V. — Trois sortes de Messes
D’après tout ce que nous avons dit, nous pouvons classer les Messes en trois catégories, selon la manière dont elles sont célébrées.
Il y a les Messes que nous appelons les Messes célébrées. C’est-à-dire celles qui ont tous les caractères voulus de piété, de recueillement, de
vie intérieure, de participation aux sentiments de la divine Victime, et d’observance rigoureuse des rubriques.
Ce sont des Messes qui respirent la sainteté du grand Sacrifice de la Croix renouvelé à Tautel. Le Prêtre y a apporté tous les soins voulus, il y a disposé son âme avec amour et il s’est identifié le plus possible à Jésus le Prêtre Eternel, pour offrir avec Lui l’Hostie de la glorification divine et du salut du monde ^
Autant que la faiblesse humaine le lui permet, il s'isole de tout le créé, il s'absorbe dans des pensées divines et, au nom de l'Eglise dont il est le trop heureux représentant, il monte au Calvaire pour y exercer son sublime Sacerdoce
Ces Messes sont le trésor de l’Eglise et la source de grâces infinies pour les âmes. Elles nous montrent le Prêtre dans toute sa beauté et dans toute l’efficacité de sa mission divine. Il ne devrait y avoir que celles-là ; et c’est à chaque Prêtre en particulier qu’incombe le devoir sacré de n’en point célébrer d’autres.
^ « Suscipe, sancta Trinitas, hanc oblationem, quam tibi ofFerimus, ob meinoriam passionis, resurrectionis et ascensionis .lesu Christi Domini nostri. » Can. Missæ.
2 « Suscipiat Dominus Sacrificium de manibiis tuis ad laudem et gloriam nominis sui, ad utilitatem quoque nostram, totiusque Ecclesiæ suæ sanctæ. » Ibid.
LA CÉLÉBRATION DE LA MESSE
Il y a en second lieu les Messes dites. Nous les distinguons des premières, quoiqu’elles soient, il est vrai, irréprochables en apparence ; mais, parce qu’il leur manque les saintes dispositions intérieures du Prêtre, elles n’offrent pas à Jésus la même gloire et elles ne produisent pas dans l’âme du célébrant les mêmes fruits.
Les rubriques sont observées, et sur ce point il n’y a rien à reprendre. Extérieurement on ne. fait pas de différence : c’est le même rite, la même exactitude, la même dignité de maintien et le même souci des cérémonies. Il en est qui s’habituent à ce décorum extérieur, qui leur devient tout naturel ; mais c’est plutôt chez eux pur formalisme.
Intérieurement, le feu sacré fait défaut. Le cœur reste froid, et l’âme ne vibre pas. N’est-ce pas un malheur, lorsqu’on considère ce qu’est la sainte Messe? Est-ce simplement à une attitude disciplinaire que doit aboutir la célébration quotidienne de ce grand Sacrifice ? ^
Comment expliquer qu’avec le souci de paraître irréprochable aux yeux des hommes, il
1 « Le Prêtre à l’autel tient la place de Jésus-Christ. Il doit donc s’approcher de l’autel afin de célébrer comme Jésus-Christ, et cela en imitant aussi parfaitement que possible la pureté et la sainteté de Jésus-Christ. « Qu’il monte à l’autel, dit saint Laurent Justinien, comme le Christ lui-même, et qu’il célèbre comme le Saint des saints. » S. Alph., Le PrêtrCy t. i.
n’existe pas Tautre beaucoup plus grand, de tirer de son Sacerdoce tout ce qu’il contient de sanctification pour lui et de gloire pour Dieu ?
Ce qui montre l’importance capitale pour le Prêtre de concentrer toute sa vie dans les devoirs impérieux de son Sacerdoce, devoirs de sainteté par la vie intérieure et l’union étroite à Jésus le Prêtre Eternel.
Que ne puissions-nous nous arrêter ici et n’avoir pas à parler de cette dernière sorte de Messes qui fait le déshonneur de la sainte Eglise, et que nous ne pouvons mieux qualifier que de Messes bâclées. Il y a ici évidemment une violente contradiction dans les termes, une Messe ne devant être toujours qu’une sainte action et ne pouvant en soi en devenir une mauvaise.
Sans doute, rien ne peut altérer l’excellence intrinsèque de la Messe. Elle est, dans la pensée du fondateur comme en fait, le renouvellement et le prolongement du Sacrifice de la Croix. L’indignité du Ministre n’en atteint pas plus l’essence que les fruits. Ni le Prêtre opérant, ni la Victime se sacrifiant, ne seront le moins du monde changés.
Tout Prêtre qui célèbre devrait être tellement pénétré de la grandeur de ce Mystère, que jamais il n’ait l’audace de le traiter indignement.
LA CÉLÉBRATION DE LA MESSE
Hélas ! il faut nous rendre à Tévidence : il y a des Prêtres, et en trop grand nombre, qui célèbrent la Messe d’une manière inconvenante. On n’accomplit pas une action aussi sublime avec la désinvolture qu’ils y apportent ; mieux vaudrait ne pas célébrer.
A les voir à l’autel, on dirait que le pavé les brûle. Ils y arrivent à la course, et à peine sur le marchepied ils commencent une série de mouvements tellement rapides, ils prononcent avec tant de précipitation, ils vont si vite d’une cérémonie à l’autre, que l’on a peine à les suivre et que l’on ne peut se défendre d’une impression douloureuse qui va facilement jusqu’au scandale
Dans ces conditions, ce n’est plus un Prêtre qui prie, c’est un Prêtre qui se hâte d’en finir ; ce n’est plus un Prêtre qui a conscience de son
1 « En réalité, quels sentiments de dévotion et de respect peut inspirer aux assistants le prêtre qui, à l’autel, manque luimême de dévotion et de respect, le prêtre qu’on voit expédier et tronquer génuflexions, signes de croix, élévations des mains, baisements de l’autel, et le reste ; qui mêle tout, paroles et cérémonies, et qui, dans sa précipitation, ne prononce que la moitié des mots ? Sans doute la plupart des séculiers sont bien aise de satisfaire le plus brièvement possible à l’obligation d’entendre la messe, mais eux-mêmes sont ensuite les premiers à se scandaliser du prêtre qui vient d’expédier ainsi le saint Sacrifice. » S. Alph., Ibid.
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mandat divin, c’est un fonctionnaire qui veut se débarrasser de son emploi ; ce n’est plus un Prêtre qui a souci de sa dignité, c’est un acteur quelconque qui remplit presque un rôle de comédien ^
Que l’on ne nous trouve pas trop sévère. Si Jésus parlait à notre place, que dirait-Il ? Lui qui chassait les vendeurs du Temple, aurait-11 des expressions trop fortes pour qualifier l’indignité et le scandale de ceux qui n’ont pas simplement à respecter le sanctuaire de la prière, mais qui accomplissent avec une telle désinvolture le plus grand des Mystères ?
Qu’y a-t-il dans ces Messes qui ressemble au caractère auguste du Calvaire? En quoi peut-on reconnaître la majesté sublime du divin Crucifié ? Quel contraste avec la sérénité des paroles et des prières de Jésus mourant ! Comment le Prêtre descendant de l’autel, après une telle parodie, pourrait-il remettre paisiblement son âme entre les mains de son Sauveur?
1 « Véritablement, à voir de quelle manière ces prêtres ont coutume de célébrer la messe, on pourrait leur adresser le reproche que Clément d’Alexandrie adressait aux prêtres païens : « Impies que vous êtes, du ciel vous faites un théâtre, et Dieu lui-même n’est plus entre vos mains qu’un héros de comédie. » Que dis-je, théâtre et comédie? S’ils avaient à paraître sur la scène, avec quel soin ils s’acquitteraient de leur rôle. » S. Alph., Ibid.
LA CÉLÉBRATION DE LA MESSE
Si encore il pouvait bénéficier du pardon de la miséricorde; mais non, lui, il sait ce qu’il fait; il connaît l’importance du Sacrifice qu’il offre ; il en a étudié la grandeur, la valeur infinie ; il répète l’acte de la rédemption du monde et il en porte la terrible responsabilité. Et malgré tout cela, il reste coupablement léger ; pour gagner un peu de temps, il accumule sur lui d’effroyables condamnations.
Qu’il ne se tranquillise pas la conscience, parce qu’il n’est pas châtié sur le champ. L’heure des vengeances viendra. Jésus, qu’il a si indignement outragé, l’attend à la mort et au delà L
Si nous appuyons tant sur ce point, c’est qu’hélas ! l’aveuglement de ces Prêtres qui célèbrent dans ces tristes conditions est vraiment déplorable. Les remarques qui leur sont faites glissent sur eux et ne les changent pas. Ils passent leur vie à dire mal leur Messe, et ils pré-
1 « Pauvres prêtres que ceux-là au jour du jugement !... Les docteurs enseignent communément, et c’est une chose certaine de par le Concile de Trente, que les évêques ont le devoir rigoureux d’interdire l’autel aux prêtres coupables de dire la messe avec une telle irrévérence, irrévérence que le Concile appelle une impiété. Voici ses paroles : « Le saint Concile décrète que les Ordinaires des lieux doivent avoir soin et sont obligés d’écarter de l’autel toute irrévérence, car ici l’irrévérence peut à peine se distinguer de l’impiété. » S. Alph., Le Prêtre» t. 2.
tendent quand même avoir une certaine piété. Ils ne voudraient pas manquer à d’autres devoirs, et ils n’ont pas assez le sens des choses pour comprendre qu’avant tout ils doivent respecter le premier et le plus essentiel devoir de leur Sacerdoce.
N’entendons-nous même pas des Prêtres se glorifier de dire rapidement leur Messe, d'avoir la langue assez déliée pour prononcer avec une vitesse dont ils se flattent, de se mouvoir avec agilité au détriment de la dignité et de la piété ^ Ils viennent ensuite vous dire, avec une espèce de vanité qui fait peine, qu’ils ont réussi à célébrer en vingt, dix-huit et même quinze minutes ; oubliant ainsi que les moralistes, et en particulier saint Alphonse, n’exemptent pas de faute les Prêtres qui célèbrent en moins de vingt minutes, et de péché mortel ceux
^ « Moi, dira quelqu’un, je suis fort expéditif à l’autel, sans qu’on puisse cependant me trouver en défaut ; car, grâce à Dieu, j’ai la langue déliée et les mouvements rapides, de sorte que, même en allant fort vite, je prononce parfaitement toutes les paroles et fais exactement toutes les cérémonies. — A cela je réponds : pour dire la messe d’une manière irrépréhensible, il ne suffit pas, tout en prononçant bien les paroles, d’accomplir les cérémonies d’une manière telle quelle... Considérons, avant de gravir les degrés de l’autel, quelle grande action nous allons faire, et pensons à cet immense trésor de mérites que nous acquerrons en célébrant avec dévotion. Oh ! qu’une Messe dite avec dévotion fait de bien à l’âme du prêtre ! » S. Alph., Ibid.
LA CÉLÉBRATION DE LA MESSE
qui célèbrent en moins d’un quart d’heure ^
Etrange gloriole que celle de se présenter comme un Prêtre sans piété, sans vie intérieure, sans compréhension de la sublimité de la Messe et sans souci de la malédification de sa conduite à l’autel.
Il n’y a pas de moyen plus tristement efficace de diminuer son esprit de foi et de ralentir son amour, que de bâcler sa Messe et d’en prendre une malheureuse habitude.
Que les chers Prêtres qui se retrouveront dans ce tableau, réfléchissent sérieusement et se modifient sans tarder Qu’ils n’attendent pas la mort pour comprendre les raisons fondamentales que nous avons de parler ainsi. La Messe avant tout ; c’est sur la Messe qu’ils seront jugés.
^ « Il est difficile, pour ne pas dire impossible, d’excuser de péché mortel le prêtre qui célébrerait en moins d’un quart d’heure, fût-ce même la messe des morts ou la messe votive de la Sainte Vierge, parce qu’on ne peut la dire en si peu de temps sans manquer gravement au respect qu’exige le saint Sacrifice, et sans donner aux assistants un véritable scandale. » S. Alph., Ibid.
2 « O prêtres, mes frères, ayons soin de nous corriger si, par le passé, nous avons offert ce sacrifice avec peu de dévotion et de respect. Dès ce jour, changeons de conduite. Ne montons jamais à l’autel sans nous être pénétrés de ce que nous allons faire. Or, nous allons faire la plus grande et la plus sainte action dont puisse s’occuper un homme. » S. Alph., Ibid,