Indépendamment de la double autorité tirée
de la doctrine et des exemples de Noire*Seigneur Jésus-Christ^ ne suiBt-il pas de rentrer un instant en nous-mêmes pour voir que^ faisant le mal par inclination ^ et ne faisant le bien que par effort et contrainte^ c'est-à-dire par mortification^ nous serons nécessairement entraînés au mal, si la mortification ne nous prête continuellement son appui? Nous avons beau faire, la lutte est engagée; Tesprit et la chair sont aux prises : Caro enim, dit T Apôtre, concupiscit adversùs spiritum, spiritm autem adtersus camem. Il feut nécessairement que nous prenions parti pour Tun on pour Tautre; il Êuii que' nous soyons, sans mortificatiim, cet hcmaie terreslre qui végète languissamment sur la terre : Primm hamo de terra y terrenus : ou que nous soyons cet homme tout céleste, cpii, par la mortification, n'est en rapport qu'avec le ciel : Secundus homo de cœlo, cœlestis. Que faire donc dans cette alternative? Obéir à Dieu , qui nous dit : Arme-toi Contre toi-même; tiens tes sens en bride, subjugue tes passions, fuis les occasions dangereuses, arrache et détruis tes mauvais penchants, tes défauts et tes vices, et remplace-les par des vertus solide : Constitm te hodiè ut evellas et destruas... ut sedi fiées et plantes. Or, faire tout cela, est-ce faire des choses simplement conseillées? Et faire tout cela, qu'est-ce autre chose que pratiquer la mortificiition que l'Évangile nous commande?
153. — Mais si tout ceci s'applique au simple fidèle quel qu'il soit; si la loi de la mortification pèse sur lui de tout son poids par cela seul qu41 est chrétien , soumis à rËvangile, quel surcroît d'obligation pour le prêtre qui est , par état, le docteur de cet Évangile, et
qui 9 à Texemple de son dmn Chef ^ doit toujours pratiquer avant d'enseigne : Cœpit facere et docere I
a II y a pour l'homme^ dit saint Liguori ^ deux sortes » de vie : la vie des anges qui s'étudient à ne faire que D la vidonté de Dieu ^ et la vie des brutes qui ne songent D qu'à satisfaire leurs sens» Si l'homme accomplit en Dtout la volonté divine^ il devient un ange; s'il ne )» satisfait que ses sens , il prend place parmi les j» brutes. »
D'après cette doctrine si nettement exposée^ que fera le prêtre, lui qui est l'ange de la terre par la suréminence de son sacerdoce? Demeurera- t-il ange, ou deviendra-t-il brute? Sa conduite à l'égard de la vertu que nous allons traiter décidera cette question.
Pour la connaître j cette conduite , venons maintenant au détail des divers points qu'embrasse la pratique de la mortification.
On peut dire avec vérité que l'exercice de cette vertu est aussi étendu que sa pratique est nécessaire. Cela se conçoit : puisque la mortification a pour objet la réforme complète et radicale de la nature humaine , et puisque le péché originel a totalement déformé et vicié cette nature, il est évident que la mortification , qui a pour mission de la restaurer, doit nécessairement embrasser l'homme tout entier. De là cette mortification intérieure et extérieure que nous connaissons tous et qui frappe à la fois l'esprit et le corps de l'homme, parce que l'un et l'autre ont besoin de réforme.
Essayons donc de nous disséquer, de nous anatomiser, si l'on peut ainsi pailler; considérons^nous pièce à pièce, et voyons très-exactement ce que nous sommes en fait de mortification.
154. '^ Nos pemées. Que nous dit la mortification par rapport à ces innombrables pensées dont notre esprit est perpétuellement rempli ? Elle nous dit que nous pouvons pécher, même mc«*tellement, par pensée; que, sur certaines matières , il n'en faut qu'une seule volontairement entretenue pour donner la mort à Pâme et faire d'un saint un réprouvé. Elle nous dit que les pensées sont les premiers germes des actions mauvaises. Elle nous dit que les pensées vaines et frivoles favorisent toujours quelque mauvais penchant, et par conséquent prédisposent et conduisent au péché. Elle nous dit que ces pensées vaines sont toujours^ pendant qu'on les retient , la cause d'une perte de temps qui pourrait être beaucoup mieux employé à réfléchir sur des choses utiles et sérieuses. Elle nous dit enfin que cette multitude de pensées futiles est une pépinière de distractions dont l'importimité se fait péniblement sentir au temps des exercices spirituels, distractions qui, jetant l'âme dans un état habituel de froideur et de sécheresse, la dégoûtent de la prière et la privent des grâces abondantes qui y sont attachées.
De tout cela la mortification conclut que nous devons combattre sans relâche ces diverses pensées, puisqu'elles sont toutes — ou criminelles,— ou dangereuses, — ou frivoles. Elle veut que , de propos délibéré , nous ne les fixions point dans notre esprit, mais que nous les remplacions par des pensées graves, utiles, pieuses et vraiment dignes d'un prêtre.
Est-ce ainsi que nous nous conduisons? sommes-nous mortifiés dans nos pensées? n'en roulons-npus point des multitpdes dans notre esprit, qui n'ont absolument aucun but d'utilité? Gela ne nous arrive-t-il pas fré-* quemment et quelquefois des heures entières? Quelle
est la nature de nos pensées quand nous sommes seuls^ dans notre chambre ou aflleurs? La mortification n'at-elle rien à combattre^ à réformer ou à remplacer dans notre esprit relativement aux pensées qui Toccupenil Tout est-il en règle à cet égard, Dieu est-îl content^ le sommes-nous nous-mêmes? La conscience nous dit-elle que tout est bien^ et que^ sur ce points nous sommes vraiment prêtres et saints prêtres? Bénissons Dieu s'il en est ainsi , et poursuivons notre enqu^.
155. — Nos désirs. Le désir est une pensée , mais toute pensée n'est pas un désir. On peut penser à des frivolités sans rien désirer d'une manière déterminée. Le désir enchàit donc beaucoup sur la simple pensée.
Les désirs, quel vaste champ à exploiter pour la mortification ! Gomme les pensées^ tout ce qui, en fait de désirs, n'est pas bon , utile , pieux , conforme à la volonté de Meu, est nécessairement ou frivole, ou dangereux, ou criminel, et doit par conséquent tomber sous le glaive de la m<n^ification.
Voulons-nous nous connaître et nous connaître à fond? Voyons ce qui fait la matière, l'objet de nos désffs habituels et surtout de nos désirs les plus vifs* '
Le saint prêtre concentre tous ses désirs sur ces trois points : — La plus grande gloire de Dieu, — la sanctification du prochain, — sa sanctification propre. Tout désir qui ne converge pas directement ou indirectement vers Tun de ces points, est vigoureusement combattu dès qu'il est aperçu. C'est la mortification qui a mis le saint prêtre en cette heureuse disposition; c'est la mortification qui Ty maintiendra^
En est-il ainsi de nous? Examinons. Désirons-noUs
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quelque chose ? Oui^ nécessairement : quel est l'homme qui soit sans désirs? Or donc^ sans nous flatter^ quel est l'objet de nos désirs? Ne désirons-nous point une vie longue plutôt qu^une vie sainte , — un poste éclatant en échsuige du modeste emploi qui nous est échu ^ — du plaisir et du bien-être sans compensation de peines ni d'incommodité quelconque^ — un ministère brillant plutôt que solide et profitable au prochain, — un surcroît de pénitents plutôt que la sanctification du petit nombre dont nous sommes chargés , — un peu d'encens profane pour prix de nos élégantes prédications , plutôt que le salut des âmes par des prédications simples, instrijictives et pieuses? Ne désirons-nous point des succès sans revers, des victoires sans combats, des avantages temporels sans motifs légitimes, des travaux selon nos goûts, des joies sans amertumes , des applaudissements sans critiques, une vie douce, tranquille, commode, sans agitation, sans inquiétude, sans humiliation, sans croix d'aucune nature, c'est-àdire, si nous y pensions bien, une vie tout opposée à celle du divin Sauveur dont nous tenons la place, une vie, dit Bourdaloue> qtie les saints, et les hommes apostoliques surtout, auraient abhorrée?
Quel travail pour la mortification, si nous la chargeons d'exterminer ces vains désirs et de les remplacer par les désirs fervents du saint prêtre t
456. — Nos jugements. Qui pourrait dire le désordre que le péché originel a produit dans la partie la plus intime de notre être, relativement à cette opération de notre esprit que nous nommons jugement?
Prononcer au dedans de soi sur ce qui est et ce quin'est pas, -—ce qui est vrai et ce qui est &UX5 —
ce qui est bon et ce qui est mauvais, et sur tous ces points savoir douter quand il faut douter : voilà, dit Bossuet , les opérations d'un bon jugement. Voilà ce que nous ferions avec facilité, ou plutôt ce qui se ferait comme de soi-même^ si nous étions enccH'e dans l'ancien état de rectitude originelle, ou si la mortification chrétienne nous avait rendu cette rectitude y autant que la chose est aujourd'hui possible.
Au lieu de cela, que d'erreurs, que d'illusions!
Avant de juger de quoi que ce soit , nous devrions être attentifs, examiner, peser, considérer le pour et le contre : nous croyons &ire cela, mais par le fait nous ne le faisons point ou nous le faisons mal, et faute d'attention sérieuse et convenable , nous inclinons nos jugements du côté qui nous flatte.
Pour bien juger, nous devrions prendre le temps nécessaire pour asseoir solidement notre jugement Nous n'en faisons rien; nous jugeons avant de connaître; l'orgueil, la précipitation , l'impatience, la prévention nous entraînent et nous égarent.
Pour bien juger, nous devrions constamment avoir quelque solide principe de foi pour règle de nos jugements. Nous le faisons pour les autres, nous leur donnons ce conseil en chaire, au saint tribunal et ailleurs , et , ce conseil , nous ne le suivons pas toujours pour notre propre compte.
Pour bien juger, nous devrions faire la part de la faiblesse de notre esprit, et croire que nous pouvons errer. Nous convenons de ce principe; mais l'entêtement à soutenir notre opinion prouve clairement que nous nous croyons souvent infaillibles.
Voilà les principaux égarements que prévient la mortification quand on la prend pour conseillère. Quoi
de plus sage^ de plus humble, de plus réservé^ de plus éminemment raisonnable et chrétien que le jugement des saints ! En &it de jugement^ leur principe fondamen* tal est que la raison de Dieu domine laraison de l'homme, et que^ quand la première a prononcé^ la seconde doit se soumettre. Ce principe posé, ils se disent : Le juge-* meot de Dieu,, voilà donc la règle de mon jugaoaent; en ce cas, ouvrons TÉvangile. Ils rouvrent, et ils considèrent quels étaient les jugements de Jésus-Christ sur la vie, sur la mort, sur la terre, sur le ciel, sur le pédié, sur la vertu, sur la pauvreté, sur les richesses , sur la joie, sur les larmes, et sur tous les détails de la vie chrétienne; puis, quand ils voient clah*ement ce que pense Jésus-Christ sur ces grandes matières, ils mortifient leurs jugements propres et acquiescent sans Fombre d'une réserve à ceux de leur divin Maître.
Imitons-nous cette sage conduite?
Nous engageons nos pieux lecteurs à s'adresser cette question en face du chapitre cinquième de saint Matthieu, au commencement duquel se trouvent les huit Béatitudes que Bossuet appelle avec tant de raison l'abrégé de toute la doctrine chrétienne. Demandonsnous sérieusement à nous-mêmes après chaque béatitude, si, comme les saints, nous la croyons fermement, et si, à son égard, notre jugement et le jugement de Jésus-Christ sont parfaitement identiques. Si par hasani nous trouvions entre ces deux jugements quelque désaccord , hâtons-nous d'appeler la mortification à notre aide , car c'est elle qui doit imposer silence à notre sotte raison et la soumettre humblement à la raison de Dieu.