CHAPITRE X
Humilité. — Abnégation. — Pureté d'intenUon. — Nécessité toute spéciale de ces vertus pour le prêtre — Humilité dans les pensées et dans les senUments.
1G8. — Saint Grégoire a écrit un mot qui devrait faire frémir tous ceux qui ne sont pas humbles; il a dit que «le signe le plus évident de la réprobation, c'e^ Forgueil : » Evidentissimum reproborum stgntmi'^st sttperbia, , Effectivement, quand ce péché ne damne pas direc-
tementpar lui-même les hommes qui le commettent, ^ il les damne par une multitude d'œuvres mauvaises qui semblent tout d'abord lui être étrangères, mais qui découlent de lui comme d'une source empoisonnée. On pourrait même dire que cette étroite liaison qu'il a avec les autres vices, est un des traits principaux qui le caractérisent.
Peu de personnes croient l'orgueil aussi nuisible qu'il l'est en effet ; et cette ignorance où l'on est du mal qu'il produit 9 fait qu'on l'épargne assez volontiers et que même, au lieu de le combattre, on l'accueille sans défiance. Du moins, si on le reconnaît pour un mal, on ne le regarde pas comme un mal très-considérable. Tout le monde sait qu'une violente colère sans motif légitime, une injustice notable, une médisance grave, un acte impur, sont des fautes mortelles. Mais quand on examine au flambeau théologique cette foule de pensées, de paroles et d'actions viciées par l'orgueil, et que Ton en voit peu qui dépassent les bornes du véniel, on se tranquillise et l'on continue de marcher dans sa mauvaise voie.
Cette disposition, qui assurément n'est pas rare, est excessivement dangereuse. Mieux vaudrait cent fois avoir à combattre un ennemi terrible et bien connu pour tel, qu'un ennemi qui n'a rien de redoutable en apparence, mais qui dispose secrètement d'une armée formidable.
Nous ne saurions donc recommander avec trop d'instances à nos dignes confrères de se tenir perpétuellement en garde contre le piège que nous venons de découvrir. Des milliers de réprouvés s'y sont laissé prendre, et n'ont reconnu qu'en enfer que l'orgueil était la cause première de leur damnation.
i09. — Les réflexions qui précèdent ne sont pas assez souvent Tobjet de nos méditations. Les vices manifestement odieux nous frappent; les vices cachés ou qui nous semblent peu graves nous laissent insensibles.
Un homme se sépare de l'Église par Thérésie, et chacun dit : Le malheureux ! il a perdu la foi. C'est vrai, mais avant de perdre la foi, il avait perdu Phumilité; et c'est parce qu'il n'a pas voulu soumettre humblement son jugement à celui de l'Église, qu'il a arboré contre elle l'étendard de la révolte.
Un autre, ivre de colère, vomit des flots d'injures, blasphème le nom de Dieu, et ne sait plus ni ce qu'il dit ni ce qu'il fait. Quel péché de colère, dit-on, quels blasphèmes ! C'est vrai , mais on ne pense pas que le principe de ces crimes énormes a été un simple péché d'orgueil. Cet homme n'a pas eu assez d'humilité pour supporter un léger froissement, une petite contrariété, quelques mots peu mesurés qui lui ont été dits : son orgueil s'en est irrité, et de là sont venus ses transports furieux et ses blasphèmes.
Un vindicatif vit et mem*t dans son péché, et l'on dit : Mourir sans se réconcilier avec son ennemi, quelle mort afireuse! C'est très- vrai; mais on ne pense pas qu'avec un peu d'humilité, la réconciliation se fût opérée à l'instant même.
Un impudique (ceci semble plus extraordinaire) s'abandonne sans remords à ses passions brutales; et les bons chrétiens qui connaissent ses désordres disent en gémissant : Le misérable ! il immole sans pudeur la plus belle des vertus. C'est vrai, mais soyez sûr qu'il avait commencé par immoler l'humilité, puisque, selon le témoignage des saints, et de saint Augustin en par-
liculier^ rien n*esl plus ordinaire que de voir celui qui s'élève par l'esprit^ humilié par la chair.
Ainsi en est-il de plusieurs autres vices qu'il est inutile d'énumérer en détail^ et qui tous ont Torgueil pour premier principe.
Au reste ^ il faut bien qu'il en soit ainsi y puisqu'il est écrit dans nos saints Livres : Initium omnis peccatiy superbia. Il faut bien que ce vice soit beaucoup plus grave aux yeux de Dieu qu'il ne Test aux nôtres, puisqu'il n'a point assez d'anathèmes pour foudroyer l'orgueilleux : Superbis resùtii. — Lies Domini super omnem superhurrij et super omnem ojTogantem; et kumiliabiiur. — Odibilis coram Deo est et hominibus superbia. — Qui se exaltât humiliabitur. — Dispersit superbos mente ourdis sut; deposuit patentes de sede. — Quod hominibus altum est 9 abominatio est aniè Deum.
L'Esprit saint , qui est un esprit de sagesse et de vérité^ n'emploierait point de telles expressions pour peindre l'horreur que lui inspire l'orgueil, si ce vice n'avait réellement en lui-même un caractère tout particulier de malice^ et s'il n'était, chez celui qui s'y abandonne^ la source d'une multitude de péchés qu'il ne commettrait point s'il était humble.
170. —Nous dirons encore de l'humilité ce que nous avons dit des autres vertus ^ savoir, qu'elle convient tout spécialement au prêtre, non-seulement parce que la sainteté de sa profession l'oblige de posséder toutes les vertus à un degré plus éminent que le simple fidèle^ mais encore parce que, remplissant à chaque instant des fonctions sacrées d'une incompréhensible sublimité, agissant sans cesse au nom de Dieu, dont il est l'instrument, montant tous les jours au saint autel
pour y immoler Jésus-Christ, et faisant ainsi perpétuellement Tœuvre de Dieu malgré sa faiblesse comme créature et son humiliation comme pécheur, il doit évidemment s'abaisser à proportion que Dieu Télève. Sa grande misère lui est propre; elle lui appartient tout entière : mais la dignité sacerdotale dont il est investi lui est conférée, et conférée par Jésus-Christ, qui s'est humilié jusqu'au néant : Exinanivit semeiipsum. Quelle horreur donc si, oubliant qu'il n'est rien , il se laissai! dominer par l'orgueil, vice odieux que le divin Sauveur a particulièrement en abomination : Quodhominibus altum est: abominatio est antè Deum! ,
C'était cette morale éminenmient chrétienne que la très-sainte Vierge pratiquait avec une perfection que nous ne saurions trop admirer, et que nous devons nous efforcer de retracer en nous-mêmes. Elle surpassait toutes les créatures, même angélîques, par Texcellence de sa dignité, et elle était la plus petite et la plus humble des enfants de Dieu par la profondeur de ses abaissements : pourquoi? parce que, parfaitement éclairée sur son indigence comme créature, elle se sentait toute pénétrée de confusion en voyant qu'elle avait été choisie pour être la mère du divin Rédempteur. La mesure de son élévation était la mesure de son humiUté. Ainsi, et à bien plus forte raison, doit-il en être de ceux qui sont honorés du sacerdoce, puisque, bien moins saints que Marie, ils remplissent des fonctions qu'elle n'a jamais eu le pouvoir d'exercer.
D'un autre côté , l'humilité nous est encore tout spécialement nécessaire, parce que si malheureusement nous étions habituellement dominés par l'orgueil, nous commettrions certainement ce péché dans plusieurs actes de notre saint ministère, ce qui serait doublement
abominable aux yeux de Dieu, qui nous a confié ce ministère pour sa gloire et non point pour la nôtre, pour le salut des âmes et non point pour servir de pâture à un vice qu'il déteste.
Nous devons encore être humbles et plus humblea que personne, parce que nous avons besoin de grâces bien plus considérables que les simples fidèles. Des grâces communes sufiisent à ceux 'qui n'ont que des fonctions communes à remplir. Mais quelles grâces ne faut-il pas au prêtre pour monter tous les jours au saint autel, pour absoudre des milliers de pécheurs et pour continuer parmi les peuples le ministère d'un Dieu ! Or ce n'est pas aux orgueilleux, mais aux humbles que Dieu promet sa grâce : Superbis resistity humilibm autem dût gratiam.
Enfin , nous devons être plus humbles que les chrétiens ordinaires , parce que nous sommes par état les docteurs de Thumilité. C'est nous qui prêchons la nécessité de cette vertu; c'est nous qui foudroyons l'orgueil et les orgueilleux; c'est nous qui expliquons aux fidèles la parabole frappante du pharisien et du publicain, dans laquelle le divin Sauveur nous montre si clairement l'humilité récompensée et l'orgueil confondu. Or, conunent oserions-nous faire l'éloge d'une vertu qui ne serait point en nous, et déclamer éloquemment contre un vice dont nous serions coupables?
!71. — Examinons maintenant notre conduite, et voyons ce que nous sommes, en pratique, relativement à l'humilité.
Et d'abord , sommes-nous bien convaincus de la nécessité de cette vertu ?
Oui, en général; non, dans une multitude d'occa-
sions particulières que nous avons à chaque instant de la pratiquer. Abordez un prêtre quel qu'il soit, et demandez-lui sans préambule s'il pense que Thumilité soit une vertu nécessaire? Assurément il vous répondra par un sourire de pitié ; puis , s'il croit que vous l'interrogez sérieusement, il vous dira queThumilité est la vertu chrétienne par excellence , qu'elle est Tâme du christianisme, que c'est elle qui a condamné et remplacé l'orgueil païen , qu'elle était la vertu chérie de Jésus, qu'il l'a pratiquée constamment depuis la crèche jusqu'au Calvaire, et qu'enfin, s'il est dans la morale évangélique une vérité passée généralement à l'état d'axiome, c'est que Vhumilité est le fondement de toutes les vertus, comme r orgueil est la source de tous les vices.
Voilà très-certainement ce que tout prêtre répondrait à celui qui lui demanderait si l'humilité est nécessaire. Pas de difficulté sur le principe : il est unanimement reconnu. Mais si l'on vient à son application pratique, c'est alors qu'on cesse de s'entendre et que la diversité d'action commence à se produire. Le prêtre vraiment humble reste fidèle à son principe; il pratique ce qu'il croit : le prêtre que l'orgueil séduit, trahit son principe : il est humble en spéculation et orgueilleux en pratique.
Auquel des deux ressemblons-nous? L'humilité n'estelle point pour nous une brillante théorie, une vertu non-seulement chrétienne , mais profondément philosophique, une conception surhumaine qu'il n'appartenait qu'au ciel de révéler à la terre? Sans doute tout cela se peut dire avec juste raison de l'humiUté; mais tout cela se peut dire sans que l'on soit humble! et, aux yeux de Dieu, qui ne récompense pas les belles pensées et les belles phrases, mais les œuvres, il n'y a
(l'essentiel en celle malière que la nécessité de Thumilité pratique. Eh bien donc î sommes-nous convaincus de la nécessité d'être humbles? Cette conviction s'annonce-t-elle par autre chose que par de hautes spéculations et de pompeux discours? Agissons-nous comme des hommes parfaitement convaincus de la nécessité de rhumilité réduite à l'acte? Voilà, nous le répétons , le point essentiel ; sans lui y avec toutes nos abstractions philosophiques et théologiques , avec tous nos discours profonds ou réputés tels, nous ne sommes que de froids idéologues et de vaios déclamateurs. Nous parlons vertu, et nous ne sommes point vertueux; nous disons des choses merveilleuses sur l'humilité , et nous ne sommes pas humbles, et c'est à nous que s'adresse rauteur de T Imitation, quand il dit : Quia magis eligunt magniesse quàm humiles^ ideà evanescunt incogitationibus suis,, , Verè magnus est qui in se parvus est, et pro nihilo omne culmen honoris ducit. Continuons notre examen.
472. — Ne nous croyons-nous point suffisamment humbles parce que nous ne commettons pas de fautes très-graves contre rhumilité ?
Voilà, sans aucun doute , une illqsion très-commune non-seulement chez les laïques , mais chez les prêtres eux-mêmes. L'orgueil, quoique péché mortel de sa nature, selon la théolc/gie, n'étant très-souvent que véniel par légèreté de matière , on se croît suffisamment humble quand on ne blesse pas notablement l'humilité.
Nous ne connaissons rien de plus dangereux pour une personne obligée à la sainteté, comme Test le prêtre, que de faire de la perfection la théologie à la main. Que de réductions à opérer dans nos martyrologes, si ceux dont les noms y sont inscrits avaient
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entendu la sainteté de cette manière ! Si la vie sainte que les divines Écritures, l'Église, la théologie, les Pères et les docteur exigent du prêtre , se réduit à la simple exclusion du péché mortel , quelle différence y a-t-il entre la sainteté du prêtre et celle des laïques? Quelle sera sa perfection si, sur tous les points de la loi, et notamment en ce qui touche les fonctions augustes qu'il remplit tous les jours , sa vie est un tissu de fautes vénielles plus ou moins graves? Où sera Tédification qu'il doit donner, la bonne odeur de Jésus-Christ qu'il doit répandre, le zèle ardent dont il doit brûler^ et le tendre amour qu'il doit avoir pour le divin Sauveur, qui, en le faisant son ministre, lui a demandé^ comme à Pierre , s'il l'aimait plus que les autres : Diligis me plus his?
Mais, pour en venb spécialement à la vertu d'humilité que nous traitons en ce moment , quels prêtres serons-nous si nous pouvons sans scrupule nous complaire en nous-mêmes, nous préférer aux autres, courir après les louanges, cacher, déguiser, diminuer, excuser nos défauts, vanter nos qualités, soutenir obstinément notre opinion, recevoir mal de sages avis, traiter le prochain avec hauteur et nous rechercher nous-mêmes en presque toutes nos œuvres? Nous croirons-nous vraiment humbles, suffisamment humbles ^ pourvu que, prenant isolément chacun de ces manquements , nous puissions nous dire qu'ils n'outrepassent point les bornes du véniel? L'Église aura-t-elle en nous des serviteurs dévoués? Les peuples aurontils en nous d'édifiants modèles et des médiateurs puissants? Dieu aura-t-il en nous des ministres selon son cœur et zélés pour sa gloire? La vie sainte du prêtre vraiment humble mise en regard de la nôtre ne nous
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COQ vrira-t- elle pas de confusion? et les fruits de son ministère^ bénis et centuplés par son humilité, ne feront-ils pas ressortir la stérilité du nôtre?
Du reste, rappelons-nous ce qui a été dit au commencement de ce chapitre, que le plus grand danger de Torgueil consiste moins peut-être dans les fautes qu'il fait commettre contre Thumilité , que dans les grâces dont il prive, et dans les vices nombreux auxquels il conduit infailliblement ses victimes.
Le prêtre humble est prédisposé à toutes les vertus, comme le prêtre orgueilleux est prédisposé à tous les vices. Nous supplions nos lecteurs de tenir cette sentence pour indubitable : ce n'est pas nous seulement qui la prononçons, c'est Texpérience de tous les jours qui la proclame.
i 73. — Voulons-nous sincèrement être humbles ?
On sera peut-être surpris que nous posions cette question. Au fait, il y en a fort peu qui se l'adressent : on va voir cependant si elle est déplacée.
Quel est celui d'entre nous, chers confrères, qui ose< rait avouer qu'il ne veut pas être humble ? Il y a quelque chose de si repoussant dans un tel aveu , surtout de la part d'un prêtre, que très-certainement nul ne voudrait ni le faire à personne , ni se le faire à lui-même. Qui de nous, par exemple, voudrait dire nettement : Non , je ne veux pis être humble ; l'humilité me rebute par ses exigences , j'y renonce. Ce langage nous révolte, et si une bouche sacerdotale nous le faisait entendre , nous en serions scandalisés; cela n'est pas douteux. Maïs qu'importe l'aveu d'une disposition blâmable, si, sans Tavouer, on est cependant dans cette disposition? Or, cela nous coûte à dire; mais il est certain que l'état
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que nous révélons en ce moment n'est point un état chimérique; plusieurs s'y trouvent et ne font à peu près rien pour en sortir. Nous allons en juger.
Quand est-ce que nous nous sommes dit franchement, expressément et déterminément, que nous voulions être humbles? Quand est-ce que nous avons dit, avec la sainte énergie du Roi-prophète : Dixiy nunc cœpi?
Si nous avions le vif et sincère désir de devenir humbles, est-ce que ce désir ne serait pas attesté par des actes? Quand on désire ardemment une chose, n'est-il pas tout naturel d'employer les moyens de se la procurer? Or que faisons-nous pour réaliser le désir de l'humilité? Excitons-nous notre volonté, dans des méditations bien faites, par des réflexions sérieuses, solides et pressantes, sur la nécessité d'acquérir cette vertu et de combattre l'orgueil? Fortifions- nous ces réflexions par des prières spéciales, ferventes et renouvelées tous les jours? Faisons-nous pendant des semaines et des mois entiers, s'il le faut, notre examen particulier sur cette matière? Remportons-nous chaque jour quelque victoire sur Torgueil par quelques bons actes d'humilité? Nous imposons-nous une pénitence après chaque péché commis contre cette vertu? Avonsnous fait part à notre confesseur du désh* ardent que nous avions de devenir humbles, lui disant, par exemple: «Mon père. Dieu m'a éclairé; je vois que » mon orgueil lui déplaît et qu'il v^tque je m'en cor- » rige. Jusqu'ici, à vrai dire, je ne l'ai point sérieuse- » ment combattu; mais je me sens disposé à l'attaquer » avec vigueur ; soutenez-moi, je vous prie, excitez- » moi , interrogez-moi spécialement sur cette matière » et ne me passez rien. »
Si nous agissions de la sorte, c'est alors que nous
pourrions dire avec vérité que nom avons le désir de devenir humbles. Mais 5 de bonne foi^ faisons-nous ce qui vient d'être dit? et ce prétendu désir de Thumilité que nous avons en principe, travaillons-nous assidûment chaque jour à le réaliser par la pratique? N'englobons-nous point le défaut de Torgueil avec quelques autres que nous ne croyons pas plus compromettants que lui pour le salut ^ les traitant tous de la même manière , c'est-à-dire avec un ménagement et une indulgence qui, au lieu d'arrêter leurs progrès, favorisent leurs développements , nous en confessant parce qu'il faut bien dire quelque chose, mais sans un vif repentir des fautes commises et sans une détermination fixe et bien arrêtée de n'y pas retomber ?
Dieu veuille qu'aucun de nos lecteurs ne se reconnaisse à ces traits !
174. — Après avoir vu dans les trois considérations qui précèdent les dispositions dans lesquelles nous devons être relativement à la vertu d'humilité en général, entrons maintenant dans un détail plus circonstancié, plus prati/Jue encore, pour voir si l'orgueil ne nous fait pas subir sa maligne influence.
Sommes-nous humbles dans nos pensées et ^ows nos sentiments ?
Le fond de notre pauvre nature est si vicié par l'orgueil, que nous portons perpétuellement en nousmênies comme un monde de pensées suggérées par ce vice. Plusieurs, il est vrai, ne sont pas volontaires, et nous devons seulement en gémir quand nous venons à les apercevoir; mais combien d'autres sont accueillies et entretenues avec plaisir par des actes formels de notre volonté !
La terre est peuplée de ces mondains superbes qui sont vraiment idolâtres, et idolâtres d'eux-mêmes. Quand ils sont seuls , retirés au centre de leiu* esprit comme dans un sanctuaire profané, ils se placent en face de leur propre excellence, et Tencensoir à la main, ils s'admirent, ils s'extasient, ils se complaisent en leur prétendu mérite, ils se présentent à ceux auxquels ils se comparent. Ils sont là devant leur idole comme le sauvage du désert devant le soleil qu'il adore. En ce moment, Dieu ne leur est rien; ce sont eux-mêmes qui sont leur dieu , c'est à eux-mêmes qu'ils offrent les hommages de leur culte.
Quoi donc? Est-ce que nous serions, nous, prêtres de Jésus-Christ, frappés d'un tel aveuglement? Non assurément, nous ne le serons jamais à ce degré. Cependant examinons si nous n'avons pas à cet égard quelques reproches à nous faire.
Quand nous sommes seuls , abandonnés à nos réflexions, quelles pensées entretenons -nous le plus communément dans notre esprit? Si malheureusement l'orgueil nous domine, ne craignons pas de révéler, du moins par interrogation dubitative, le secret de notre cœur.
Ne pensons-nous point à nos talents, et au lieu de les rapporter à Dieu qui aurait pu nous faire idiots tout aussi aisément qu'il nous a faits hommes d'esprit, nous complaisons-nous vainement dans la considération de notre mérite comme si nous en étions les pruicipaux et même les seuls auteurs?
Cette réflexion fréquente sur nos talents, dont l'orgueil exagère probablement un peu l'étendue, ne nous conduit-elle pas à penser que nous ne sommes point à notre place au poste qui nous est confié, que nous
sommes capables d'en occuper un beaucoup plus imporlant, que nous remportons évidemment sur tels et tels au-dessous desquels nous sommes placés dans Tédielle des dignités, et desquels même peut-être nous dépendons ; quoique^ selons nous^ le contraire pût trèsconvenablement avoir lieu?
Ces nouvelles réflexions ne nous conduisent-elles pas plus loin encore 5 et n'allons-nous point jusqu^à blâmer les supérieurs de ce qu'ils nous laissent dans l'obscurité au lieu de nous produire au grand jour, les citant en quelque sorte au tribunal de notre. orgueil blessé, les accusant de tenir la lumière cachée sous le bqisseau et d'être de mauvais appréciateurs du talent; tandis que^ selon la pensée de saint François de Sales, les supé^ rieurs font acte de vraie sagesse quand ils choisissent, même pour un poste élevé, un talent suffisant joint à une grande vertu, plutôt qu'un talent distingué uni à la vertu toujours suspecte d'un orgueilleux !
Enfin, de ces vaines pensées , ne résulte-t-il point que l'orgueil s'enracine dans notre âme au lieu de s'affaiblir, que notre respect pour l'autorité sifbit quelque atteinte, que le chagrin, le dégoût, les idées sombres nous jettent dans une espèce de découragement et de prostration; que nos devoirs de ministère sont négligés, que nos œuvres de zèle sont languissantes ou nulles, et que notre paroisse, détachée d'un pasteur qui s'ennuie de la gouverner, désire autant son éloignement qu'il le désire lui-même? Graves, très-graves inconvénients que n'a jamais à redouter le prêtre vraiment humble , qui se croit toujours profondément indigne des fonctions qui lui sont attribuées, quelque simples et nttodestes qu'elles puissent être. Poursuivons.
175.— N'eniretonons-noas point longtemps dans notre esprit la pensée du succès que nous avons obtenu ou cru obtenir dans quelque action d'éclat, dans un sermon d'apparat, par exemple, dans une dissertation scientifique 9 dans quelque production littéraire , ou même simplement dans une conversation avec des personnes distinguées et capables d'apprécier notre talent?
L'orgueil ne manque guère , en ces circonstances^ de suggérer ces vaines pensées. Il les suggère même aux plus humbles 9 mais c'est pour eux l'occasion d'une victoire; car, ne cédant point à cette tentation ^ la combattant au contraire avec vigueur^ s'anéantissant devant Dieu par le souvenir de leurs anciennes misères^ et répétant avec un profond sentiment d'humilité ces belles paroles du Prophète : Non nobis y Domine , non nohiSy sed nomini tuo da gloriam, il est clair que la tentation leur est bien plus avantageuse que nuisible, puisqu'elle est pour eux le principe de plusieurs actes de vertu très-méritoires qu'ils ne produiraient pas sans elle.
Mais quand on accueille avec joie ces pensées^ quand on les entretient délibérément pendant un temps notable, quand tm savoure la fausse et séduisante dou* ceur dont elles sont comme imprégnées, quand on reproduit trait pour trait dans son esprit tout ce qui s'est passé , les belles choses que l'on a dites , l'admiration qu'elles ont excitée ou dû exciter, et surtout, s'il s'agit d'une conversation , les paroles louangeuses de quelques hauts personnages, paroles au soùv^ir desquelles l'orgueil s'épanouit encore dans son pitoyable triomphe; oh! alors, qiii pourrait dire la multitude de péchés qu'une sotte vanité fait commettre? X'orgueiUeux ne comptant Dieu pour rien dans l'enivrement de sa gloire.
ne pensant pas même à lui en référer une partie quoiqu'elle lui appartienne tout entière puisqu'elle est le fruit de ses dons^ n'est-il pas juste que Dieu à son tour résiste à cet orgueilleux quand plus tard il lui demandera ses faveurs, et qu'il reporte sur Tàme humble toutes les richesses de sa grâce? C'est bien aussi ce qu'il fait : Superàis resistity humilUms autem dot gratiam.
Quelquefois cependant, en ces occasions, la vanité succombe : au lieu de la gloire qu'elle attendait, c'est de la confusion qui lui arrive. Elle comptait sur un triomphe, et voilà qu'un échec lui est infligé.
Un insuccès de cette nature n'abat point le saint prêtre. Comme il a fondé sa perfection sur l'humilité, il dit paisiblement en baisant son crucifix : Bmum mM, Domine y quia humiliasti me ; puis il médite un instant aux pieds de Jésus crucifié ce conseil de l'Imitation : Ama nesciri et pro nihilo reputari. Cela lui suffit ; le voilà consolé, le voilà même content de partager les opprobres que les saints Ap6tres se réjouissaient de souffrir pour le nom de Jésus : Ibant gaudentes, quoniam digni habiti sunt pro nomine Jesu eontumeiiam pati.
Mais, en de telles circonstances, de quelles pensées sombres le prêtre qui aurait le malheur d'être cHrgueilleux ne remplirait-il pas son esprit ! Il avait semé de la vanité, et c'est de l'humiliation qu'il moissonne*, il attendait des éloges, et ce sont des critiques maUgnes qui les remplacent. Rien n'est plus propre que ces abaissements à nous faire voir au juste le vrai motif qui nous fait agir, la vraie intention dont nos œuvres sont animées. Si nous agissons humblement et purement pour Dieu, l'humiliation nous laisse calmes, car elle n'est point un péché ; et ks hommes de Dieu, à l'exemple de
saint C3iryso6tome^ ne craignent que le péché. Mais si nous recherchons notre propre gloire^ si c'est là notre but principal^ final et presque exclusif, nous sommes abattus et découragés si nous recueillons tout le contraire de ce que poursuivait notre orgueil.
Soyons humbles^ cbets confrères, soyons-le profondément, et non-seulement la gloire de Dieu, mais notre propre bonheur sera la récompense de notre humilité.
176. — Enfin toutes les opérations intérieures de notre âme, nos pensées, nos désirs, nos sentiments^ nos jugements ne sont-ils pas beaucoup plus influencés par des considérations humaines que par la volonté de Dieu?
C'est certainement ce qui aurait lieu si Forgueil prenait dans Fâme la place que l'humilité doit y occuper. L'orguilleux a toujours devant lui la gloire humaine qu'il poursuit. Voilà l'idole devant laquelle il s'incline. Un prêtre ainsi disposé, avant de chercher à connaître la volonté de Dieu et ce qui procurera le plus abondamment sa gloire, commencera toujours dans ses délibérations, ses projets, ses idées d'œuvres de zèle, par se demander à lui-même : Que pensera- t-on, que dirat-on de moi? Conmient interprétera-^t-on la démarche que j'ai en vue, la bonne œuvre que je médite? Gomment serai-je jugé surtout par telle ou telle personne à l'estime de laquelle je tiens davantage? Que penseront, que diront mes confrères?
Sans doute on ne doit pas fronder Topinion publique ni se mettre au-dessus d'elle sans motif légitime; mais si l'on suit toujours les inspirations de l'orgueil, et si celles de Dieu leur sont constamment subordonnées, il arrivera très-souvent que la crainte d'un échec, ou
même de la simple désapprobation de quelque personnage influent, suffira pour faire renoncer à des œuvres importantes qui contribueraient puissamment à procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes. Soyons sages sans doute, soyons prudents; mais n'appelons pas sagesse les puériles combinaisons de Torgueil, et souvenons-nous que, selon TApôtre, il y a autant de différence entre la prudence de la chair et la prudence de l'esprit qu'entre la vie et la mort : Pmdentia camisy mors est : pmdentia autem spiritûs^ vita et pax.
177. — Concluons de tout ce qui précède que nous devons chasser impitoyablement de notre esprit toute pensée, tout sentiment dont Torgueil est la source. Oublions-nous nous-mêmes pour ne penser qu'à Dieu; regardons notre propre gloire comme une vile ordure qui ne mérite que le mépris ; et quand surtout la gloire de Dieu exigera le sacrifice de la nôtre , sachons dire avec la hauteur de vues du grand Apôtre : Omnia de* irimentvm feci et arbitror ut stercora, ut Christum lucri faciam.
Nous ne ferons jamais rien d'important si nous ne remplaçons dans notre esprit les idées étroites de Tor-^ gueil par les grandes et solides pensées de la foi. Trouvons donc un vrai serviteur de Dieu, un digne instrument de sa miséricorde, un apôtre, un convertisseur de provinces qui n'ait pas été humble et méprisable à ses propres yeux. Dieu jette de côté comme des pièces de rebut tous ces orgueilleux infatués de leur mérite, qui croient vraiment qu'il a besoin d'eux pour faire son œuvre : Deposuit patentes de sede; et c'est au fond de son humble obscurité qu'il va chercher le saint prêtre qui s'y ensevelit, pour en faire l'exécuteur de ses
volontés et le proaioteur de sa gloire : Et exaltavit hiimiles.
Abaissons-nous donc, abaissons-nous; feisons-nous petits sous la main de Dieu, et opposons sans cesse aux vaines conceptions de notre orgueil la pensée de notre misère et de notre indignité.
Un saint honmie — et cet homme n'était pas un prêtre — le fervent M. de Renty, dont nous avons déjà parlé, était si profondément humble dans ses pensées, qu'il disait un jour confidemment à un de ses amis intimes : a Quand je suis seul devant Dieu et que je » considère, d'un côté sa souveraine grandeur, et de Tau- » tre ma souveraine bassesse, je me sens si confondu » que je m'écrase, par la pensée, comme on écrase un » œuf contre la terre en le frappant du pied. »
Voilà les hommes selon le cœur de Dieu ! voilà les hommes dont il se sert pour procurer sa gloire, pour édifier les peuples, pour sauver les pécheurs et pour glorifier TÉgUse qu'il a fondée sur l'humilité de quelques pauvres Galiléens sans talents et sans crédit.