ signée dans TÉvangile^ nous démontre la nécessité de la mortification^ mais joignant Texemple au précepte , que fait cet adorable Sauveur pendant les trente-trois années qu'il passe sur la terre, si ce n'est de pratiquer lui-même avec la plus sublime perfection la mortification qu'il nous prédie^ à tel point que le grand Apâtre semble iiésumer la vie perpétudlement mortifiée de son divin Maître daitô ces deux mots : Ckristus non sibi placuit. — ffumiliamt semetipsum; ce qui lui fait formuler cette sentence éminemment chrétienne : Qui Christi sunty camem suam crucifixerunt cum vitiis et cancupiscentns suis.
Quel est donc notre devoir en présence de tels enseignements^ sinon de mettre fidèlement en pratique la recommandation pressante que nous &it le prince des apôtres : In hoc vocati estis, quia et Christus passus est pro nobis, vobis relinquens exemplum, ut sequamini vestigiaejus?