CHAPITRE XI
Continuation du même sujet. — Humilité dans les paroles et dans les actions.
17g. — Sommes-nous humbles dans nos paroles?
Oui assurément, si l'humilité est solidement établie dans notre âme, et si nous sommes devenus humbles de cœur à Técole de Jésus, humiles corde. Mais si nous
étions orgueilleux dans nos pensées et dans nos sentiments, il serait bien difficile, ou plutôt il serait moralement impossible que notre orgueil ne se produisît pas par nos paroles : Ex abundantiâ cordis os loquitur. Aussi voyons-nous tous les jours, sur le point que nous traitons, la confirmation de cette divine sentence.
Cependant tous les orgueilleux ne sont pas, à beaucoup près, également enclins à manifester leur orgueil par leurs discours. Ce n'est pas que ceux qui parlent moins d'eux-mêmes que bien d'autres soient pour cela plus humbles aux yeux de Dieu, mais ils sont plus adroits; et cette adresse à laquelle ils ont recours est elle-même une ruse inspirée par Torgueil. Quelque envie qu'ils aient d'être estimés et applaudis, ils craignent encore plus le mépris qu'ils ne désirent la gloire. Or ils savent que le mépris des hommes d'esprit est le châtiment infligé à la jactance des sots. Us laissent donc à ceux-ci l'orgueil de bas étage qui les porte à se louer, à se pavaner eux-mêmes sans façon et avec un air de grotesque satisfaction qui fait vraiment pitié.
N'y aurait-il point en nous, chers confrères, non pas cette jactance ridicule dont nous venons de parler, mais une certaine vanité légèrement voilée et suffisamment déguisée pour n'être pas tout à fait réputée jactance?
Ainsi, par exemple, pour aller droit au fait et mettre le doigt sur la plaie, si l'on est dominé par la vanité, on ne dira pas crûment : je prêche bien; ce serait une vanterie grossière et mépris£Ï)le qu'un prêtre, s'il a quelque bon sens, ne se permettra point. Mais on dira peut-être sur un ton qui semblera exclure tout sentiment de vanité, et même avec un certain accent de piété : a Dieu daigne m'employer, quoique bien in- » digne, pour sauver quelques âmes; j'ai prêché l'autre
» jour, en tel endroit, un sermon qui a fait qudque » impression; j'en ai fait un autre en telle paroisse qui ù a produit plus d'effet encore; vraiment tout le monde ï> était en larmes. »
Ainsi encore on ne dira point sottement : je suis un bon curé, ou un vicaire-modèle; mais par forme d'entretien, on dira de soi«^éme, de son ministère et de sa manière d'administrer, une foule de choses qui forceront l'auditeur à penser, sans, qu'on le lui dise nettement, que l'on est un bon curé ou un vicaire accompli.
Tous ces subtils détours de la vanité sont pitoyables et indignes d'un prêtre. Aussi le vrai homme de Dieu qui respecte la majesté de son sacerdoce, ne s'abaisse-t-il jamais à des puérilités de cette nature. Il ne parie de lui-même que le moins possible; et quand il croit devoir en parler, il pèse ses paroles et s'observe à tel point, qu'il ne dit pas, avec délibération, un seul mot dont la vanité soit le principe.
Imitons ce bel exemple, vénérables confrères; méprisons la vanité et les misérables moyens qu'elle emploie pour se produire. Laissons à nos œuvres le soin de faire notre éloge. Si elles sont saintes et dégagées elles-mêmes de tout orgueil, elles seront infiniment plus éloquentes que nos vaines paroles et nos ridicules jactances.
Ne parlons point de nous-mêmes pour nous donner des louanges : ce serait vanité; ne parlons point de nous-mêmes pour nous abaisser : ce serait encore vanité, vanité déguisée , il est vrai, mais pourtant vanité réelle, puisque, généralement, on ne s'abaisse ainsi que pour se voir pompeusement exalté.
Que faire donc? Mourir à soi-même , éteindre en soimême la vie de l'orgueil, a Vous êtes morts i nous dit
» r Apôtre, mortm estis : bien plus, vous êtes ensevelis » avec Jésus-Christ dans la mort : » Consepulti estis cum Chrtsioper baptismum in mortem. L^orgueil veut nous arracher à cette sainte mort, il veut nous faire vivre non pas en Dieu et pour Dieu , mais dans Testime des hommes; et voilà pourquoi il nons dit sans cesse : Parle, agis, montre- toi, produis-toi, élève-toi. L'humilité, au contraire, nous dit avec TApôtre : Éteins-toi, meurs, reste enseveli dans la mort avec Jésus-Christ.
Prêtons l'oreille à ce dernier langage, c'est celui de la vérité. Or donc, le mort dans son linceul ne voit rien, ne dit rien, n'entend rien; qu'on le loue, qu'on le blâme, qu'on l'estime, qu^on le méprise, il est insensible à tout; sa langue est glacée, et jamais la vanité ne lui fera désormais prononcer un seul mot. Soyons ainsi au regard du monde. Puisque nous sommes morts et ensevelis avec Jésus-Christ, ne ressuscitons pas pour faire sottement notre éloge.
179. — Mais ne blessons-nous l'humilité dans nos paroles qu'en parlant directement de nous-mêmes ou de nos œuvres? Quelques-uns pourraient le croire, et * ce serait de leur part une grave erreur.
Ainsi , par exemple , ces paroles qui s'échappent d'un mauvais fonds de jalousie et par lesquelles, sans rien dire de soi-même , on croit pourtant s'élever en abaissant celui qui fait ombrage, ne sont-ce pas des paroles suggérées par l'orgueil ? Si elles sont souillées du venin de l'envie, cette envie elle-même, d'où sort-elle, si ce n'est de l'orgueil? ou plutôt n'est-elle pas Vorgueil même, et un orgueil de la pire espèce, un orgueil à deux tranchants , qui frappe l'humilité et la charité du môme coup ?
Et ces paroles hypocrites^ bonnes en elles-ménies; humbles, pieuses, charitables^ et auxquelles rien ne manque que la sincérité d'une intention pure; paroles séduisantes pour les hommes qui ne voient que Textérieur^ mais détestables aux yeux de Dieu^ qui sonde les cœurs et les reins; paroles qui donnent à celui qui les profère une réputation de vertu dont il se reconnaît luimême indigne au fond de sa conscience : ne sont-elles pas encore suggérées par Torgueil?
Et ces paroles dédaigneuses, hautaines^ railleuses, qui semblent indiquer qu'on ne fait aucun cas du pieux confrère qu'elles atteignent, qu'on le regarde comme un homme sans talent, sans valeur, comme une nullité de premier ordre, quoique peut-être il soit, aux yeux de Dieu, infiniment supérieur à celui qui l'abaisse^ et que, dans son humble ministère et ses prières ferventes, il sauve souvent beaucoup plus d'âmes que le savant orgueilleux qui ne parle de lui qu'avec le sourire du dédain : ne sont-elles pas encore suggérées par l'orgueil?
Et ces paroles qui s'épanchent à flots dans une discussion chaleureuse, paroles inspirées par le désir excessif de triompher de son adversaire , paroles ardentes comme la passion qui les dicte, paroles irritantes^ incisives, blessantes peut-être pour celui sur qui on les décoche comme des traits envenimés, paroles subtiles et astucieuses qui obscurcissent et embrouillent plutôt qu'elles n'éclairent, paroles fausses enfin, ou du moins notablement exagérées, qui sacrifient la vérité et glorifient le mensonge : ne sont-elles pas encore suggérées par l'orgueil ?
Et ces paroles vives et impétueuses quand on se sent blessé, contrarié, humilié, ou même simplement dés-
approuvé par quelqu'un : elles blessent^ il esil vrai, la vertu ile mortification , puisqu'elles annoncent qu'on n'a pas la force de souffrir le plus léger froissement; elles blessent aussi la vertu de douceur, comme il est aisé de le voir par le ton de colère qui les accompagne ; elles blessent encore la vertu de charité par les orages qu'elles soulèvent et le fonds d'aigreur dont elles sont suivies : tout cela est vrai sans doute; mais de telles paroles ne sont-elles pas originairement produites par l'orgueil; et l'humilité, si elle eût été primitivement consultée, n'eût-elle pas empêché d'en proférer une seule?
Et ces paroles artificieuses que l'on n'emploie pas, il est vrai, pour s'attirer la louange, mais dont on fait, à l'occasion, un adroit usage pour prévenir et pour détourner l'humiliation qui s'avance et que l'on redoute comme un accident grave : ne sont-elles pas encore suggérées par Torgueil?
Et ces paroles flatteuses qui font croire que l'on approuve ce que réellement on condamne, qui entretiennent l'erreur chez ceux qu'il faudrait désabuser avec franchise, sacrifiant ainsi la vérité et même la charité au désir de se conserver la vaine estime de certaines personnes dont on a peut-être quelque intérêt à se concilier les bonnes grâces : ne sont-elles pas encore suggérées par l'orgueil?
Et ces paroles sèches, froides, boudeuses, qui accueillent si mal le charitable conseil d'un ami, d'un confrère, d'un supérieur peut-être, et qui témoignent si manifestement que l'on n'aime point les donneurs d'avis, qu'on ne veut point se laisser diriger, qu'on se croit assez sage pour se conduire seul : ne sont-elles pas encore suggérées par Torgueil?
Nous ne savons jusqu'où irait ce détail, s*il nous follait faire Ténumération des diverses circonstances où la langue se met au service d'un cœur que lorgueil domine.
Quelle fourmilière de péchés ne produit pas ce vice ! Quel abîme de misère il nous laisse voir quand nous déchirons le voile qui le recouvre ! Grand Dieu ! qu'estce donc que l'homme? et comment, détestant l'orgueil comme vous le détestez, pourriez-vous aimer ces amateurs d'eux-mêmes qui préfèrent la gloire humaine à votre propre gloire : Dilexerunt gloriam hommummagis quàm gloriam Dei? (Joan., XII, 43.) Aussi n'est-ce pas sur eux, mais sur vos humbles serviteurs que vous faites pleuvoir vos grâces et les délices de votre amour : Superbis residit ; humilibvs autem dat gratiam. — Quod hominibus altum est y abominatio est antè Deiim,
Soyons humbles, chers et bien-aimés confrères, veillons sur nos paroles : parlons peu; a tout grand parleur commet le péché, nous dit l'Esprit saint : d In multiloquio non décrit peccatum, et l'expérience nous permet d'ajouter que tout grand parleur est un orgueilleux.
L'homme vain ne pense qu'à se produire, et c'est dans l'abondance du discours qu'il fait étalage de sa vanité : l'homme humble au contraire, le prêtre surtout, modeste, réservé, vil à ses propres yeux, munit sa bouche d'une garde de circonspection, édifie par la simplicité de ses paroles, et s'applique à n'en pas articuler une seule qui ait l'orgueil pour principe. 11 tend sans cesse à la perfection que son sacerdoce lui impose, et, instruit par l'Esprit saint, il sait que celui-là est parfait qui est irrépréhensible dans ses paroles : Si guis in verbo non offendit^ hic perfectus est vir, et qu'il ne
peut y avoir de vraie^ de solide piété pour celui qui ne veut pas imposer à sa langue le frein de la sagesse : Si quis putat se religiosum esse, non refrasnans linguam suam, sed seducens cor suum, hujus varia est religio. (Jac., I^ 26.) Ne nous faisons point illusion, voilà la parole de Dieu, cette parole qui ne passe point, qui ne passera jamais, et qui doit être aujourd'hui la règle de notre conduite, comme elle sera plus tard la base de notre jugement. -