CHAPITRE ONZIEME
La Sainte Messe objet du Jugement du Prêtre
Le sujet principal sur lequel portera le jugement du Prêtre sera évidemment les nombreuses Messes quTl aura célébrées. Il est naturel que Jésus lui en demande un jour un compte rigoureux. Il se le doit à Lui-même, pour Thonneur de son Sacerdoce. Il le doit à sa justice, par le fait de Timportance capitale des intérêts quTl lui a confiés. Il le doit à son Prêtre qui ne peut être jugé que selon ses œuvres, et dont la plus sacrée est celle de son divin Sacrifice.
De part et d’autre, il y a en scène la plus solennelle des sentences : Jésus, le Souverain Prêtre, apparaissant dans toute la Majesté de son Sacerdoce éternel, et s’adressant à un autre Lui-même pour passer en revue la manière avec laquelle il a offert son Sacrifice rédempteur ; le Prêtre, apportant à son divin Maître, devenu son juge, les preuves de son administration sacerdotale du plus grand des Sacrements.
Ici, plus de plaidoyer; les éléments du procès ont été mis en réserve dans tout le cours de la vie du Prêtre, la sentence est prête, il n’y a plus
LA MESSE OBJET DU JUGEMENT DU PRÊTRE 1 gS
qu'à la promulguer Elle sera inexorable, mais elle sera juste. Elle portera le caractère de Tabsolutisme des paroles consécratrices prononcées par le Prêtre à l’autel : Hoc est corpus meum, hic est sanguis meus.
Le Prêtre fournira la matière de son jugement, et il devra produire toutes et chacune de ses Messes, depuis la première jusqu'à la dernière. Rien n’en sera changé, et, coûte que coûte, elles apparaîtront telles qu’elles auront été célébrées, au jour le jour, avec les mêmes dispositions intérieures et le même degré de perfection.
Dans la mesure où Jésus se reconnaîtra dans son Prêtre, Il se montrera bon ou sévère. Si ses Messes L’ont glorifié. Il le glorifiera. Si ses Messes L'ont outragé. Il le punira. Il n’y aura plus place alors à la miséricorde : la justice sera omnipotente, et Jésus, malgré l’amour qu’il aura porté à son Prêtre pendant sa vie, le châtiera sans merci s'il est obligé de le condamner.
Moment solennel et terrible que le Prêtre, offrant le Saint Sacrifice, devrait avoir toujours devant les yeux ! Si toute sa vie sacerdotale sera alors l’objet d'un examen sérieux et d’un juge-
^ « Omnes enim stabimus ante tribunal Christi. Scriptum est enim : vivo ego, dicit Dominus, quoniam mihi flectetur omne genu, et omnis lingua confîtebitur Deo. Itaque unusquisque nostrum pro se rationem reddet Deo. « Rom., xiv, 10-12.
ment sans appel, sa Messe surtout sera le principal élément de sa justification ou de sa condamnation. Si elle a été saintement célébrée, elle sera la joie du Prêtre et la gloire de Jésus ; si elle ne Ta pas été, c’est le Sang de Jésus, qui aura été profané, qui criera vengeance.
Que l’attention des Prêtres, dans leurs examens quotidiens, se porte tout particulièrement sur leur Messe, afin d’en faire, pour le jugement suprême, un objet de récompense et non de réprobation. La répétition du Sacrifice de l’autel doit leur servir de leçon quotidienne, pour en faire disparaître tout ce qui serait répréhensible dans le fond et défectueux dans la forme.
Nous invitons tous les Prêtres qui liront ces pages, à réunir en faisceau toutes les Messes qu’ils auront déjà célébrées et à les présenter au souverain Juge, pour entendre le jugement qu’il en portera, d’après les considérations que nous allons faire \
I. — Jugement du Prêtre, d’après l’œuvre la plus grande que Jésus lui a confiée.
I.es regards que Jésus arrête sur le Prêtre qu’il s’est choisi et à qui II daigne communiquer
1 « Audite hoc, sacerdotes, et attendite : quia vobis judicium est. » Oser, v, 1,
son propre Sacerdoce, sont des regards d’une miséricorde et d’une tendresse infinies. Si rien n’est grand et sublime dans la vie de notre divin Sauveur, comme le Sacrifice suprême qui couronne sa mission rédemptrice ; rien ne peut l’être davantage dans la vie d’un Prêtre, que d’être associé si divinement à ce Sacrifice au point que sa coopération en est une condition essentielle.
Et Jésus n’en demanderait pas compte à son Prêtre, quand il s’agirait du règlement définitif? Il n’exigerait pas de lui, avant tout, le fruit rédempteur de sa Messe quotidienne ? Après avoir fait revivre, au Saint Sacrifice, par le ministère du Prêtre, les ineffables mystères de l’Incarnation et de la Rédemption, Il ne voudrait point en retirer sa gloire ?
Tout est là dans le plan de l’économie divine. C’est la réunion de tous les Mystères du temps et de l’éternité. Les décrets éternels de l’Incarnation du Verbe ne devaient recevoir leur pleine réalisation que par le Sacrifice de la divine Victime. Et c’est pour en perpétuer l’immolation mystique, mais réelle, que Jésus a institué un Sacerdoce qui est une participation du sien.
Chaque Prêtre en porte une part de responsabilité. C’est à lui qu’est confiée officiellement la
igS LE SACRIFICE DE LA MESSE POUR LE PRÊTRE
mission que Jésus avait reçue de son Père; et, pour la remplir, il n’a qu’à puiser dans le trésor de sa puissance sacerdotale.
Le Prêtre pouvait refuser cet honneur avant d’avancer au Sacerdoce, et alors il aurait été jugé comme le reste des chrétiens ; mais maintenant qu’il a reçu l’Onction Sacerdotale et que le pouvoir de monter à l’autel lui a été conféré, c’est en tant que Prêtre qu’il sera jugé, c’est sur sa Messe qu’il sera rigoureusement examiné.
On ne reçoit pas de semblables grâces, sans être tenu d’en rendre compte. Si le Prêtre l’oubliait, il serait impardonnable. Mieux vaut se dire que chaque Messe devient une pièce du procès qu’il devra subir L
II. — Jugement du Prêtre, d'après les intérêts les plus précieux dont il est responsable.
Lorsque Jésus, le Prêtre Eternel, entra en scène dans l’humanité. Il assuma des responsabilités grandes comme sa Divinité. Il portait en
^ « Hic calix novum testamentum est in meo sanguine ; hoc facile quotiescumque bibetis, in meain commemorationem. Quotiescumque enim manducabitis panem hune et calicem bibetis, raortem Domini annuntiabitis donec veniat. Itaque quicumque manducaverit panem hune, vel biberit calicem Domini indigne, reus erit Corp>oris et Sanguinis Domini. Probet autem seipsum homo ; et sic de pane illo edat, et de calice bibat ; qui enim manducat et bibit indigne, judicium sibi manducat et bibit, non dijudicans Corpus Domini. » 1 Cor., xi, 25-29.
Lui la mission essentielle de tirer de son Sacrifice la glorification de son divin Père et le salut éternel de Thumanité. Cette fin suprême est comme incrustée dans son Sacrifice et ne fait qu’un avec lui ; au point qu’il n’y aurait pas de Sacrifice, si elle faisait défauts
Le Prêtre ayant reçu la même mission et offrant le même Sacrifice, par la vertu du Souverain Prêtre, dont il est le mandataire, ne peut opérer que pour la même fin. Cette fin lui est imposée, puisqu’elle tient à l’essence de son Sacrifice ; elle est également efficace, puisqu’elle n’est que le renouvellement de la fin obtenue par le Sacrifice de Jésus.
En vérité, le Prêtre à l’autel est chargé des mêmes intérêts éternels que ceux de Jésus mourant. Son Sacrifice a la même puissance de glorification divine ; et si Dieu est actuellement glorifié sur la terre, comme il l’est au ciel, c’est au Prêtre qu’il le doit. Il a également la même efficacité rédemptrice, et Jésus continue par lui à sauver le monde.
1 « Quia hostias, et oblationes, et holocautomata pro peccato noluisti, nec placita sunt tibi quæ secundum legem offeruntur, tune dixi : Ecce venio, ut faciam, Deus, voluntatem tuam ; aufert primum, ut sequens statuât. In qua voluntate sanctificati sumus per oblationem corporis Jesu Christi semel. » Hebr., X, 8-10.
Comment le Prêtre porterait-il de si terribles responsabilités, sans qu’elles deviennent pour lui la cause d’un jugement équitable mais sévère ? Jésus ne lui a pas confié des intérêts, dont la valeur ne peut être dépassée, sans qu’ils deviennent, par là même,, la matière du mérite ou du démérite. Il sera minutieusement interrogé, mais impartialement jugé ^
Chaque Messe vaut tout le sang d'un Dieu, et le Sang d’un Dieu vaut Dieu lui-même. Voilà ce à quoi aura à répondre le Prêtre pour chacune de ses Messes. Ce serait terrifiant, si on ne considérait les grâces que Jésus donne à son Prêtre pour offrir dignement et saintement ce divin Sacrifice.
Que le Prêtre y pense. Il partage avec Jésus des intérêts éternels, et ses responsabilités sont immenses. Que sa fidélité l’aide à les porter, pour en être ensuite récompensé 2.
III. — Jugement du Prêtre, d'après les grâces sans nombre mises à sa disposition.
Chaque grâce, à laquelle on est fidèle, devient une occasion de mérite destiné à accroître notre
* « Filius enim hominis venturus est in gloria Patris sui cum angelis suis ; et tune reddet unicuique secundum opéra ejus. >» Mat., XVI, 27.
^ « Audiamus ilium, dum rogat, ne nos postea non audiat, dum judicat. » S. Auc., Serm. 29.
gloire éternelle ; de rnême que Tinfidélité à une grâce devient la cause d’une expiation en ce monde ou en l’autre. Plus la grâce est grande, et plus l’obligation d’y correspondre est grande aussi K Comment apprécier, dès lors, les grâces immenses offertes au Prêtre pour accomplir dignement les devoirs de son Sacerdoce !
Ces grâces sont graduées suivant l’importance des actes qu’il pose. Comme il n’y en a aucun qui égale le Saint Sacrifice de la Messe, les grâces qu’il y reçoit deviennent donc ample matière à mérite et, par là même, à jugement. Jésus ne les donne que pour les voir fructifier.
Chaque Messe doit Lui apporter une somme considérable de gloire et produire des fruits précieux pour la sanctification et le salut des âmes. Si ce résultat fait défaut, par la tiédeur du Prêtre, Jésus est frustré dans ses attentes, et les grâces qui n’ont pas produit leur effet, deviennent un sujet de condamnation.
C’est tourner contre soi ce qui n’est donné que pour la sanctification de l’âme. C’est enlever à la sainteté de son Sacrifice ce que le Prêtre a grâce pour la lui donner.
^ «Omni autem cui multum datum est, multum quæretur ab eo : et cui commendaverunt multum, plus petent ab eo.» Luc., XII, 48.
Que le Prêtre accumule tout ce qui lui vient par son Sacerdoce ; qu'il calcule, s’il le peut, les grâces sans nombre dont il est comblé en vue de son Sacrifice quotidien ; et qu’il comprenne qu’il ne sera jamais jugé trop sévèrement, s’il abuse de la prodigalité de Jésus à son égard.
Quel sujet de sérieux examen ! C’est le front
dans la poussière que le Prêtre doit reconnaître
son indignité. C’est l’amour dans le cœur qu’il doit constater combien il est aimé. C’est avec des désirs véhéments qu’il doit vouloir correspondre à tant de grâces. Et c’est avec une crainte profonde qu’il doit envisager ses manquements K
Jésus, le Prêtre Eternel, est prêt à le couronner, s’il est fidèle ; mais II n’hésitera pas à le condamner, s’il est infidèle.
Tout le jugement se fera autour de l’autel ; la Messe, avec ses grâces innombrables, en fournira la matière.
^ « Nous tous, dit saint Paul (II Cor., v, lo), nous devons comparaître devant le tribunal du Christ, afin que chacun reçoive ce qui lui est dû en toute justice, selon ce qu’il a fait. » Là, il nous sera dit : « Rends compte de ta gestion » (Luc., xvi, 2), c’est-à-dire de ton sacerdoce. Comment t’en es-tu acquitté, et à quelle fin ? O prêtres, mes frères, si vous deviez comparaître maintenant au tribunal de Dieu, seriez-vous sans crainte, ou plutôt ne diriez-vous pas : « Lorsqu’il m’interrogera, que lui répondrai-je?» (Job., xxxi, 14). S. Ali’h., Le Prêtre t t. 1.
IV. — Jugement du Prêtre, d’après les engagements sacrés qu’il a contractés.
Le Prêtre a été miséricordieusement aimé de Jésus et, malgré son indignité, il a été appelé à de grandes choses Jésus toutefois ne Ta pas violenté, mais II lui a laissé toute liberté de répondre à son appel. Et lorsque le Prêtre a accepté rhonneur du Sacerdoce, il Ta fait de son plein gré. Il en a assumé en même temps les obligations sacrées : et depuis son Ordination, ces obligations n’ont pas varié, elles l’accompagnent partout et elles s’imposent rigoureusement à lui.
Parmi ces obligations, la première est d’offrir le Saint Sacrifice de la Messe avec tout le soin et toute la ferveur possibles. C’est à l’autel surtout que le Prêtre exerce sa mission sacerdotale et qu’il met en œuvre sa puissance rédemptrice Il sait qu’il doit être complètement pur et animé des plus saintes dispositions pour remplir une fonction aussi sublime. Il s’y est engagé avec
1 « Omnium bonorum magna et inter omnes maxima est gratia, sacerdotalis dignitas, si quis eam immaculate custodiat. » S. JoAN. Chrys., Hom. 5i sup. Matt.
2 « Recognoscant sacerdotes, quod a Dominatore universæ terræ receperunt supremum Dominium... Nec regibus, nec sæculi liujus potestatibus legitur attributum, ut illud conficiat quotidie consecratus in sacerdotem in altare, quod Dei Filius divinitatis virtute perfecit in cœna paschali.» S. Bonav., Part. 2 de Eccles. Hierarch., c. i de Dominât.
204 le sacrifice de la messe pour le prêtre
serment, ayant conscience qu’il y attachait le salut de son âme.
Ce qu’il a si bien compris à l’origine, il n’a plus le droit de le méconnaître, ni de l’interpréter faussement avec l’intention de se justifier de sa tiédeur et de ses lâchetés.
Quoi qu’il advienne, le Prêtre sera jugé sur ses engagements solennels. C’est sur l’autel de son Sacrifice que sera érigé le tribunal où il aura à rendre compte de chacune de ses Messes. Ses saintes obligations, librement contractées, se dresseront devant lui, ou pour le défendre ou pour l’accuser. Si elles plaident sa fidélité, il sera couronné ; si elles sont accusatrices, il sera condamné ^
De même que pendant sa vie, toute la vertu du Prêtre consiste à sauvegarder l’exécution parfaite des obligations de son Sacerdoce, qui ont comme centre la célébration des saints Mystères ; de même la sentence portée par le Souverain Juge dépendra de la sainteté avec laquelle ces obligations ont été remplies, surtout à la sainte Messe
* « Cœleste tenet officium, angélus Domini factus est : tamquara angélus, aut eligitur, aut reprobatur. » S. Bern., Declam. Il, 24.
^ ¥ Ad idoneam executionem Ordinum, non sufHcit bonitas
Quel sujet de réflexion, pour le Prêtre qui célèbre chaque jour, et qui, par là, ou se tresse la couronne qui devra le glorifier, ou se forge les chaînes qui devront l’enchaîner !