Notre imagination. Nous connaissons ses fo
lies et les pitoyables égarements dont elle est le prindpe^ quand on l'abandonne à son activité fougueuse et déréglée. Est-elle mauvaise en elle-même? Nullement. Elle est une faculté de Tâme très-brillante et très-noble; par elle nous nous représentons des scènes, des images^ des tableaux, tantôt sombres, tantôt riants, dont nous pouvons faire un utile et saint usage dans nos méditations, dans la composition de nos discours, dans nos catéchismes même, pour rendre nos explications frappantes et sensibles. Mais , à côté de ces avantages , que de frivolités! que dlUusions et d^inepties !
C'est cette faculté de Tâme que le démon séduisit tout particulièrement chez nos premiers parents. Par le vain et faux prestige de tableaux enchanteurs , il leur montra le bonheur dont ils jouiraient quand ils seraient comme des dieux : Eritis sicut dit. Or c'est le même tentateur qui nous attaque avec la même arme.
Quand il nous montre, par exemple^ la splendeur d'un poste plus élevé et les divers avantages dont nous jouirons si nous y parvenons, c'est à notre imagination qu'il s'adresse; et si la mortification ne rectifie pas les choses, l'orgueil nous enfle; le désir de ce poste brillant que nous avons en perspective nous séduit; tout notre intérieur est en désordre; et pour courir après un emploi que nous n'obtiendrons peut-^tre jamais, nous négligeons les importantes fonctions de celui dont nous sommes chargés.
Quand> au temps de la prièl^, une succession de tableaux chimériques o(kiupe et distrait notre esprit, c'est encore l'imagination qui nous égare et nous dérobe le fruit de ce pieux exercice.
Quand nous nous sentons piqués , offensés d'un mot ou d'un acte^ dit ou fait peut-être sans aucune intention
Digiti^d
mauvaise 9 et que nous les examinons sous leur plus mauvais jour^ c'est encore Timagination qui rappelle ce mot^ qui reproduit cet acte avec leurs circonstances les plus défavorables et les plus propres à nous indisposer contre celui dont nous croyons avoir juste sujet de nous plaindre.
Quand nous jetons un sombre coup d'œil sur Tavenir, et que notre âme, naturellement triste, devient plus triste encore parce qu'elle se représente des accidents qui restent fort souvent à Tétat de chimères, c'est encore rimagination qui nous jette dans ce mauvais fonds d'ennui, d'inquiétude et de mélancolie si nuisible à l'âme et si préjudiciable aux fruits du divin ministère.
Quand nous prenons une indisposition légère pour une maladie grave; quand nous regardons comme nécessaires des précautions minutieuses qu'aucune raison sérieuse ne motive, et que nous nous rendons presque inutiles à force de diminuer la dose de travail dont nous sommes réellement capables, c'est encore l'imagination, mise en jeu par l'ennemi de tout bien, qui paralyse les œuvres de zèle que nous pourrions entreprendre.
Quand, entraînés dans un sens tout opposé, nous nous formons d'avance des joies, des plaisirs, des applaudissements, des succès, et toute une série d'événements heureux que nous voyons en quelque sorte se dérouler actuellement sous nos yeux, et qui peut-être, hâas! n'existeront jamais que dans nos idées, c'est encore l'imagination qui nous agite et nous distrait par ses folies, en attendant qu'elle nous abatte par les déceptions qu'elle nous ménage.
Quand nous cédons aux élans de notre verve dans la composition de nos discours, c'est encore l'imagination
qui très-souvent nous égare. Que de fois ne s'exerce-telle pas aux dépens du jugement! Si ce dernier ne corrige pas sa frivole compagne^ s'il ne la tient pas dans de justes limites, elle croira faire merveille, et ne fera dire que des sottises. Les discours composés sous son influence, et presque sous sa dictée, seront pleins d'images, mais vides de choses; ils auront un certain éclat, mais un éclat qui éblouira quelques esprits légers et fatiguera tous les autres.
Nous n'en finirions point si nous énumerions ici tous les maux que produit l'imagination quand on l'abandonne à elle-même. Qui préviendra ses dangereux écarts si ce n'est la mortification qui, nous faisant recourir sans cesse à la vigilance, à la prière , aux inspirations d'une raison éclairée et d'une foi solide, nous introduira dans la voie de la divine sagesse?
i58. — Nos passions. A ce mot, nous nous représentons tout à l'heure des ennemis furieux, des combats à outrance, de brillantes victoires ou d'humiliantes défaites.
« Le combat contre les passions, dit le Père Nepveu, » est le principal exercice de la mortification chrétienne ; » il doit être ardent, pour ne point se rebuter des diflS- » cultes; continuel, pour ne pas laisser passer de jour, » ni même d'heure sans s'y appUquer, de sorte que la » devise d'un véritable chrétien doit être celle de saint wPaul, Quotidtèmorior;,.. enfin il doit être constant » pour ne finir qu'avec la vie, puisque tant que nous » vivrons, nous aurons toujours dans nous des ennemis » à combattre. Toute dévotion (pesons bien ceci) qm » n'aboutit pas là, est un amusement ou uneillusion> »
Malheureusement, nous ne sommes peut-être pas
tous bien convaincus de cette vérité> ou si nous l'admet- . tons en spéculation^ nous Toublions en pratique. Ce qui nous trompe en ce point, c'est que nous regardons comme vaincues , comme détruites et anéanties, des passions qui ne sont quelquefois que cachées, déguisées, ou légèrement restreintes dans leur exercice. <2uand nous pensons aux ravages qu'elles opéraient en nous au passé, et quand nous voyons que ces grands ravages n'ont plus lieu, nous ouvrons notre âme à une douce confiance ; et ce qui augmente notre confiance, c'est ce fonds de détermination où nous sommes de ne nous replonger jamais dans nos anciennes misères. Les choses étant ainsi, pourquoi trembler? pourquoi veiller sans cesse? pourquoi s'assombrir par l'exercice continuel d'une mortification gênante ? Pourquoi, chers confrères? Parce qu'il est écrit : Vigilate et orate ne intretis m tentationem. — Quod vobis dico, omnibus dico : Figilate, —Qui siat, videat ne cc^dat. — Sobrii estote et vigilate, quia adversarius vesier diabolus tanquam leo rugiens circuit quxrens quem devoret. — Cum metu et tremore vestram salutem operamini. Pourquoi trembler? pourquoi se mortifier? Parce que nous ne sommes pas plus parfaits que saint Paul qui tremblait pour lui-même, et qui se mortifiait avec sévérité, non pas pour pratiquer un exercice de perfection, entendons-le bien, mais pour dompter une chair rebelle qui pouvait à chaque instant le transformer en réprouvé, tout saint qu'iléiaii: Castigo corpus meum et in servitutem redigo : ne forte cum aliis prœdicaverimy ipse repnobus efflciar,
159. — Nous aimons à nous représenter nos passions comme détruites, parce que la mortification nous fait peur, et que les joies de la victoire nous plaisent beau-
coup mieux que les violences du jcombat ; mais, bêlas ! sont-elles donc réellement détruites^ nos passions, et * n'est-il pas vrai de dire qu'elles sont plutôt assoupies qu'éteintes? Jugeons-en par quelques réflexions.
Nous ne voudrions pas nous abandonner aux scandaleux éclats d'une violente colère; c'est vrai : mais si nous nous permettons , à la moindre occasion , des brusqueries, des impatiences, des vivacités, des paroles plus que sévères, pouvons-nous dire que la passion de la colère est éteinte dans notre âme?
Nous ne voudrions pas nous ériger en ambitieux déclarés, ni mettre au service de notre ambition des moyens méprisables, nuisibles à des concurrents, et réprouvés par la raison et par la foi; c'est bien vrai : mais si nous désirons par vanité l'estime de nos supérieurs, si nous soupirons après l'honneur d'un poste éclatant, si nous recherchons les éloges, si la moindre humiliation nous abat, pouvons-nous dire que la passion de la vaine gloire est éteinte dans notre âme ?
Nous ne voudrions pas assurément imiter l'avare qui meurt de faim sur des tas d'or, et vit comme te plus pauvre des pauvres dans l'appréhension de la pauvreté qu'il redoute et qui n'arrive jamais ; c'est très-vrai : mais si nous thésaurisons nous-mêmes, si notre bourse est sourde aux plaintes de l'indigent, si les bonnes œuvres languissent auprès d'un coffre qui pourrait les rendre florissantes, si nous avons autant de bonheur à recevoir que de peine à débourser, pouvons-nous dire que la passion de l'avarice est éteinte dans notre âme ?
Nous ne voudrions pas, comme des joueurs effrénés, nous exposer à une ruine complète pour satisfaire l'ardeur impétueuse qu'inspirent Tamour du jeu et l'appât du gain : c'est très-vrai encore : mais si le jeu a pour
nous des channes, si nous nous y livrons avec un vif plaisir^ si nous lui consacrons très-fréquenunent les longues heures que réclame un ministère en soufirance^ pouvons-nou&bien dire que la passion du jeu est éteinte dans notre àme?
Nous ne voudrions pas très-certainement scandaliser les peuples par des immoralités indignes du sacerdoce, c'est vrai, c'est très- vrai : mais si nous sentons en nous un coeur sensible, une chair rebelle, une imagination vive, une inclination naturelle à des attachements inno^ cents sans doute, mais qui pourraient si aisément cesser de Tétre, pouvons-nous dire que la plus dangereuse des passions soit éteinte dans notre àme ?
En parcourant ainsi toutes les passions, ne devonsnous pas voir et avouer même, si nous sommes sincères, que nous sommes à deux pas du brasier, ou plutôt que nous le portons en nous-mêmes, et que si la mortification ne nous vient perpétuellement en aide, il ne faudra qu'une occasion, qu'une imprudence, qu'un moment de distraction ou de vertige, pour faire une de ces diutes qui précipitent le prêtre du sommet de la gloire dans le profond abîme de l'abjection ?
460. — Notre volonté. Tout le bien que l'homme opère et tout le mal qu'il commet, tirant leur mérite ou leur démérite de Texarcice de sa volonté, il est clair que c'est surtout de ce côté que la mortification doit se tenir en garde.
La mortifions-nous, cette volonté, qui d'elle-même incline beaucoup plus vers le vice que vers la vertu? Ëxamim)ns.
Une volonté mcHiifiée renonce à ses inclinations les I^is naturelles quand elles sont contraires à la loi da
Dieu ou qu'elles mettent obstacle à la perfection. La volonté immortifiée^ au contraire^ veut avant tout se satisfaire, et si quelquefois elle veut un sacrifice^ c'est moins à la volonté de Dieu qu'elle le fait^ qu'aux châtiments étemels dont il menace. Ce qui le prouve^ c'est que quand elle voit qu'une demi-révolte n'attirera point ces châtiments^ elle suit sa mauvaise inclination sans scrupule.
Une volonté mcnrtifiée n'entretient point de vains^ de frivoles désirs; ceux-là mômes qui sont dans l'ordre, elle s'applique à en modérer l'empressement et la vivacité, disant avec saint François de Sales : Je désire peu de chosey et le peu que je désire , je le désire bien peu. La volonté immortiiiée, au contraire, fortifie ses désirs au lieu d'en diminuer l'intensité, et non-seulement elle les entretient^ mais elle poursuit sans relâdie les divers moyens de les réaliser. Or, comme elle échoue fréquemment, il en résulte du trouble, de l'agitation, de l'abattement et une sorte d'incapacité pour le bien.
Une volonté mortifiée voit dans la volonté des supérieurs la volonté de Dieu même; la moindre désobéissance est à ses yeux une révolte, et jamais elle ne s'en rend coupable, quelque légère que soit la chose commandée. Une volonté immortifiée, au contraire, élude la volonté des supérieurs, échappe par mille biais à ce qu'ils prescrivent, justifie sa conduite oblique par des raisons qui ne sont pas même spécieuses et qui ne trompent que ceux qui veulent être trompés.
Une volonté mortifiée non-seulement ne redoute point, mais regarde comme très-avantageux le lien si salutaire d'une règle précise qui la dirige en tout et prévient ses écarts. Une volonté immortifiée, au con-
traire, ne peut s'accommoder d'aucune entrave : Vas^ sujettissement à un règlement, si peu sévère qu'il soit, est pour elle un joug insupportable. Le caprice, l'indépendance, le désordre, la liberté sans contrôle ; voilà ce qui lui plaît.
Une volonté mortifiée , enfin , se fait un plaisir et même un devoir de céder non- seulement à la volonté des supérieurs, mais encore à celle de tout le monde, quand la gloire de Dieu ou les intérêts du prochain le permettent. Une volonté immortiflée, au contraire, veut opiniâtrement ce qu'elle veut. Jamais de sacrifice à la paix, à la charité, à la douceur ou aux bienséances sociales. L'entêtement , voilà sa vie ; triompher de toute volonté qui lui résiste , voilà sa gloire.
Jugeons par ces règles si notre volonté subit les lois de la mortification, ou si elle a le malheur de s'en affranchir.
^ 61 . — Notre chair, a Chez nous , disait un généreux )) martyr de Lyon, Tâme commande et le corps obéit.» Celui qui pourrait parler ainsi de lui-même avec vérité, serait mortifié selon la chair. Caro concupiscit adversùs spiritum , nous dit saint Paul. Qui ne connaît ce perpétuel combat de la chair contre Te^prit? La première n'a que des appétits sensuels, elle incline sans cesse vers le matériel, les passions les plus grossières satisfont ses instincts. L'esprit, au contraire , tend de luimême vers des jouissances intellectuelles conformes à sa nature, et quand surtout il est éclairé des pures lumières de la raison et de la foi, il prend en dégoût les fausses joies de la terre et ne soupire qu'après les biens solides que Dieu lui propose. Mais quand il subit les funestes influences ou plutôt la honteuse servitude de
la ehair^ alors il semble qu'il devienne tout chamd lui-même; les joies de la vertu ne sont plus ses joies ; les vérités de la foi ne sont plus la matière de ses méditations habituelles. Il est esclave 5 la chair Ta subjugué, c'est elle qui domine.
Voulons -nous savoir si, chez nous, la chair est soumise à Pesprit, ou si elle a usurpé une partie de Tautcnrité qu'elle ne doit jamais exercer ? Examinons.
Puisons-nous nos joies les plus douces dans le service de Dieu et la pratique de nos saintes obligations?
Est-ce là que nous sommes vraiment heureux, et hors de là nous trouvons-nous dans un état de gène et de malaise?
Aimons-nous les jeux, les festins, les assemblées bruyantes, les curiosités vaines et tout ce qui flatte la partie corporelle de notre être ? Saisissons-nous avec ardeur toutes les occasions qui se présentent de nous procurer des satisfactions de cette nature ?
Nos entretiens eux-mêmes n'annoncent-ils point que les jouissances matérielles ont pour nous plus de douceur que les spirituelles? Parlons-nous souvent et avec chaleur des premières, parlons-nous rarement et froidement des secondes?
N'aimons-nous pas beaucoup mieux des visites frivoles et des récréations excessives, que des travaux sérieux, que des études utiles aux peuples et à nousmêmes?
Ne trouvons -nous point que les heures fuient avec rapidité quand notre chair se satisfait, et qu'elles s'écoulent avec une insupportable lenteur quand nous sommes en prière?
Si , à ces diverses questions , nous sommes obligés de faire de tristes réponses, hfttons - nous d'aller cher-
dier dans la mortification le remède à la sensualité qui nous gagne.
162. — Nos sens. Voilà, nous le savons bien, les avenues du démon , les puissants auxiliaires des passions , les larges portes par où se précipite le péché , portes toujours ouvertes si la mortification ne les tient fermées. Que n'avons-nous pas dit, que ne disons-nous pas tous les jours à nos auditeurs dans la chaire, à nos pénitents au saint tribunal sur les dangers auxquels ils s'exposent en donnant à leurs sens la liberté dont ils sont si avides! Ces salutaires avis, ces leçons si sages , les suivons-nous nous-mêmes ?
Nos yeux sont-ils toujours conduits et gouvernés par la modestie? vivons-nous à leur égard dans une crainte habituelle, nous rappelant les deux crimes énormes qu'un seul regard fit commettre à David , tout appuyé qu'il était du secours de Dieu ?
On voit quelquefois dès prêtres qui, sans intention mauvaise assurément , mais avec une légèreté dangereuse et peu édifiante, n'ont aucune retenue dans leurs regards. Ils veulent voir tout ce qui les entoure, rien ne leur échappe; confiants en eux-mêmes, ils arrêtent leurs yeux , sans le moindre scrupule , sur certains objets que des laïques pieux se reprocheraient de regarder. Cette immodestie, outre le danger qui raccompagne, contrastant avec la sainteté qu'on sait devob être Tapanage du prêtre, scandalise les fidèles qui en sont témoins; et autant ils ont d'estime pour le prêtre timide, réservé, modeste dans ses regards, autant ils en ont peu pour celui qu'ils voient habituellement si peu mortifié sous ce rapport.
163. — Le sttMS de Vouïe est encore très-souvent l'occasion d'une multitude de péchés. Modérons-nous Tempressement naturel que nous avons d'apprendre les nouvelles et les bruits qui circulent? Recueillons - nous avec avidité ce que nous entendons? Ne laissons- nous point voir cette avidité , et ne stimulons-nous point par là ce désir que l'on a de nous raconter une foule d'inutilités qui remplissent notre esprit de bagatelles et , par suite, de disti'actions au temps de la prière? Ne provoquons-nous pas même ces récits frivoles , et n'allonsnous point, par pure oisiveté , passer de longues heures auprès des personnes -légères qui n'ont de goût que pour des futilités de cette nature? N'entendons -nous pas même quelquefois des choses dont la charité se tient offensée, et au heu de couper court à de telles confidences quand nous le pouvons, ou de montrer du moins notre improtmtion par un silence expressif, ne faisons-nous pas voir que de telles conversations nous intéressent et nous amusent ?
Nous savons bien que le saint prêtre , le prêtre mortifié fait exactement le contraire de ce qui vient d'être dit : imitons donc , puisque nous devons être saints nous - mêmes , l'édifiante modestie et la charitable réserve dont il nous donne l'exemple.
164. — Le tact est incontestablement le plus délicat et le plus impressionnable de tous nos sens. Sans doute , nous ne voudrions jamais nous permettre, en ce point, ce que réprouve la sainte vertu de chasteté. Mais sans aller jusqu'aux excès qu'elle condamne, ne pourraiton point nous reprocher quelques légèretés malséantes soit envers nous-mêmes, soit envers les autres? Un grand fonds de gaieté, un épanchement naturd, une
iuunortificatioD géDérale, une familiarité qu'on croit autorisée par des liaisons d'enfance^ font quelquefois faire de petites imprudences qui ne sont pas toujours sans un certain danger^ surtout quand la conscience est peu délicate et la piété peu solide.
Quelque bien affermie que soit la sainte chasteté dans notre âme^ elle n'est certainement pas plus inébranlable que celle de tant de saints qui, comme Finnocent Louis de Gonzague, non-seulement ne se permettaient jamais ce qui vient d'être dit, mais n'arrêtaient pas même leur vue sur leurs propres sœurs ou leur propre mère.
On dira peut-être que c'est un pieux excès qui ne saurait être proposé comme une règle rigoureuse. Sans vouloir discuter sur ce point, nous dirons seulement qu'en agissant ainsi on devient saint, et qu'en agissant autrement on aboutit souvent à d'affreux abîmes.
165. — Mais que dirons-nous de la langue et des ravages qu'elle opère quand on Tabandonne à l'intempérance dont elle est susceptible? « Celui qui ne pèche » point en parole, nous dit l'apôtre saint Jacques, est » un homme parfait qui peut tenir tout le corps en » bride... La langue est un feu. C'est un monde d'ini- » quités^ elle n'est qu'un de nos membres, et elle in- » fecte tout le corps, elle enfianmie tout le cours de D notre vie, et elle est elle-même enflammée du feu de » l'enfer... Elle est un mal inquiet et intraitable, elle » est pleine d'un venin mortel. »
Quelles expressions énergiques! c'est l'Esprit samt qui les emploie pour nous détourner des maux mcroya* blés que les excès de langue opèrent tous les jours.
Que nous dit la conscience sur ce point capital? Ne
sommes-nous point des prêtres grands parleurs, parlant toujours plus et plus haut que personne dans les conversations? Ne parlons-nous point avec légèreté, blessant par nos discours l'humilité, la douceur, la charité, la modestie, peut-être même, par mégarde, la plus belle de toutes les vertus? Nos imprudences de langage n'ont- elles point quelquefois des suites trèsfâcheuses, et ne sont-elles pas la source de bien des peines que nous nous attirons à nous-mêmes par des rapports exagérés, par des révélations indiscrètes, par des railleries caustiques et envenimées?
Quel immense intervalle entre un prêtre qui se conduirait de la sorte, et ce prêtre pieux qui ne dit pas un mot sans Tavoir pesé, qui édifie tout le monde par la modestie de son recueillement, et qui pourra se présenter sans crainte au tribunal de Celui qui a dit : Dico vobis , quoniam omne verbum otiosum quod locuti fuerint homines^ reddent rationem de eo in diejudidil
166. — Quant au goût, jamais un prêtre ne sera vraiment saint si la mortification de ce sens lui est étrangère. Ce n'est pas nous qui posons ce principe, ce sont les saints eux-mêmes qui tiennent ce langage.
(( La perfection, dit saint Liguori, consiste en grande partie à mortifier la sensualité du goût. »
c( Quiconque veut faire quelque progrès dans la perfection, dit saint André Avellin, doit commencer par mortifier son goût. »
c( Tous les saints, dit saint Léon, ont débuté dans la carrière de la sainteté par la mortification du goût. »
Saint Philippe de Néri dit un jour à un de ses pénitents qui n'avait pas bien pratiqué cette mortification :
Mon enfant^ si wm ne mortifiez pas votre goût, vous ne serez jamais saint.
Au fait, cela doit-il nous surprendre? Ne savonsnous pas que Tintempérance dans les aliments a pour effet tout particulier de sensualiser Thomme? Qu'est-ce qu'un homme qui fait consister le bonheur dans le boire et dans le manger? où est sa dignité d'homme? où est sa dignité de Chrétien? Mais où serait^ grand Dieu ! sa dignité de prêtre, s'il cherchait le bonheur dans cette sensualité grossière? Que voudriez- vous demander à cet homme charnel, en fait d'œuvres de piété, de charité, ée dévouement et de zèle? Tout absorbé dans la vie des sens, quelle place y aurait-il dans son âme pour les généreux sentiments et pour les saints transports du divm amour?
Tous nos pieux lecteurs ratifieront, sans aucun doute, les réflexions qui précèdent. Mais quelques-uns peut-être n'en feront l'application qu'à ce très-petit nombre de prêtres dégradés, qui ne rougissent pas de donner aux peuples Taffreux scandale de l'intempérance poussée jusqu'à son dernier terme. Ne nous y trompons pas, chers confrères, on peut commettre une multitude de péchés en cette matière; on peut même, surtout dans notre sainte profession, scandaliser les fidèles sans se porter aux graves excès dont nous venons de parler. Voyons si nous n'aurions point à cet égard quelques reproches à nous faire.
Aimons-nous la bonne chère? nous plaisons-nous dans les festins? ou n'y allons-nous, comme le saint prêtre, qu'à contre-cœur> rarement, et pour obéir à de justes bienséances? Sommes-nous sobres dans l'usage des aliments? édifions-nous les fidèles par cette sobriété? Nous imposons nous comme règle de mortifi-
cation quelaues privations^ surtout dans les grands repas où nous sommes forcés de nous trouver? Nous tenons-nous en garde contre l'attrait naturel pour les liqueurs fortes dont Thabitude est si aisée à contracter et si difficile à détruire? N'est-ce pas nous quelquefois qui^ dans les festins^ absorbons la plus grande quantité de ces liqueurs 5 nous rassurant sur ce que nous n'en sommes pas incommodés, et ne voulant pas voir qu'il est triste et humiliant pour des prêtres de se montrer en ces occasions moins sobres que des laïques? Ne parlons-nous point d'une manière trop expressive de la délicatesse exquise de tels ou tels mets pour lesquels nous professons un goût tout particulier? Ne prononçons-nous point en maîtres et en connaisseurs expérimentés, nous ne voulons pas dire en amateurs, sur le mérite et la qualité des vins^ tenant à honneur de deviner leurs noms, et nous exposant à acquérir la triste réputation de gourmets habiles?
Veillons, chers confrères, veillons sur nous-mêmes avec une attention toute particulière, et prenons bien garde de tomber jamais au rang de ces ministres prévaricateurs que flétrissait saint Paul avec une foudroyante énergie. Pesons bien chacune de ses paroles : Multi ambulant y quos sœpè dicebam vobis [nunc autemet flens dico) immicos crucis^Christi y quorum finis inieritus, quorum Deus venter est, et gloria in confusione ipsorum, qui terrena sapiunt. Détestons cette vie sensuelle qui arrache des larmes au grand Apôtre, et montons avec lui dans ces régions supérieures qui seules conviennent à notre sacerdoce : Nostra autem conver^ satio in cœlis est càmdè etiam expeciamus Doniinum nos* trum Jesum Christum^ qui reformabit corpus htsmili* tatis nostras configuratum corpori claritatis sux.
167.-4^ Toilà donc étalée sous nos yeux la grande misère de l'homme^ telle que le péché originel nous Ta fûte. La voilà ^ cette misère à laquelle la mortification seule peut apporter remède! N'avions nous pas raison de dire que l'homme^ abandonné à lui-même, n'est qu'une grande et triste ruine? Maintenant que nous Favons vu en détail, qu'on dise si la gangrène du péché oe Ta pas envahi tout entier^ et si Ton ne peut pas lui appliquer, en un autre sens que celui du prophète^ mais avecla même vérité d'expression^ ces paroles de nos saints Livres : A planta pedis usquè ad verticem, non est in eo sanitas.
Que cette vue cependant ne nous jette point dans le découragement y ce qui serait le comble de notre misère et la rendrait incurable. Le mal est grande sans doute, mais le remède , et un remède infaillible , est entre nos mains. La mortification a opéré chez les saints, et opère tous les jours encore chez une multitude de dignes prêtres, des cures admirables. Armonsnous donc de cette mortification, et employons les moyens suivants dont elle prescrit l'usage.
Convainquons-nous d'abord de son indispensable nécessité. — Demandons instamment à Dieu le courage nécessaire pour pratiquer cette vertu. — Considérons avec attention les points principaux qui réclament chez nous une prompte et radicale réforme. ^-Interrogeonsnous sous rœii de Dieu pour savoir quel est notre défaut dommant. — Livrons- lui chaque jour de nouveaux combats en pratiquant quelques actes de la vertu qui lui est opposée. — Châtions notre chair, puisqu'elle est notre ennemi capital. — Attaquons-la par la soustraction de ce qu'elle désire avec excès. — Recourons même, s'il le faut, aux pénitences corpo-
relies que nous permettra notre directeur.— Tenons nos sens en bride et ne les fortifions pas par une coupable indulgence. — Soyons habituellement modestes^ vigilants^ recueillis, prudents et réservés. — Souvenons-nous que nous sommes prêtres, ministres de Jésus-Christ, formes et modèles de son troupeau5 obligés plus étroitement que qui que ce soit au monde de retracer en nos personnes la mortification qu'il pratiquait lui-même : Semper mortificationem Jesu in coT' pore nostro circumferentes, ut et vit a Jesu mamfestetwr in came nostrâ mortali.
Alors nous serons des prêtres vraiment dignes de notre auguste vocation^ alors nous jouirons du bonheur que la mortification procura à ceux qui Tembrassent avec une sainte ardeur ; alors nous édifierons les peuples et nous sauverons plus d'âmes par notre vie pénitente et mortifiée, que par les discours les plus éloquents qui n'auraient pas cette sainte vie pour appui.